Le Jeu des tricheurs
Chapitre 1 - Le petit monstre a bien grandi
CHAPITRE 1
Le petit monstre a bien grandi
BELLE, Seattle, quinze ans plus tard
Vous savez, il y a énormément d’abrutis dans ce monde. Et chaque jour j’en croise davantage.
Il y a ceux qui se croient intelligents, prennent les gens de haut en vous traitant comme de la merde. Il y a ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et pensent toujours avoir raison, même quand vous leur apportez la preuve du contraire.
Et puis il y a ceux qui pensent pouvoir vous rabaisser parce que vous êtes une femme. Comme si la force d’un caractère venait d’une paire de testicules fripés qui pend entre nos jambes.
Foutaise.
Enfin ! Je vais vous dire un secret. Eux, ce sont ceux que je préfère démolir.
Et je ne suis pas parfaite, mais le type qui se tient à ma gauche remporte aisément la palme du plus gros con de la ville de Seattle. Sauf que le petit monstre que j’étais à mes débuts a bien grandi. Et désormais, je mange les autres monstres qui polluent mon chemin.
L’arrière du stylo que j’étais en train de mâchouiller se brise soudainement entre mes dents.
Ne me dites pas qu’il vient de se passer ce que je crois qu’il s’est passé ?
Je l’écarte rapidement de mes lèvres. Ce serait bête de crever maintenant.
— C’est pas vrai, j’articule silencieusement en le laissant tomber sur la surface dure de la table devant moi.
L’encre bleue macule l’intégralité de mes dossiers. Super, vraiment super. Le pire reste la grosse tache d’encre qui prend désormais place au milieu de mon chemisier couleur crème. Je peux presque entendre le type se moquer de moi et de ma poisse légendaire.
Si on devait en parler, du reste, je dirais simplement qu’une bonne journée se définit comme une journée pendant laquelle je n’ai pas failli me briser un membre. Plusieurs souvenirs me viennent en tête à ce sujet : mon gros orteil cassé après l’avoir bloqué sous la porte de ma chambre, par exemple. Pour ma défense, je venais de valider mon achat de billet pour le concert de Harry Styles, à cette époque-là.
Ou encore lorsque j’ai glissé dans l’amphithéâtre de mon ancienne fac et que j’ai fini par emporter mon professeur dans ma chute. Il m’a mis un C en droit privé cette année-là et je suis sûre qu’il m’en voulait encore pour ce… léger incident. Pour ça, et le fait que notre chute a fait valdinguer la perruque qu’il portait sur son crâne dégarni. Son postiche légendaire est venu se plaquer sur le visage d’un élève qui a hurlé pendant une bonne minute en pensant qu’un rat lui avait sauté sur la figure.
— Maître Murray, m’appelle le juge qui préside l’audience, vous avez une question ou une remarque à ajouter ?
Oui, Votre Honneur. Un détachant à me conseiller chez Walmart ? De préférence à moins de dix dollars.
Je me relève, passe une main sur ma jupe et jette un œil à ma cliente assise à ma droite, oubliant soudainement ma dernière bourde.
Ses yeux larmoyants me supplient du regard. Ils me conjurent de la sortir de là, de ce mariage qui la retient prisonnière depuis des années.
Cette femme n’a plus de souffle. Un homme l’a étouffée peu à peu avant de lui couper les ailes. Elle veut prendre son envol, vivre à nouveau loin de tout abus. Et je suis là pour ouvrir sa cage. Je ne sortirai pas de cette salle d’audience sans que les chaînes invisibles qui la retiennent soient rompues. Même si, pour ça, je dois les arracher de mes propres mains.
Je lui renvoie un regard franc et rassurant, autant que je le peux, en tout cas. Les choses nous sont favorables. Les pièces également.
Je repense aux mots du juge. Une remarque à ajouter ? Des remarques, j’en ai des tonnes. Malheureusement, peu d’entre elles sont acceptables dans un lieu tel qu’un tribunal chargé de trancher des questions relatives à un divorce très conflictuel.
Quoique… J’ai bien envie de demander au client de la partie adverse comment vont les morpions qu’il doit se trimballer sous la ceinture. Je pourrais lui suggérer de leur donner un petit nom et d’élever toute une colonie. Abrutus, Enculus et Vatefairus seraient pas mal, non ?
— Effectivement, je réponds avec un temps de retard. Une dernière remarque.
Je me penche vers ma chaise et récupère une pochette sur la table. L’encre bleue a taché la première page. Mais heureusement, l’intérieur semble intact. Et puis, ça lui donne un petit style !
Mes talons claquent sur le sol de la salle tandis que j’avance vers le client adverse et son avocat. Deux abrutis finis qui pensent que l’argent peut acheter le monde. Malheureusement pour eux, l’argent n’a jamais permis de rendre belle une âme horriblement mauvaise.
Gros ploucs.
— En fait, Votre honneur, j’ai une pièce de dernière minute à vous communiquer.
Aussitôt, l’avocat contradicteur se redresse, son regard aussi froid que la glace.
Oh oui, je suis une garce, et moi non plus, je ne joue pas franc jeu. La triche, c’est ma spécialité.
— Je n’ai pas eu connaissance d’une nouvelle pièce, crache mon confrère.
Exactement comme je m’y attendais.
— Effectivement, votre pièce n’est pas censée être recevable, me réprimande le juge en remontant ses lunettes sur son nez.
Je me tourne vers lui, m’assurant de le fixer droit dans les yeux.
— J’aimerais pourtant que vous y jetiez un œil. Quelques secondes suffiront.
— Monsieur le juge, m’interrompt le second avocat, je ne…
— Maintenant qu’on est là et vu la longueur de cette procédure, apportez-la-moi, m’ordonne le juge avec une moue fatiguée.
De fait, ce dossier dure depuis bien trop longtemps.
Avec un petit sourire, je m’avance vers lui. Même si cette pièce n’est pas censée être recevable dans le débat, bien sûr qu’il allait la regarder quand même. Et parce qu’il décide selon son intime conviction uniquement…
Je lui tends la pochette, qu’il ouvre aussitôt. Je peux voir ses sourcils se froncer lorsqu’il découvre les nombreuses photos qu’il a sous ses yeux. Des images de caméras de surveillance montrant le client adverse en compagnie de ses nombreuses maîtresses, juste en bas de chez eux. Parce que oui, cet abruti ne se contentait pas de frapper sa femme et le mobilier de leur logement, il avait l’art de la tromper avec tout ce qui bougeait. Et quand je dis tout, je suis presque sûre qu’il se tapait leur balai à chiottes.
— Je demande à voir cette pièce ! s’exclame l’avocat adverse.
Qu’il fasse donc. Je m’assurerai qu’il perde, j’en fais une affaire personnelle.
Une demi-heure plus tard, nous patientons dans le couloir avec ma cliente. Le juge est en train de délibérer dans la pièce attenante. Quand nous pénétrerons de nouveau dans la salle derrière nous, les dés seront jetés.
Mon ventre gargouille bruyamment. Je tuerais pour un sandwich au thon. Avec des cornichons. Plein de cornichons. Sauf que la dernière fois que j’en ai mangé un, j’ai chopé une indigestion et mes toilettes sont soudainement devenues mes meilleures amies. Mon voisin est venu sonner à ma porte en pensant que j’étais en train de crever, ce qui était un peu le cas.
— Et si on refuse le divorce à ses torts exclusifs ? Et si on lui laisse la garde de notre enfant ? Je ne peux pas le lui laisser. Il se vengerait sur lui.
Ma cliente fait les cent pas juste devant moi tout en se rongeant les ongles. C’est dommage, elle avait un super vernis.
— Croyez-moi, cet homme ne verra plus votre fils sans la présence d’une tierce personne.
Au moins les premiers temps. C’est la procédure face à un homme violent.
— Mais si…
— Calmez-vous, Tammy. Vous me faites confiance, pas vrai ?
— J’ai mis ma vie entre vos mains, Belle.
— Et je vous redonnerai votre liberté.
Elle inspire brusquement, et quelques minutes plus tard nous retournons dans la salle d’audience, le client et l’avocat adverses nous précédant. Leurs regards vicieux et hautains me font définitivement les placer dans la catégorie « gros ploucs » de Seattle.
Je ne me concentre que sur une chose : le délibéré.
— Je prononce le divorce aux torts exclusifs de l’époux. Et je prononce la résidence habituelle de l’enfant chez madame Tammy Dante. Ces six prochains mois, monsieur pourra voir son enfant uniquement accompagné d’une assistante sociale.
Putain, oui !
Ma cliente est à deux doigts de s’effondrer. Qu’elle le fasse, je serai là pour la rattraper. Le soupir qu’elle pousse exprime tant de choses.
Mais surtout, il révèle une vérité. Elle est libre, désormais. Et plus personne ne pourra la mettre en cage.
Je quitte le tribunal vingt minutes plus tard, le cœur lourd mais la tête plus légère. Des mois que je bosse sur ce divorce. Des mois que les faits racontés par ma cliente me bouffaient. Je travaille en tant qu’avocate en droit de la famille spécialisée dans les divorces depuis un an maintenant, et impossible d’être insensible devant les situations traversées par mes clients.
On vit avec eux. On se bat pour eux. On devient soudainement l’épaule sur laquelle ils pleurent et leur dernier rempart face à la défaite. Combien de fois ma chemise s’est retrouvée tachée de morve quand ils nous prennent dans leurs bras, effondrés ? Pas que je conseille ce dernier point. Figurez-vous que la morve part parfois difficilement au lavage.
Ça et les fluides corporels, mais c’est là une autre histoire que je dois garder pour plus tard.
Je descends rapidement les marches en pierre du tribunal afin de regagner la rue. Lorsque mon talon se brise par mégarde, je pousse un juron.
— Je savais que cette journée allait mal tourner.
J’enlève mon escarpin sans me soucier du regard des autres et le place devant mon visage.
— Toi, mon gars, tu m’as coûté cent cinquante dollars. Comment ça, tu te brises ?! Oh ! Ressaisis-toi !
Une femme d’âge mûr passe près de moi, l’air choqué.
— Vous parlez vraiment à une chaussure ? C’est tellement… étrange.
Je me tourne vers elle, en prenant un air sinistre. Mes boucles serrées se balancent dans mon dos.
— Je vous présente Steevy, je lui dis en secouant ma chaussure vers elle. Et si vous le faites chier, il va vous botter le cul.
Elle sursaute en posant une main sur son cœur.
— Grossier personnage !
Elle s’éloigne tandis que je fixe mon deuxième talon. Impossible de marcher convenablement comme ça. Alors je retire ma deuxième chaussure et rejoins le trottoir, chopant le premier taxi qui passe par là.
Je suppose que ce n’est pas une si mauvaise journée, tout compte fait.
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