Le Jeu des tricheurs
Chapitre 40 - Avoir besoin de l'autre
CHAPITRE 40
Avoir besoin de l’autre
BELLE, Deux jours plus tard
Je bascule ma tête en arrière contre le haut du fauteuil. J’en ai marre de bosser. Ce nouveau dossier – rappelez-moi qu’il faut que j’insulte Paul – est un calvaire. Un divorce ultra conflictuel entre un homme et sa femme qui l’a surpris dans un lit avec une de ses étudiantes.
Je masse mes paupières du bout des doigts et la respiration sifflante d’April interrompt le silence qui régnait jusqu’à présent dans son salon. Je me redresse, aux aguets. Elle griffonne quelque chose sur une feuille de dessin, sans s’interrompre.
— April ? je souffle.
Elle lève son visage vers moi. Elle a passé la matinée à l’hôpital auprès du docteur Poke, à faire des analyses et une batterie de tests. Son regard se fait doux en croisant le mien, mais je ne suis pas bête. Je vois qu’elle est épuisée, pourtant elle m’assure que c’est normal, la conséquence prévisible de son nouveau traitement.
— Je vais bien, elle me dit avant même que je ne lui demande. Continue à bosser.
Je n’en ai aucune envie. J’ai l’impression de perdre mon temps alors que je pourrais être près d’elle. Je me redresse et étire mes bras au-dessus de ma tête.
— Qu’est-ce que tu dessines ?
Elle pince les lèvres avant de placer la feuille sur laquelle elle œuvrait sous une pile près d’elle.
— Juste… des tatouages. Bosser me manque.
Elle fronce le nez. Je me lève pour aller chercher à boire dans la cuisine et effleure son crâne en passant près d’elle.
— Tu retourneras bosser quand tu iras un peu mieux, je lui rappelle.
Quelque chose tombe dans mon dos. Je me retourne brusquement et vois tous ses feutres éparpillés devant le canapé.
— Merde, marmonne ma meilleure amie, je croyais que c’était toi, la maladroite !
Je retiens un sourire et m’approche pour l’aider à ramasser. Ses joues sont rouges sous l’effort et elle s’assied à même le sol. Comment sa santé a-t-elle pu se dégrader à ce point ? Est-ce que c’était là, devant mes yeux, sans que je ne voie rien tout ce temps ?
Et quand est-ce que son nouveau traitement va être efficace ?
— Attends, laisse-moi faire, je lui demande.
— Je peux le faire, s’exclame-t-elle.
Son regard croise le mien, rempli de frustration. Je veux la rassurer et la calmer.
— Bien sûr que tu peux le faire, j’affirme. Mais ça me fait plaisir.
Elle remonte ses genoux contre sa poitrine en grimaçant.
— J’en ai marre, d’être prisonnière de cette putain de vie.
Je m’assieds en tailleur en face d’elle.
— Tu…
— N’essaye pas de me rassurer, putain ! elle s’énerve.
Alors je ne le fais pas. Je me mords les lèvres pour ne pas répondre et range ses derniers feutres dans sa trousse. Je garde le silence, parce qu’elle en a besoin et que je ne veux pas me battre contre elle. Finalement, elle pousse un soupir.
— Pardon, Belle.
Ce n’est rien. Son portable sonne et nos deux têtes se tournent vers l’objet.
— Ça doit être Priam. Il m’a dit qu’il passerait vers dix-neuf heures, donc il ne devrait plus tarder.
Merde. Non.
Tout en gardant un air neutre, je me relève avant de m’avancer pour récupérer mon dossier.
— Il faut que je passe au bureau pour terminer ma première analyse avant que Paul ne me vire.
— Tu vas au bureau aussi tard ?
April n’est pas dupe. Son regard se fait interrogateur et je vois déjà les suppositions qui tournent dans sa tête. Je hausse les épaules et m’empresse de fuir son appartement.
— Paul est un vrai tyran quand il le veut. Je te vois demain !
Le regard bleu d’April me suit jusqu’à ce que je quitte la pièce. Je pourrais rentrer chez moi. Mais je n’ai pas envie de me retrouver seule avec moi-même et mes tourments. Donc, je décide finalement de rejoindre mon bureau à pied. Bosser m’aidera à me vider la tête.
Ma nouvelle cliente n’a pas été trompée qu’une seule fois par son mari. Il s’avère qu’il a couché avec deux étudiantes, la voisine, et attention, avec la sœur de Madame. Je visionne rapidement les nombreux SMS en version imprimée que ma cliente m’a fournis, dans lesquels le type reconnaît allégrement la tromper parce que Madame ne serait plus aussi excitante au lit depuis qu’elle est enceinte. Pauvre type.
Un bâillement qui me décroche presque la mâchoire interrompt mon analyse. Je lève la tête de mon bureau et fixe les fenêtres. Le soleil est couché depuis longtemps, et les lumières de la ville scintillent partout. Quelle heure est-il ?
Je vérifie l’heure sur mon portable.
22 h 17.
Il est temps de décrocher. J’ai tenté du mieux possible de me plonger dans les affaires de ma cliente alors que mon cœur se rappelait sans cesse d’autres mots et surtout d’autres maux.
Un craquement retentit en face de moi, et je me redresse sur ma chaise, le cœur au bord des lèvres. La pièce est uniquement éclairée par la petite lampe sur mon bureau et j’essaye de comprendre d’où provient ce bruit.
Je fronce les sourcils en découvrant qui se tient sur le seuil de ma porte. Je ne l’ai pas entendu arriver, et surtout, il n’a rien à faire là.
Comment m’a-t-il trouvée, d’ailleurs ?
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Je tente de maîtriser ma voix. Sans succès. Elle laisse transparaître tant de choses, tant de silences lourds de rancœur et de regrets.
Priam ne me répond pas. Il se contente de m’observer avec la plus grande attention.
Sa silhouette occupe toute la porte. Ce soir, il porte un tee-shirt gris en coton et ses jambes sont moulées dans un jean brut. Je déglutis avec difficulté, sensible à l’intensité qu’il dégage. Particulièrement ses yeux.
Toujours son foutu regard qui me laisse lire en lui, ce soir.
Une mèche de cheveux sombre tombe sur son front à la peau hâlée et je me lève de ma chaise, comme il ne me répond pas. Je déteste ce silence.
Priam examine la robe prune près du corps que je porte. Je le vois exhaler avant qu’il ne serre durement les lèvres. Il y a quelque chose dans ses yeux, une vulnérabilité que je ne m’attendais pas à voir.
— J’ai dit : qu’est-ce que tu fais ici, Priam ?! Tu n’as aucun droit de débarquer dans mon bureau.
Il arque un sourcil en souriant puis il se tourne vers la porte et la claque.
Le bruit retentit entre nous, et je sens mon cœur battre un peu plus rapidement. Il m’a manqué. Mais je suis encore furieuse, perdue, et fatiguée.
— Sors d’ici, je lui demande en croisant les bras sur ma poitrine.
Je vois ses épaules se tendre.
— Non.
Sa voix n’admet aucune contradiction.
Un rire sans joie m’échappe.
— Pour qui est-ce que tu te prends ? Tu n’as pas une nouvelle nana à rejoindre ?
Ma voix est mordante. Quand il se tourne vers moi, j’émets un grondement sourd. Ça y est, la rage est de retour. Tant mieux, je préfère ça. Je peux affronter sa rage, mais pas sa vulnérabilité.
— Pour qui je me prends ? répète-t-il d’une voix doucereuse, faussement calme qui me fait frissonner.
Il continue sans attendre :
— Je me prends pour l’homme que tu baises. L’homme que tu embrasses. L’homme en qui tu étais censée avoir confiance.
Je n’ai pas le temps de répondre qu’il termine en faisant un pas vers moi :
— Je ne partirai pas, Belle, car je mérite que tu écoutes mes explications. Tu m’as repoussé sans que j’aie le temps de dire quoi que ce soit.
Je le regarde avaler difficilement sa salive sans jamais détourner le regard.
— Je venais de passer la nuit à l’hôpital. J’étais épuisée, et quand j’ai tenté de te rejoindre, Priam, parce qu’April avait besoin de toi et MOI AUSSI, une femme nue m’a ouvert la porte de ton appartement. Comment étais-je censée réagir ? Attendre sagement que tu décuves pour me raconter ce qu’il s’était passé les dernières heures ? Hors de question !
Il fait un nouveau pas dans ma direction avant de s’immobiliser.
— Je reconnais que la situation semblait merdique, mais je vais te reposer la question, Belle, car j’ai besoin de savoir si tu me fais vraiment confiance. Crois-tu que j’aie pu te tromper ?
J’ai envie de lui crier que oui, juste pour lui faire du mal. Mais je n’y arrive pas. Parce que ma tête, mon corps et mon cœur savent très bien qu’il ne l’a pas fait.
— Non, je finis par articuler en serrant plus étroitement mes bras autour de moi.
Il ferme les yeux et inspire brusquement comme si ma réponse était exactement ce qu’il attendait. Quand ses paupières se soulèvent de nouveau, je vois encore cette vulnérabilité qu’il tentait de me cacher. Mais elle est désormais trop puissante pour qu’il puisse l’enfouir sous sa carapace. Elle déborde et me prend à la gorge.
— Je ne l’ai pas fait, il chuchote d’une voix éteinte. Et je… je suis désolé que tu aies pu le croire.
Priam s’excuse. Son masque se craquelle devant moi. Il s’offre à moi, nu et sans aucun faux-semblant.
— J’ai quitté tardivement l’hôpital, cette nuit-là, commence-t-il. Tu étais là, contre April. Ma petite sœur, qui m’avait menti, tout ce temps. Ma petite sœur malade qui…
Pour la première fois depuis que je connais Priam, sa voix tremble. Et il ne fait rien pour se contenir. Ses yeux accrochent les miens et il continue :
— Je suis rentré chez moi, et un ami, Reyes, m’a rejoint.
Le fameux Reyes.
Priam s’avance dans la pièce et s’assied dans l’un des fauteuils devant mon bureau. Ses mains se serrent et se desserrent quand il reprend :
— J’étais tellement mal que j’ai descendu pas mal de bières. Je suis parti me coucher, seul. Reyes a décidé de continuer à boire pendant que je dormais et il a appelé une amie, la femme nue. Quand je me suis réveillé, j’ai compris ce qu’il se passait, mais… tu… tu as fui. Et je le comprends, maintenant. J’aurais sûrement réagi de la même manière à ta place.
Une minute s’écoule silencieusement. Ses mots m’emprisonnent et tourbillonnent dans ma tête. Je suis encore un peu en colère, mais je sais qu’il dit vrai. Et c’est à cet instant que je remarque à quel point il a l’air las et épuisé, lui aussi.
— Je te crois.
Les mots m’échappent sans que je puisse les retenir. Il se laisse aller dans le fauteuil avant de reporter son attention sur moi.
— J’ai besoin de toi, Belle.
Sa voix tremble de nouveau.
— Je ne peux pas perdre April.
Il avale difficilement sa salive, je vois sa pomme d’Adam bouger de haut en bas, et ses yeux s’embuent de larmes. L’homme que j’ai en face de moi vacille, au bord d’un précipice. Il me laisse le choix de le regarder tomber ou de le rattraper.
— Et je ne peux pas te perdre, Belle. Pas alors que tu m’as rendu si vivant ces dernières semaines. Pas alors que notre jeu de tricheurs est devenu si réel. Pas alors que je t’aimais déjà quand j’étais un adolescent. Je ne peux pas te laisser disparaître alors que j’ai tant besoin de toi.
Une larme coule sur sa joue alors que je m’avance vers lui. Tout remonte à la surface. Ses tourments, les miens. Mais ils ne sont rien face au reste de nos sentiments qui éclatent au grand jour. Ses jambes s’écartent quand je me place debout devant lui. Il enfouit son visage contre mon ventre.
Mes doigts plongent dans ses cheveux, massant doucement son cuir chevelu, tandis que ses mains me maintiennent contre lui, pour que je ne m’envole pas.
Mais comment pourrais-je m’envoler sans Priam alors que c’est lui qui me donne des ailes ?
— Priam, soufflé-je.
Il embrasse mon ventre avant de lever les yeux vers moi. Cette fois, il y a quelque chose en plus. Notre feu. Cette combustion de nos âmes qui s’entremêlent avant de dessiner d’immenses flammes remplies de désir. Ce feu est là et lèche ma peau.
Le regard de Priam devient fou, et ses mains se pressent contre mes fesses.
— Moi aussi, j’ai besoin de toi, je lui murmure.
Priam attendait ces mots pour craquer. Il se lève du fauteuil et saisit mon visage avant de plaquer ses lèvres contre les miennes. Ses doigts prennent mes joues en coupe, sa langue danse avec la mienne. Je suis envahie par son goût et ses larmes. Une combinaison si puissante qu’elle me donne envie de m’envoler avec lui à mes côtés.
— Tu m’as manqué, il me dit en s’écartant brièvement.
Je souris contre ses lèvres en lui rendant son baiser. Mes mains se perdent dans ses cheveux et sa bouche se presse dans mon cou avant de le parsemer de baisers sauvages.
Puis Priam prend une de mes mains et la pose contre sa propre gorge.
— Est-ce que tu sens à quel point j’ai besoin de toi, Belle ?
Je hoche la tête tout en passant ma langue sur ma lèvre inférieure. Priam appuie un peu plus, et j’ai l’impression de contrôler sa respiration. Il me donne tout pouvoir sur lui.
— Est-ce que tu comprends à quel point tu me tiens au creux de tes doigts ?
Je hoche une nouvelle fois la tête.
— Oui, Priam. Je le sens.
La douceur quitte son visage et le mien. Nous ne sommes plus qu’instinct. Mes doigts parcourent son corps, tout comme les siens. On arrache presque ma robe en me l’enlevant, trop pressés pour agir calmement, et une fois libre, il pose la bouche sur mon téton droit.
Ma tête bascule en arrière. Nous nous tenons là, au centre de la pièce. Nous nous dévorons mutuellement jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien entre nous.
Ses dents entrent dans la danse. Il murmure contre moi :
— Tu es si douce.
Nouveau mordillement contre mon téton meurtri. Mes orteils se recroquevillent dans mes escarpins.
— Si chaude. Brûlante.
Oui, je le suis. Pour lui.
— Il faut te rafraîchir, souffle Priam.
Quoi ?
Il m’attire contre une grande baie vitrée derrière mon bureau. Elle donne sur les immeubles alentour aux fenêtres parfois encore éclairées.
Priam colle mon corps face à la vitre dont le froid mord ma peau.
— Putain.
Priam se presse contre mon dos. Il glisse ses mains entre la fenêtre et ma peau, les passe sur mon ventre, puis les fait descendre plus bas.
— Tu aimes ça ?
Je ne lui réponds pas, alors il se presse un peu plus contre mon dos. Je confesse en souriant :
— J’aime ça.
— Bien. Tu sais que quelqu’un est sans doute en train de nous regarder ?
— Oui.
— Et qu’est-ce que ça te fait ?
Je fronce les sourcils une seconde, observant les nombreuses fenêtres autour de nous. Ça ne me dérange pas, en fait.
— Ça… ça m’excite, j’avoue.
— Bien, continue Priam, ravi. Parce que tu vas encore plus aimer ce qui va suivre.
Priam me fait pivoter, me soulève et plaque cette fois mon dos contre la fenêtre. Seul son corps me maintient contre la vitre. Ses lèvres s’emparent de nouveau des miennes. Mais j’en veux plus, alors mes doigts descendent sur son ventre puis sur le bouton de son jean, que j’ouvre.
— Oh non, c’est moi qui décide, s’écrie-t-il.
Je pousse un juron. D’une main il me maintient contre la vitre tandis que l’autre descend vers la ficelle de mon string.
— Priam ?
Son sourire taquin me répond. Son index passe la barrière de mon sous-vêtement et découvre l’humidité de mon intimité. On gémit en chœur lorsque Priam caresse mon clitoris sans attendre. Je noue les bras autour de sa nuque et m’accroche à lui, pour lui donner un peu plus de liberté de mouvement.
Priam poursuit ses caresses et je sens mes muscles se contracter. Au moment où je vais jouir, son index s’éloigne.
— N’arrête pas, je lui ordonne avant de mordre son oreille.
— Je veux tellement te faire jouir, mais…
Il porte ses doigts à sa bouche, et il en lèche un. Je suis littéralement hypnotisée. Son doigt rejoint ma bouche et effleure ma lèvre inférieure. Je me goûte, mes sucs mélangés à sa salive. Et j’en veux encore. C’est cru. C’est nous.
À cet instant, la vie n’a aucun pouvoir sur nous. On s’évade, ensemble.
— Je veux tellement te faire jouir, répète Priam, mais tu as été une vilaine garce, ces derniers jours, pas vrai ?
— Et toi, un salaud.
Il continue de sourire puis sa main se faufile cette fois dans mon dos. Son index passe entre mes fesses et écarte le tissu de mon string avant de caresser mon anus.
— Oh…
— Ça aussi, tu aimes ?
Je ne peux pas répondre. Je ne peux pas parler. Je ne peux que sentir.
Quand son doigt pénètre mon orifice, je perds le souffle. Mes muscles se contractent de nouveau, mélange de surprise et de ravissement. Je sens que je vais jouir, je vais…
— Les garces ne doivent pas jouir aussi facilement.
Priam s’éloigne un peu.
— Non !
Mais il fait durer le plaisir jusqu’à le rendre insoutenable. Il récupère un préservatif dans la poche arrière de son jean que son érection déforme. La minute d’après, je suis revenue dans ses bras.
Il m’assied sur mon bureau et me pénètre, enfin. Il se loge en moi, s’assurant de me marquer au plus profond de mon être.
Mes cuisses s’écartent davantage, quand il s’enfonce entre elles. Il est partout. En moi, autour de moi. Dans mon cœur et dans mon esprit.
Sa main prend alors ma joue en coupe, il m’embrasse.
— Nous sommes faits pour nous battre l’un contre l’autre, mon ange. Nous sommes faits pour nous combattre avant de succomber. Tu ne le sens pas ?
— Si.
Je ne peux sentir que ça. Nous volons ensemble, encore. Et encore, et encore. Le monde s’écroule, les cendres tombent autour de nous. Mais nous continuons de voler dans la nuit au rythme de nos gémissements.
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