Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 8 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 5 - Le début de la guerre

CHAPITRE 5

 

Le début de la guerre

 

PRIAM

 

La ville de Boston accueille pas mal d’enfoirés, d’hommes et de femmes prêts à tout pour parvenir à leurs fins.

J’en fais partie.

J’ai appris à devenir cette personne pendant de longues années. Désormais, la ville est mon terrain de jeu. Et mes ennemis, mes jouets.

Il n’y a pas un dossier que je ne gagne pas. Il n’y a pas un confrère que je ne démolis pas dans une affaire.

Certes, ma réputation me précède, mais c’est exactement ce qu’il me faut ici, ce qui me permet d’être considéré comme le meilleur dans mon domaine.

Mais s’il y a une autre règle qui s’applique à ma personne, c’est que je suis toujours, toujours à l’heure. La première impression est cruciale quand on commence une nouvelle affaire. Il faut faire comprendre au client opposé et à son avocat qui je suis, qui ils ont en face d’eux.

Sauf qu’aujourd’hui, tout va de travers, putain.

Une espèce de connard qui vient d’avoir son permis a percuté l’arrière de ma Mercedes tandis que j’étais arrêté à un feu. Résultat, il va falloir entre sept et dix jours pour qu’elle soit totalement réparée.

Si on ajoute un contretemps personnel, je suis vingt minutes en retard au 82 Devonshire Street. Je connais le cabinet et Paul Nameh de nom. Petite structure assez récente qui commence néanmoins à se faire connaître dans la ville. Mon opposant direct dans ce nouveau dossier.

L’occasion idéale de gagner un nouveau divorce et de rendre ma réputation encore plus respectable.

Je n’ai pas énormément d’années d’expérience, mais je suis connu comme le Loup blanc de Boston, et je vais croquer chaque proie qui se trouvera sur mon chemin, sans rien laisser d’elle.

Je débarque à l’étage du cabinet, resserrant rapidement le nœud de ma cravate. J’ai à peine terminé que le tintement retentit, m’ouvrant les portes sur le cabinet Nameh.

La secrétaire qui m’accueille m’observe d’un air froid. Je suis l’ennemi, ici. Et ça se ressent.

— Maître Brings.

Je lui lance un sourire éclatant pour toute réponse. Ça ne la déride pas, au contraire.

— Je suppose que Paul Nameh m’attend déjà avec nos clients respectifs ?

Elle se relève de sa chaise et affiche une moue désagréable :

— Non. Maître Nameh ne s’occupera pas de ce dossier. Son nouveau collaborateur vous attend au bout du couloir.

Je m’éloigne en me demandant de quoi il retourne. Donc, Paul ne s’estime pas à la hauteur de notre affrontement ? Parfait.

Qu’on me montre ma prochaine victime.

Au moment où j’arrive dans le couloir, je vois qu’on va me fermer la porte au nez. C’est ça, essaye toujours, connard.

Je pose la main sur la porte et la repousse avec douceur mais fermeté, parfaitement maître de moi-même. Je sens la personne de l’autre côté s’éloigner, et lorsque le battant s’ouvre, je n’aperçois qu’une silhouette de dos.

Une silhouette indéniablement féminine, perchée sur des stilettos rouge sang.

J’ai à peine le temps de découvrir un corps longiligne à l’assurance certaine qu’une voix m’interpelle.

— Waouh, mon cher confrère, vous avez décidé de nous honorer de votre présence.

La voix est froide et tranchante, un peu rauque aussi, et sa propriétaire est apparemment furieuse de m’avoir attendu. Mais ce grain, ce ton parfaitement reconnaissable…

La femme se tourne vers moi. Mon visage reste parfaitement serein, mais je la reconnais instantanément.

— Quelle joie de…

Cette femme, c’est Belle. Belle Murray.

La Belle qui a quitté Boston depuis des années. Celle qui m’a fait bouffer du sable la première fois qu’on s’est rencontrés.

L’avocate adverse.

Je cache la surprise qui tente d’éclore sur mon visage. Mon cœur loupe cependant un battement, et heureusement ce genre de perturbation n’est pas visible à l’extérieur de mon corps.

Elle se tient devant moi, la silhouette droite, prête à bondir sur sa proie. Elle est perchée sur des talons de dix centimètres et semble aussi à l’aise que si elle était en baskets. Le regard qu’elle me renvoie annonce une tempête prête à renverser chaque obstacle sur son chemin.

La femme pulpeuse qui se tient devant moi me fait presque perdre contenance. Presque.

Son visage a gagné en maturité, sa peau métisse est sans défaut. Ses traits se sont affermis et sont parfaitement symétriques. Son regard… Son regard noisette m’épingle sur place, observant sans aucune gêne le moindre centimètre de ma personne comme si j’étais la dernière des merdes.

Je domine aisément Belle en taille, pourtant, elle est loin d’être petite, et son menton redressé lui donne une allure de chaton prêt à griffer quiconque s’approchera.

Belle n’est pas une poupée docile. C’est une guerrière insupportable, je le ressens d’ici. Et si déjà elle était une teigne quand on était adolescents, je comprends que les années l’ont rendue encore plus dure.

Ça me donne presque envie de sourire.

Je rabats mes cheveux en arrière avant de passer une main dans ma barbe. Nos deux clients respectifs me ramènent à la réalité en se lançant dans une dispute hargneuse.

— Pardonnez mon retard, j’amorce d’une voix grave, certains ont des urgences à gérer.

Un sourire se plaque ensuite sur mon visage alors qu’elle me trucide du regard. Je vois presque les insultes danser à travers ses yeux.

Laisse-les danser, Belle. Laisse-les ouvrir le bal. Attaque la première jusqu’à ce que je te mette en pièces.

Et finalement, elle craque. 

Elle serre ses poings, et sa bouche se tord :

— Toujours aussi charmant, Brings.

Son ton est plein d’ironie.

— Ne nous faites pas perdre davantage de temps et asseyez-vous.

Belle. Belle Murray.

J’en reviens pas, putain.

En chair et en os. La meilleure amie de ma petite sœur, April.

La première fille qui m’a rendu fou. Elle était insupportable quand elle était ado, mais j’ai l’impression que la version adulte est encore pire.

— Avec plaisir, Bella, je la salue dans un chuchotement avec un sourire de prédateur.

Elle inspire brusquement, avant de me fusiller du regard en entendant l’écorchage intentionnel de son prénom. Sa moue boudeuse attire mon attention sur ses lèvres roses.

Mais je ne m’y attarde pas et m’avance vers la chaise laissée libre pour moi. Ce qui ne devait être qu’un dossier de plus vient de prendre un nouveau tournant.

Je croise le regard de Belle, souriant toujours.

Nous étions déjà ennemis adolescents.

Cette fois-ci, un nouveau combat va s’engager entre nous.

Que le jeu commence. Je serai sans pitié.

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