Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 17 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 14 - Trêve sans envie de meurtre

CHAPITRE 14

 

 

Trêve sans envie de meurtre

 

PRIAM

 

Je m’interromps tandis qu’un gosse saute presque sur notre table. Perdu, je l’observe regarder mon client, Parker, avec un regard faussement heureux. Il tire ses bras en tentant de lui faire un câlin.

— Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? je m’exclame.

Belle et sa cliente échangent un sourire complice tandis que mon client panique à vue d’œil. Le gosse, environ sept ans, tente de lui faire un câlin.

— Papa ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? Maman est devant et t’attend !

Je serre les mâchoires en comprenant finalement ce qu’il se passe.

Parker n’a pas de fils. Et encore moins une femme cachée.

— Quoi ! s’exclame Colyne, d’un air scandalisé. Tu as un fils ? Une femme cachée ?!

Je vois presque les larmes dans ses yeux. Elle est bonne comédienne. Presque aussi bonne que Belle, dont la bouche forme un O parfait, avant de pointer un index accusateur dans notre direction :

— Si ça, ce n’est pas une faute de votre part ! Un enfant et une femme cachés ?! Monsieur Peski ! C’est tellement affreux, pauvre Colyne ! Préjudice moral !

Parker devient livide, et je m’interpose.

— Non… non… je n’ai pas d’enfants !

— Apparemment, si ! s’exclame Belle.

Je me redresse et tire doucement mais fermement l’enfant en arrière. Je déteste les mômes. Et je me demande d’où il sort.

Mais le microbe se débat en poussant des cris de monstre et court vers la sortie aussi vite qu’il est arrivé. Je suis sûre que sa mère est en train de l’attendre de l’autre côté de la rue.

Et tout a été orchestré par Belle. La garce.

Elle échange un nouveau coup d’œil avec sa cliente, et Parker lève ses deux mains devant lui pour tenter de s’expliquer. Mais je le devance, toujours debout près de la table et me moquant des regards alentour :

— Parker n’a pas d’enfants. Ni de femme cachée, Colyne. Et vous le savez, votre tentative de faire fauter mon client à l’aide de votre avocate ne fonctionnera pas.

— Qui nous dit que ce n’est pas son véritable enfant ? rétorque Belle en sirotant toujours son verre. Nous ne pouvons croire que ce que nous voyons. Et j’ai vu un enfant l’appeler papa.

— Arrêtons, c’est ridicule, je me moque avec un rire sans joie.

— Tu as fait peur à cet enfant adorable qui est parti en courant. Nous ne saurons jamais si c’était effectivement son fils ou non, et donc si Parker a fauté.

Je lâche un juron. Elle me rend dingue, je vais l’étriper.

— Stop. Tu sais comme moi qu’il doit être en train de rejoindre sa mère. Avoue, c’est un gamin comédien ?

Elle prend un air outré.

— Quoi ? Jamais je ne m’abaisserais à ça.

Mais son regard la trahit.

Parker se relève, furieux.

— Tu ne m’auras pas comme ça, morue ! s’exclame-t-il en fixant son épouse.

Puis il fait demi-tour d’un pas raide sans attendre. Colyne jette un petit sourire à Belle avant de quitter les lieux à son tour.

Quant à la chère avocate sournoise qui se bat contre moi ? Elle continue de siroter son verre, m’observant sans un iota de regret.

Je me laisse tomber sur la chaise en face d’elle. J’ai besoin de mettre de la distance entre nous si je veux réfléchir convenablement sans avoir envie de l’insulter.

— Allez, avoue.

Elle mordille sa lèvre inférieure avant de passer une main dans son chignon. J’observe les mouvements souples de son corps. La tension est palpable entre nous. Bon Dieu qu’elle m’énerve !

La tempête se déchaîne, encore.

— Que j’avoue quoi, Priam ?

Elle papillonne des yeux tout en me parlant comme si j’étais stupide.

— Combien tu l’as payé, ce microbe sur pattes ?

Elle hausse les sourcils sans répondre. Je pose mes deux mains à plat sur la table et me penche en avant. Je sais qu’elle ment. Et elle sait qu’elle est prise au piège, cette garce.

— Tu as tenté de mettre une faute sur le dos de Parker. Tu as triché.

— Pas aussi bien que toi, rétorque-t-elle.

La triche. Toujours cette histoire de triche. Qui sera le meilleur tricheur ? Pas elle, assurément.

— Alors, tu avoues !

Ses doigts aux ongles longs pianotent sur la table. Je ne vois aucun regret sur son visage.

— Je ne l’ai pas payé en argent, c’est quand même un enfant. C’est le fils d’une connaissance de Colyne.

Je me cale dans ma chaise, silencieux.

Je dois avouer que c’était une bonne contre-attaque. Je suis presque tombé dans son piège.

— Bien joué, maître Murray. C’est un joli coup.

Un rictus prend place sur son visage parfaitement symétrique. Je remarque la façon dont elle relève le menton sans même s’en rendre compte. Je lui suis insupportable, pourtant elle est fière que je reconnaisse son talent de tricheuse.

Après tout, les tricheurs n’aiment que les compliments qui viennent d’autres tricheurs.

Finalement, Belle se redresse sur sa chaise et récupère son sac rouge vif. Elle s’apprête à quitter les lieux. Et je dis, sans réfléchir :

— Attends.

Elle s’immobilise, toujours assise, et m’observe étrangement, perplexe.

— Quoi ?

Je laisse passer quelques secondes. J’ignore ce que je fous, mais je fonce.

— Maintenant que tu es là, prenons un verre ensemble. Comme de vieilles… connaissances.

Ce que nous sommes, d’une certaine manière. Des connaissances qui vont finir par s’entretuer, cela dit.

J’indique son verre vide d’un mouvement de tête. En réponse, elle rigole, se moquant ouvertement de moi.

— TU veux qu’on boive alors qu’on se déteste ? J’ai une règle simple, Priam. Je ne bois qu’avec mes amis.

— Et nous ne sommes définitivement pas amis, je réponds calmement.

— Ça, tu peux le dire.

Nous ne le serons d’ailleurs jamais. Il y a trop de feu entre nous pour que les flammes s’éteignent un jour. Le brasier sera toujours là, prêt à tout dévorer sur son passage. Comme j’aimerais dévorer Belle à cet instant.

— Nous sommes deux adversaires.

Je regarde ma montre avant de lui tendre la main.

— Mais pendant les trente prochaines minutes, faisons une trêve dans cette guerre qui nous oppose.

Ma main reste suspendue dans l’air. Belle l’observe attentivement comme si elle allait la brûler. Et finalement, ses doigts fins se glissent entre les miens. Sa poigne est ferme et ne flanche pas.

Elle ne cède aucun centimètre de terrain.

Sa peau est brûlante contre la mienne, et sans même que je m’en rends compte, mes doigts se contractent doucement autour des siens.

— D’accord. Faisons une trêve pendant cette prochaine demi-heure. Je suppose que ça ne peut pas être si affreux à vivre.

Puis elle me relâche et se cale dans son siège, me disséquant de son regard franc. Et je la laisse faire, en faisant de même de mon côté.

Plus le temps passe, et plus j’ai l’impression que Belle n’est pas une proie dans ce jeu. Reyes me disait de la faire plier.

Mais peut-être que… Peut-être qu’elle aussi est une chasseuse dans ce jeu de tricheurs auquel nous prenons part.

C’est excitant.

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BELLE

 

Priam n’a pas touché à son verre tandis que je descends le deuxième. Je n’y peux rien, j’ai l’impression qu’il fait super chaud dans ce restaurant. Mais boire du vin n’est peut-être pas la solution pour me rafraîchir.

Je sirote mon verre, assise en face de Priam Brings. Priam, mon ennemi d’hier. Mon adversaire d’aujourd’hui. Que sera-t-il demain ?

Le serveur s’approche de notre table et dépose une coupelle d’olives, ne se doutant pas un instant qu’il interrompt un combat de regards. J’observe les amuse-bouche qu’il vient d’apporter et j’ai immédiatement la nausée.

Je retiens du mieux possible ma réaction de dégoût.

— Tu es allergique aux olives.

La voix de Priam interrompt mes pensées. Effectivement, je suis allergique aux protéines des enveloppes des olives. Et il s’en souvient, après dix ans.

— Tu t’en souviens ?

Dire que je suis surprise serait un euphémisme. Mais Priam a toujours été doué pour retenir les informations.

Il hoche la tête sans rien dire puis reprend ensuite :

— Je me souviens de beaucoup de choses te concernant, Belle.

La manière dont il prononce ces foutus mots…

J’inspire brusquement tout en l’observant à travers mes cils. Il ne bouge toujours pas. J’ignore pourquoi, mais sentir son regard sur moi me perturbe grandement à cet instant.

Pense à autre chose ! m’ordonné-je.

C’est ce que je fais. J’imagine Priam habillé d’une stupide combinaison et d’un masque de plongée affreux. Mes lèvres s’étirent et je les cache derrière mon verre.

Ses sourcils se relèvent. Son portable vibre sur la table mais il n’y prête pas attention, gardant son regard fiché sur moi.

— Qu’est-ce qui te fait rire ? me demande-t-il.

— Toi.

Ma réponse ne lui plaît pas. Il attend davantage d’explications, mais je les lui refuse avant de finalement avouer :

— En fait, je t’imaginais vêtu d’une stupide combinaison de plongée.

— Et elle m’allait bien ?

— Atrocement mal.

Regardez-nous échanger sans nous insulter l’un et l’autre. Youhouhou, ça mérite un troisième verre de vin, non ?

— Je vois, reprend Priam. Dans ce cas, si elle m’allait mal, n’hésite pas à m’imaginer plutôt nu.

Je m’étouffe aussitôt en entendant ces mots et suis prise d’une quinte de toux. Il se penche par-dessus la table avant de s’interrompre quand je lève une main.

— Tu vas…

— Ça ne va pas de me dire une chose pareille alors que je déguste mon vin ? Tu veux vraiment que je fasse des cauchemars ou quoi ?

Il pousse un soupir en se calant de nouveau dans sa chaise. La vérité, c’est qu’une partie de moi est actuellement en train de l’imaginer nu. Son corps est massif. Solide.

Je suis sûre et certaine qu’il baise atrocement bien. Et sauvagement.

Je me mords l’intérieur des joues en me giflant mentalement. Mais c’est quoi mon problème ?!

Comme si Priam savait exactement ce à quoi je pensais, ses lèvres s’étirent doucement, puis il sirote enfin son vin.

— Ne me suggère plus d’idée affreuse de ce genre, je poursuis tout en tentant de reprendre contenance. J’ai encore d’autres choses à accomplir dans mon extraordinaire vie.

— Toi, tu as une vie extraordinaire ?

— Bien entendu, rétorqué-je, je suis extraordinaire, mon pote.

Il passe une main sur sa mâchoire, réfléchissant à toute allure.

— Prouve-le-moi.

Hum.

— Parfait.

Je me redresse sur ma chaise, le menton haut.

— Je peux ramener les animaux à la vie.

Il ne s’attendait certainement pas à cette fabuleuse réponse. Je vois les questions tourner en boucle dans ses yeux mais je ne lui laisse pas le temps de parler et continue :

— Lorsque j’avais neuf ans, ma mère m’a acheté un hamster. On l’a appelé Spider Cochonne.

— Tu as appelé ton hamster Spider Cochonne ?

Il a l’air d’hésiter entre me juger ou éclater de rire. Sans doute un peu des deux !

— Bien sûr. On n’était pas au courant mais c’était une femelle. Une nuit, je reprends, Spider Cochonne a mis au monde plusieurs bébés. Elle les a mangés. Puis elle a tenté de fuir entre les barreaux de sa cage. Madame s’est étranglée. MAIS… Tu ne devineras JAMAIS.

Je me redresse sur mon siège, fière de moi, et m’exclame avec un air de conspiratrice :

— J’ai réussi à la sauver par miracle alors qu’elle ne respirait plus. Je crois même avoir essayé de lui faire du bouche-à-bouche. On peut donc en conclure que je peux ramener des animaux morts à la vie. Ce n’est pas extraordinaire, ça ?

Priam m’observe toujours étrangement. J’ai l’impression de lui avoir donné les codes de la bombe nucléaire.

— Tu as essayé de faire du bouche-à-bouche à ton hamster qui venait de manger ses gosses ?

Je pousse un soupir tout en levant les yeux au ciel. Quel rabat-joie !

— Si c’est la seule chose que tu retiens ! J’ai accompli un miracle. Un miracle !

— Sur un hamster, me coupe-t-il. C’est… C’est inattendu.

Je jette ma serviette dans sa direction. Elle n’atteint pas sa cible mais je m’en moque.

— À ton tour ! Montre-moi à quel point tu es extraordinaire, Oh grand Priam Brings !

— J’ai appris à marcher à sept mois et demi. J’étais un petit génie, que veux-tu.

— Et tu as fait pipi au lit jusqu’à l’âge de huit ans, mon petit génie.

Sa mâchoire manque de se décrocher.

Oh oh. Nous avons un problème. Récupérez les coupes de champagne et barrez-vous !

— Qui a osé te dévoiler ça ? April ! Je vais la tuer.

Je pince les lèvres pour ne pas répondre, mais il n’a pas besoin de ma confirmation. Je le taquinais mais il a l’air vraiment vexé.

— C’est rien, Priam. Si tu veux tout savoir, il y a deux ans je me suis pissé dessus. Ma voiture était dans les embouteillages et impossible de me retenir quelques minutes supplémentaires. Est-ce que tu sais à quel point il est difficile de faire partir de l’urine sur un siège de voiture ?

— Est-ce qu’on pourrait parler d’autre chose ?

Je me creuse les méninges mais une idée me vient soudain.

— Je suis née avec douze orteils.

Il a de nouveau l’air d’un poisson sorti de l’eau.

— Pas possible ! Comment ai-je pu ne jamais le savoir ?

Ce n’est pas comme si on ne se supportait pas pendant notre adolescence.

— Et si, c’est bien vrai, je souris fièrement. Et tu ne sais apparemment donc pas tout, Priam. Il faut savoir que la polydactylie touche une naissance sur trois mille, donc ce n’est pas si rare que ça. Je me suis fait opérer très jeune. Mais avant l’intervention, je leur avais donné un nom, à mes deux petits orteils supplémentaires. Le premier, c’était Joyeux.

— Et le second ?

Celui-ci, c’était mon préféré. Paix à leur âme d’orteils.

— Pas-triste.

— Je réitère ce que je te disais, tu es une femme étrange, Belle Murray.

— Merci.

— Je ne sais pas si c’était un compliment.

Ça me plaît, d’être étrange, dans ma bulle, dans mon univers de super-héroïne grandeur nature.

— La normalité est ennuyeuse, Priam. Bizarre, étrange ? Je le suis.

On l’est tous à notre manière.

Il hoche la tête pour toute réponse. Je remarque notre position : pendant notre discussion, nous nous sommes tous deux penchés légèrement par-dessus la table, les coudes posés dessus sans même nous en rendre compte.

La minute suivante, nous la passons à nous analyser longuement l’un et l’autre. Je remarque la manière dont quelques mèches de cheveux tombent sur son front. Il fixe mon cou et les grains de beauté qui parsèment la peau de mon visage.

Enfin, son regard s’arrête sur ma bouche. Je retiens mon souffle instinctivement.

Et puis, comme un océan qui se déchaînerait, une vague m’emporte. Quelque chose bout en moi. Comme si, à cet instant, toute ma haine contre lui était balayée par un sentiment encore plus intense qui ne me laisse qu’une option : accepter l’attraction et l’alchimie dévastatrice entre nous. Une attraction qui me fait peur tant elle semble destructrice et impossible à endiguer.

Ma poitrine se réchauffe, mon bas-ventre également. Un frisson me parcourt, stimulant tout mon corps. Nous ne nous touchons pas, pourtant je ressens Priam jusqu’à la pointe de mes seins dressés contre le tissu de mon soutien-gorge.

Aucun radeau à l’horizon. Aucune île pour nous mettre à l’abri.

Nous sommes obligés d’affronter la déferlante en tentant de ne pas nous noyer.

Je respire un peu plus fort, et lui inspire brusquement avant qu’un grondement sourd ne résonne dans sa gorge. Lui aussi est complètement perturbé.

— Vous avez terminé ?

Je sursaute sur ma chaise avant de rompre tout contact visuel avec Priam. Punaise, qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ? Je me tourne vers le serveur, sentant toujours le poids de son regard vert et intense.

— Oui, j’ai terminé.

J’évite Priam et me redresse avant de sortir un billet de mon sac que je dépose sur la table. J’inspire fortement et croise une dernière fois son regard. Cette fois-ci, je lutte et il ne me fait plus prisonnière.

— La trêve est finie, Brings. Le combat reprend.

— Je n’en attendais pas moins de toi, Murray.

Je m’éloigne, accentuant le balancement de mes hanches. Hors de question de me battre à la loyale.

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