Le Jeu des tricheurs
Chapitre 25 - Ruiner son date
CHAPITRE 25
Ruiner son date
BELLE
Des heures plus tard, je quitte la chambre de Colyne et de ses deux amies. Les trois femmes étaient en train de profiter d’un massage tout en se remémorant leur adolescence. Selon leurs dires, elles ne feront aucun excès ce soir. J’ai un peu de mal à le croire.
Nous repartons tous demain matin, dans tous les cas. Ma mission ici est bientôt terminée, même si je n’ai pas vraiment servi à grand-chose. Et je n’ai aucune envie de rester dans ma chambre ce soir.
J’ai bossé tout l’après-midi sur un divorce dans lequel la femme a trompé son mari avec le frère de ce dernier. L’homme m’a contactée en panique, avec des larmes plein la voix. Donc, je me suis occupée de son dossier tout en réfléchissant, et en rédigeant certaines notes sur leur situation.
J’ai décidé de me rendre au bar de l’hôtel. Je ne peux plus voir le champagne, mais je ne dirai jamais non à un bon verre de vin blanc moelleux.
Je marche d’un pas décidé jusqu’au bar de l’hôtel. Il est orné de grandes plantes qui donnent l’impression d’être dans une forêt tropicale.
Le sol et les murs clairs contrastent avec les quelques tables qui se tiennent dans la pièce. L’endroit est épuré, chic. Le comptoir du bar est immense et construit dans un bois sombre qui rend le tout harmonieux. J’adore cet endroit !
Mais je n’aime pas ce que je vois.
Priam est assis sur l’un des tabourets du bar. Pourquoi faut-il qu’on tombe toujours l’un sur l’autre ? Je vais finir par croire que le destin se moque de moi.
J’observe celui qui me rend folle. Ses doigts jouent avec le haut de son verre, son visage est inexpressif. Il porte un jean sombre et un polo noir. Il n’a pas coiffé ses cheveux, je le vois d’ici. Mes yeux s’arrêtent sur la montre accrochée à son poignet.
Mais ce n’est pas ce qui retient mon attention.
Non, je remarque surtout la femme qui se tient à ses côtés.
Priam est assis sur son tabouret, calme et patient. La femme se colle presque à lui tout en rejetant ses longues mèches blondes dans son dos. Je ne vois pas son visage, mais je suppose qu’il est sublime, comme le reste de sa silhouette.
Oh, je n’aime pas ça.
Je n’aime pas la proximité qu’elle impose à Priam. Il lui répond par des mots courts mais elle reste là, et je vois rouge en remarquant sa main frôler son avant-bras.
J’ai l’impression de me transformer intérieurement en animal prêt à dévorer chaque adversaire. On ne se promet rien, Priam et moi, je ne sais d’ailleurs pas vraiment ce qui se passe entre nous. Mais la seule chose dont j’ai parfaitement conscience, c’est que je ne veux pas le partager. Je ne veux pas qu’il se batte avec une autre comme il se bat avec moi.
Priam sent ma présence, forcément. Il me remarque en train de les observer de l’autre côté de la pièce. Il hausse un sourcil dans ma direction, me testant silencieusement. Dans son regard, je vois qu’il veut que j’intervienne.
Mais si j’interviens, il aura gagné. J’aurai succombé la première.
Lui aussi doit l’avoir compris, car il esquisse un lent sourire. La femme se rapproche un peu plus. Et je cède. J’agis sans réfléchir, uniquement poussée par mon instinct et ma toute nouvelle jalousie.
J’oublie mon travail, ma conscience professionnelle. Je suis juste remplie d’hormones qui me poussent dans toutes les directions.
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PRIAM
Est-ce que tu as finalement décidé de rester discret ?
Je bois mon verre de vodka en lisant la réponse. Les trois petits points s’affichent sur mon écran, signe que Reyes a reçu mon message et est en train d’y répondre.
Je serai sage comme une image.
Je pince les lèvres. Je n’aime pas quand il dit ça. Et c’est en tant qu’ami que je m’inquiète pour lui, pas en tant qu’avocat, cette fois. Reyes se croit intouchable, et dans une certaine mesure il doit l’être sur de nombreux terrains dont on ne soupçonne pas l’existence.
Néanmoins, s’il ne fait pas attention à ses faits et gestes, il va finir en taule. Et même le meilleur avocat du monde ne peut réfuter certaines preuves établies.
La femme qui s’est assise à mes côtés m’observe sous ses longs cils noirs, je le sens. Finalement, elle engage la conversation :
— Vous êtes ici pour votre travail ?
Sa voix se veut lascive et elle mordille ses lèvres avec sensualité. En temps normal, je lui aurais sans doute offert un verre. Puis je l’aurais ramenée dans ma chambre, et on aurait sans doute couché ensemble pendant de nombreuses heures. Mais désormais, sa beauté me paraît bien fade et cette possibilité insipide.
— Hum.
Voilà mon unique réponse. Je ne me préoccupe pas plus d’elle, et je commence à gérer mes mails. Parker me demande si j’ai pu grappiller des informations sur Colyne. Cet enfoiré est toujours follement amoureux de sa femme au fond de lui, mais il est dans le déni. Quand il a su qu’elle voulait le plumer, il a cherché à en faire de même. Il a tenté de l’attaquer au lieu d’essayer d’instaurer une vraie communication entre eux.
Moi, je suis là pour faire mon travail et suivre ses demandes. Mais je suis persuadé qu’il s’en rendra compte quand il sera déjà trop tard. Le temps passe vite. Les regrets, eux, mettent du temps à disparaître.
— Je suis également là pour le travail, reprend la femme.
Elle joue avec son collier en diamants. Son cou est fin et gracieux. Son parfum discret et floral.
Ce n’est pas ce que je veux. Ce n’est pas son odeur ni sa peau qui me rendent dingue.
— On pourrait peut-être s’installer à une table et faire connaissance ?
— J’ai la phobie des tables, désolé.
Elle rigole doucement et mes muscles se contractent quand sa main tente de m’effleurer une nouvelle fois.
C’est à ce moment-là que je sens sa présence. Celle de la femme qui va me mener droit à ma perte.
Je tourne mon visage vers l’entrée du bar-restaurant, et je l’observe. Belle se tient là, sur le seuil, ses yeux braqués sur moi et ma voisine. Ils lancent des éclairs. Son visage reste de marbre, son menton relevé en signe de défi. Mais ses satanés yeux, eux, ne mentent pas.
Elle n’aime pas ce qu’elle voit.
Intéressant.
Ne serait-ce pas le meilleur moyen de la mettre au pied du mur ? De la faire céder ?
J’arque un sourcil, ma voisine de bar continuant son numéro de charme, auquel je ne prête aucune attention.
Il n’y a que Belle et son foutu caractère. Belle et le foutu lien qui nous unit. Belle et mon esprit.
Je la bouffe du regard. Je connais cette jupe blanche qui moule ses hanches. La même qu’elle portait hier soir. Ses longues jambes sont à découvert et sa peau me paraît si douce, même d’ici. Oh, je sais qu’elle l’est, je l’ai déjà touchée.
Le petit haut noir qu’elle porte la rend sage. Tout ce qu’elle n’est pas. Tout ce que j’aime.
Oh oui, Belle Murray est une prédatrice, et elle le sait. Mais deux prédateurs dans une seule pièce ne peuvent cohabiter sans se battre l’un contre l’autre. Je suis prêt.
Elle foudroie du regard la femme qui se tient près de moi et s’avance vers nous, les épaules droites. Elle domine son environnement, le façonnant à sa guise.
Ses traits sont empreints de défi. Malgré tout, elle reste prête à jouer.
Belle s’arrête à quelques pas de nous. Puis elle sourit de manière carnassière lorsque ma voisine la remarque et écarquille les yeux. Belle pose une main sur mon épaule, s’interposant entre nous deux sans aucune gêne.
— C’est bon, mon cœur, lance-t-elle doucereusement. J’ai eu ton médecin, tu as rendez-vous lundi pour le traitement de tes morpions.
La garce.
J’ai encore plus envie d’elle. Plus elle attaque et plus ça me rend dingue.
Ma voisine de bar a un mouvement de recul et manque de tomber de sa chaise. Non seulement elle pense que nous sommes plus qu’un couple, Belle et moi, mais elle croit en plus que j’ai des morpions.
Belle s’amuse intérieurement, je le vois.
À mon tour, mon ange.
Une de mes mains s’enroule autour de ses hanches pour la coller à moi. Son corps est bouillant. Et j’imagine sans peine à quel point d’autres parties d’elle doivent être brûlantes.
— Merci, bébé. En tout cas, sache que je ne t’en veux pas de me les avoir refilés. On partage tout dans un mariage, pas vrai ?
Elle me fusille du regard. Nous imaginer mariés, nous les éternels célibataires spécialistes du divorce qui ne peuvent se supporter plus d’une heure ? C’est digne d’un film.
Notre voisine se relève sur sa chaise et récupère sa pochette. Son visage est rouge de gêne.
— Je… je… Bonne soirée !
Elle s’éloigne d’un pas rapide, pressée de déguerpir.
Aussitôt, Belle s’éloigne de moi et laisse échapper un petit rire en s’installant sur le tabouret que la femme vient de quitter.
— Mari et femme, sérieusement, Priam ?
Je hausse les épaules, secrètement déçu de ne plus sentir ses hanches contre moi.
— C’est la pire chose qui pourrait nous arriver, crois-moi, continue Belle en faisant signe au serveur de venir.
Ce dernier nous montre deux doigts, signe qu’il arrive dans quelques minutes.
Je fais la moue et rétorque :
— Tu as fait fuir ma voisine.
Son regard noir se pose sur moi tandis que ses narines se gonflent.
— Je voulais juste te faire chier en cassant ton coup.
Bien entendu.
— Hum.
Elle oriente son corps dans ma direction, et ses cuisses frôlent les miennes.
— Ça veut dire quoi, ce hum ?
— Ça veut dire que je sais que tu caches une autre vérité.
Sa poitrine se soulève rapidement en réaction. Mais elle ne répond rien, et je n’ai pas besoin de ses explications. Nous nous comprenons silencieusement ; ça ne m’est jamais arrivé avant.
— Tu ne voulais pas que je passe la nuit avec elle, précisé-je.
J’avale les dernières gouttes de mon verre tandis que le serveur lui sert enfin un verre de vin blanc.
— Et toi ? reprend Belle sans démentir mes suppositions.
Je tourne mon visage vers elle, regardant sa gorge bouger doucement lorsqu’elle boit une gorgée. Sa peau est fine. Je veux la frotter contre la mienne et la faire gémir.
— Quoi, moi ?
— Qu’est-ce que tu veux ?
Je veux la scandaliser. Je veux que ses yeux me montrent le feu qui brûle en elle. Je veux qu’elle déverse des larmes dans lesquelles s’échapperont des morceaux de plaisir.
— Là, tout de suite ?
Elle hoche la tête avec impatience, suspendue à mes lèvres.
— J’aimerais poser ma bouche sur toi. Tu m’as dit aimer mon goût, je veux découvrir le tien en profondeur.
Elle penche la tête tout en fermant doucement ses paupières, comme si elle luttait contre une torture insurmontable.
— Pourquoi tout doit-il devenir salace avec toi ?
— Parce que nous sommes comme ça, toi et moi.
Encore une fois, elle ne me contredit pas.
Me prenant au dépourvu, elle rappelle finalement le serveur.
— Donnez-moi un autre verre.
Je fais de même, un petit sourire aux lèvres, tout en me calant confortablement sur mon tabouret. Je sens qu’on va rester un petit moment ici.
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BELLE
Les minutes défilent, peut-être même les heures. Je ne les vois pas passer, assise près de Priam. Notre jeu du chat et de la souris continue sans temps mort.
Je rigole à ses blagues vaseuses, et lui s’esclaffe à chacune de mes anecdotes honteuses. Je me sens bien, j’apprécie ce moment. Mais plus le temps passe, et plus mon corps se rapproche de lui-même de Priam. D’abord, ce sont mes cuisses, puis mes bras.
L’alcool court dans mes veines mais je suis restée raisonnable, entièrement maîtresse de moi-même. Lui aussi.
Priam est en train de murmurer quelque chose à mon oreille, mais mon corps se pétrifie dès que je remarque une silhouette au loin.
Qu’est-ce que c’est que cette farce ?!
J’ai l’impression d’être replongée des années en arrière. Je rêve ? Priam, qui a repéré mon malaise, se redresse, les sourcils froncés.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
Je suis trop surprise pour lui répondre. Surprise et en colère, parce que voir ce type me donne des envies de meurtre.
— Coquillette.
— Quoi, Coquillette ? Les pâtes ?
Priam semble encore plus perdu.
— Coquillette est là.
Il m’observe, perplexe, et je me tourne vers lui en soupirant d’agacement.
— Un ex.
Qu’est-ce qu’il fait ici ? Pourquoi suis-je si malchanceuse, pourquoi je croise cet imbécile dans cet hôtel, à des milliers de kilomètres de là où je l’ai vu la dernière fois ?
Priam pivote sur son tabouret et observe le bar. Il remarque bien vite un blond aux traits ciselés qui commande un verre, assis à une table. Une femme se tient à ses côtés.
Coquillette m’avait promis la lune à moi aussi. Mais je n’ai eu droit qu’à la nuit sans aucune étoile.
Jusqu’à ce que des bouts de chagrin s’échappent à travers mes pleurs.
Priam se tourne ensuite vers moi.
— Pourquoi est-ce que tu surnommes ton ex Coquillette ?
Priam me sort de mes sombres souvenirs. J’essaie de me retenir de sourire ; sans succès.
— C’était une idée de ta sœur. April a une imagination débordante. On l’a appelé comme ça car mes rapports avec lui ne duraient jamais plus longtemps qu’une cuisson de coquillettes.
Il rigole sans pouvoir s’en empêcher, se demandant sans doute si je suis sérieuse ou non.
— Ce type est un enfoiré, je continue en indiquant Coquillette du regard. Je parie qu’il est en train de lui dire des paroles qui la font rêver. Puis il se moquera d’elle.
— C’est ce qu’il a fait avec toi ?
J’inspire brusquement. Oh oui, c’est exactement ce qu’il s’est passé.
— Il m’a trompée avec la moitié de la ville de Seattle pendant ma dernière année de fac, j’articule haineusement.
Priam m’observe longuement sans rien dire. Je continue sans pouvoir m’en empêcher :
— Il m’a même trompée avec une ancienne amie de fac. Je n’ai jamais eu l’occasion de me venger.
Heureusement que je vais mieux, car pendant de longs mois j’avais perdu tout estime de moi. Heureusement, April était là. Je ne compte plus le nombre de visio qu’on a eues pour me remonter le moral.
— Tu aimerais lui faire un sale coup ? reprend finalement Priam.
— C’est immature, pas vrai ? Mais j’aimerais qu’il se prenne les pieds dans le tapis et s’étale le long du sol, ouais.
Et je n’ai même pas honte de le dire.
— Je ne pense pas que ça soit immature, observe Priam. Ce type est complètement stupide s’il t’a fait ça. Tu as été blessée et tu as toujours de la rancœur, ce qui est bien normal.
Il touche un point sensible et je me recroqueville presque sur moi-même en me remémorant ces mauvais souvenirs.
— « Stark, nous avons besoin d’un plan d’attaque », je chuchote pour moi-même.
Si April était là, elle serait en train de hurler la prochaine réplique de notre Marvel préféré, celui avec Tony Stark. Mais ma meilleure amie est loin…
— « J’ai un plan… » rétorque Priam. « On attaque. »
J’ouvre la bouche, choquée. Est-ce qu’il vient vraiment de me donner la réplique ?
Il se lève de son tabouret et fait rouler ses épaules sans attendre ma réaction.
— Je vais aux toilettes. Reste là.
— D’accord.
Il s’éloigne déjà, récupérant quelque chose que je ne vois pas sur l’une des tables du bar tandis que je suis perdue dans mes souvenirs. Priam traverse la pièce et passe la porte des toilettes. Moi, je ne bouge pas.
Quelques secondes plus tard, Priam ressort. Déjà ? C’était vachement rapide. Il passe près de Coquillette, et je me redresse sur mon tabouret en voyant qu’il vacille et manque de tomber sur mon enfoiré d’ex. Je descends de mon tabouret, prête à intervenir, quand Priam se rattrape à une des épaules de Coquillette, même si pour ça je dois croiser les yeux de l’homme qui m’a trompée avec un carnet d’adresses complet.
Je vois Priam passer sa main au-dessus du verre de Coquillette, et je me demande ce qu’il fabrique. Il se redresse déjà alors que mon ex lui adresse un sourire aimable. Je perds patience. Je suis sûre que Priam a fait semblant de perdre l’équilibre.
Priam revient vers moi, un sourire carnassier sur le visage.
— Qu’est-ce que t’as fait ? je souffle.
Il hausse ses épaules, l’innocence incarnée.
— Tu te rappelles ce que tu as fait à Ed, quand il vous embêtait, April et toi ?
Je ne vois d’abord pas où Priam veut en venir. Puis ma bouche s’ouvre de surprise. J’avais volé du sel à la cantine pour en mettre dans le plat d’Ed et lui donner une bonne leçon. Ça me paraissait être la solution la plus géniale pour me venger de lui.
— Tu n’as pas osé me voler ma technique imparable pour me venger de Coquillette ?
— Bien sûr que si.
J’entends une exclamation de surprise, puis de dégoût au loin. En penchant ma tête, je vois Coquillette recracher sa gorgée sur la table tandis que sa partenaire s’éloigne en criant.
Priam me tend la main, tout sourire. À l’instant où mes doigts touchent les siens, il s’avance vers la sortie en me tirant derrière lui.
Un rire incontrôlé m’échappe alors qu’il me guide vers l’extérieur. Peut-être bien que ce type est aussi barré que moi, tout compte fait.
Je retire mes sandales, et on traverse l’hôtel sans se soucier de rien. On bouscule quelques personnes sur notre passage mais on s’en moque. Rien ne compte à cet instant.
Et nous nous mettons à courir comme si notre vie en dépendait.
Comme si sa main dans la mienne était la seule chose qui comptait. La seule chose qui devait compter.
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