Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 5 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 2 - Quitter son cocon

CHAPITRE 2

 

 

Quitter son cocon

 

La nuit commence à tomber lorsque je pousse la porte de mon appartement situé sur l’un des axes principaux de la ville de Seattle. Ce qui ne devait être qu’un logement temporaire est devenu mon petit chez-moi. Mon cocon. Savoir que mes parents habitent à quelques minutes d’ici m’a toujours paru être un gros avantage.

La première chose que je vois en appuyant sur l’interrupteur mural, ce sont les cartons disposés à même le sol. Je m’avance en les évitant et laisse tomber mes chaussures et mon sac un peu plus loin.

Je récupère la BD qui trône sur le haut de l’une des grosses boîtes. Dedans ? Il n’y a qu’une infirme partie de ma collection. Mon péché mignon. Combien de fois ai-je enchéri pendant des heures sur des sites d’occasion jusqu’à trouver certaines éditions spéciales des BD Deadly Class. J’ai passé des nuits entières à lire et à relire les aventures de Marcus Lopez à l’Académie Kings Dominion, cette institution particulière où le meurtre est notamment enseigné comme une pratique artistique.

Qui ne rêverait pas de faire ses études là-bas ? Enfin, pas vraiment, cela dit.

Un sourire plein de nostalgie me vient alors que j’effleure la couverture de la BD. C’est aussi la préférée de ma meilleure amie, April.

Notre souhait de devenir des justicières ne s’est finalement pas réalisé. Tandis que je me place du côté de la demande ou de la défense en fonction de mes clients, April est devenue tatoueuse. Elle exprime son art directement sur le corps des gens, leur laissant une trace indélébile de son passage.

« Une trace de moi dans l’histoire », selon ses propres mots.

Je m’assieds sur le sol, et ma jupe se relève sur le haut de mes cuisses. En parlant d’April, je sens mon téléphone sonner dans mon sac et je parie que c’est elle.

Je le récupère et avise rapidement le nom sur l’écran. Bingo.

Il est vingt heures à Seattle, donc vingt-trois heures chez elle. Je décroche et n’ai même pas le temps de prononcer un mot qu’elle hurle :

— Dis-moi que cette femme est divorcée de ce foutu connard ?

— Absolument, mon capitaine.

J’entends son cri à travers le combiné. Je remarque également un fond sonore, du rock.

— Bravo, maître Murray ! Est-ce que tu vas sauvagement t’envoyer en l’air ce soir pour fêter ça ?

Malgré moi, mes lèvres s’étirent. Ça, c’est l’effet April. Même si vous vous trouvez au fond du gouffre, il vous suffit de parler avec elle pour vous rappeler une chose. Vous vivez. Vous respirez. C’est le principal. Chaque problème aura sa solution. Chaque larme sera un jour remplacée par un sourire.

— Pas ce soir.

Je me relève et m’avance vers le frigo, désormais vide, vu que je quitterai les lieux demain. En vérité, il n’était en général rempli que de bières et de tomates à moitié moisies.

— Et puis la dernière fois que j’ai chopé un mec dans le bar en bas de chez moi, continué-je, je me suis rendu compte trop tard que ce type ne savait pas satisfaire ses partenaires.

— Ça, tu peux le dire. Combien de temps est-ce qu’il a mis avant de trouver ton clito, déjà ?

Je serre les mâchoires. Cette connasse connaît vraiment tous les détails de l’histoire.

— Il ne l’a pas trouvé.

J’entends son rire à travers le combiné tandis que je récupère le fond d’une bouteille de vin. J’enlève le bouchon et avale une gorgée directement au goulot, mes quelques verres étant désormais emballés.

— Et sinon, comment vont tes vieux ? reprend ma petite brune.

— Toujours aussi amoureux.

On se demande pourquoi je suis spécialisée en divorce alors que mes propres parents sont l’exemple parfait du mariage d’amour. Mais bon, c’était ma vocation. Quand j’ai compris que les justicières n’existaient pas, j’ai décidé de devenir celle que j’allais créer.

Une garce qui aide parfois les gens. Ou les écrase. Selon ses humeurs… et les talons qu’elle porte.

— Ils se sont remis de ton départ ? continue April. Sache en tout cas que je t’attends ici de pied ferme.

Je prends quelques secondes pour répondre. J’ai toujours eu une relation fusionnelle avec mes parents. Pendant mon enfance, on n’a pas cessé de déménager avant de s’installer à Boston pendant cinq ans, jusqu’à mes quinze ans. C’est là-bas que j’ai rencontré April. Finalement, nous avons dû emménager à Seattle pour le travail de ma mère. Depuis, je n’ai pas quitté cette ville.

Mais demain… demain signe mon retour à Boston. Mon retour auprès d’April. Le stress et l’excitation me bouffent. Revenir à Boston ne faisait pas partie de mes plans. Mais j’ai eu une opportunité, et je l’ai saisie. Un ancien tuteur de stage, Paul, a ouvert son cabinet là-bas et m’a proposé de devenir sa collaboratrice. Lorsque j’ai soumis l’idée à April, elle m’a menacée de venir m’arracher les cheveux si jamais j’osais refuser l’offre.

Mes parents étaient forcément un peu tristes, mais ils ont rapidement compris que c’était une occasion de fou furieux. Et toute opportunité est bonne à prendre.

— Ils sont un peu tristes, finis-je par répondre. Et je suis sûre qu’ils vont m’appeler toutes les heures, mais on va faire avec. J’ai vingt-cinq ans. Je suis une grande fille.

— Menteuse, c’est toi qui vas les appeler toutes les cinq minutes.

— Possible. Fort possible, même, je concède en me mordant la lèvre.

Je repense à mon départ de Boston il y a désormais dix ans. Depuis, April est venue plusieurs fois en vacances ici. Mais bientôt, nous allons enfin pouvoir nous voir sans limitation de temps.

Ne vous méprenez pas, j’aime Seattle. J’ai étudié ici. J’ai passé mes meilleures soirées dans les bars de cette ville, à boire plus d’alcool que nécessaire, à pleurer pour des garçons qui finalement n’en valaient pas la peine.

Mais Boston me manque depuis des années.

Et… évoquer April me fait forcément penser à son frère. Je me souviens parfaitement de mes cinq années à Boston. Et surtout d’une chose : on s’est fait vivre la misère. Depuis que je lui ai fait manger du sable, Priam me déteste. Et je pèse mes mots. Moi ? Disons que je lui ai rendu le moindre coup bas.

Nos petites guerres n’ont cessé de se multiplier au fil des mois, sous le regard moqueur d’April.

La veille de mon nouveau déménagement, j’ai découvert que Priam avait enlevé mon carton de BD du camion pour le cacher dans la vieille cabane de mon jardin.

Alors je lui ai laissé un dernier souvenir. Juste avant que nous embarquions dans la voiture avec mes parents, je me suis glissée dans la maison de mes voisins. Je suis entrée dans la chambre de Priam et j’ai déversé de l’après-shampoing dans ses draps. Maintenant, je regrette presque ce comportement. Presque.

Je suis une éternelle gamine à l’humour plus que douteux qui prend la vie pour un énorme terrain de jeu.

— Je file à une soirée, termine April, on se voit quand tu es arrivée.

— Ça marche. Sans faute.

Elle a déjà raccroché tandis que j’avale une nouvelle gorgée de vin.

Mes pensées restent focalisées sur Priam. Je ne l’ai pas revu depuis mon déménagement. Je me remémore la fois où j’ai essayé d’enterrer la hache de guerre. Avant qu’il ne me repousse comme une merde. À ce moment-là, j’ai compris que Priam ne changerait jamais et qu’il resterait toujours un enfoiré.

Je me demande toutefois ce qu’il devient. Est-il toujours à Boston ? Je ne pense pas. Il semblait vouloir voir le monde sous tous ses angles. Argh, j’aurais peut-être dû demander à April ce qu’il devenait ces dernières années plutôt que d’éviter le sujet comme la peste.

L’esprit embrumé, je finis par aller me coucher. Demain sera une longue, très longue journée.

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