Le Jeu des tricheurs
Chapitre 9 - La personne que tu dois être
CHAPITRE 9
La personne que tu dois être
BELLE
— Tu ne peux pas me forcer à aller là-bas demain soir, je chuchote furieusement. Paul, sans déconner. J’ai deux pieds gauches.
Sauf qu’il ne veut rien entendre, ce rat.
— Mais si, c’est important pour le cabinet, Belle ! bougonne-t-il dans le téléphone. Ce n’est qu’une soirée. Et on doit représenter fièrement nos intérêts. Tu sais à quel point le paraître est plus important que l’être entre nos rangs.
— Ce n’est pas une soirée, c’est un bal avec les avocats de Boston, rétorqué-je.
Et je n’ai aucune envie d’y aller. Sauf que mon nouveau boss n’entend pas les choses comme moi, et je vais finir par céder, je le sais.
Son soupir frustré me répond. Il s’apprête à négocier. Une minute plus tard, je raccroche, vaincue.
— Bonjour, bienvenue ! m’accueille la serveuse derrière le comptoir du café en bas de ma rue. Je vous sers quelque chose ?
Ça fait plaisir d’être accueillie par une personne aimable. Je lui renvoie son sourire.
— Oui, bonjour ! Un café, s’il vous plaît.
— Sans sucre ?
Je lui fais les gros yeux face à cette idée.
— Avec du sucre, du lait, et une pompe de sirop de vanille. Non, en fait, deux pompes.
Son sourire s’élargit. J’avoue, je prends plus de sucre que de café, mais je n’y peux riensi j’y suis accro. Je récupère ma commande trois minutes plus tard et m’installe sur une banquette en cuir marron, près des baies vitrées qui donnent sur la rue.
Je pousse un soupir de contentement en avalant une gorgée de ma boisson.
Que c’est bon !
Je relève finalement la tête en entendant des petits ricanements provenant de la banquette à ma droite. Je jette un coup d’œil discret et découvre deux gamines d’une quinzaine d’années. Elles triturent leur portable et paraissent perturber ouvertement la jeune fille qui se trouve assise de l’autre côté de la table.
Cette dernière joue avec ses doigts, la tête baissée. Elle est entièrement vêtue de noir, de ses fringues à son rouge à lèvres et ses ongles rongés. Mais ce style lui va bien. Je la vois reprendre brusquement son souffle, les larmes aux yeux.
Qu’est-ce qu’il se passe ?
Personne ne se préoccupe d’elles.
J’attends une minute, ne voulant pas intervenir dans une situation qui ne me regarde pas. Mais je ne peux pas faire comme si je ne voyais rien tandis que l’une d’elles commence à filmer l’autre, visiblement contre sa volonté, puisqu’elle retient une nouvelle fois ses larmes.
Je ne peux pas ne rien faire alors que cette situation me rappelle une période de ma propre vie. J’avais quinze ans. Je venais de quitter Boston pour rejoindre Seattle avec mes parents. Et l’intégration dans mon nouveau lycée a été horrible. Si horrible qu’encore aujourd’hui, à vingt-cinq ans, j’en garde des séquelles.
Je me lève d’un bond, prends ma plus belle mine de garce et m’avance vers elles.
— Salut, les filles.
Je me laisse tomber près de la petite blonde entièrement vêtue de noir et lâche mon plus beau sourire. La blondinette m’observe avec des yeux interrogateurs tandis que les deux nanas assises en face d’elle interrompent leur geste, leur portable encore dans les airs.
— T’es qui toi ? crache l’une d’elles.
Je prends une gorgée de mon café brûlant, observe le bout de mes ongles parfaitement manucurés.
— Tu sais que filmer quelqu’un contre sa volonté est illégal ?
— Et alors ?
Ne sois pas violente, je me rappelle. Tu es une adulte responsable et elles ont seize ans à tout casser.
Je pianote la table du bout de mes ongles et continue :
— Alors, si tu ne supprimes pas la vidéo que tu viens de prendre, j’appelle les flics. Je suis avocate et je n’hésiterai pas à défendre la demoiselle que vous venez de filmer.
Bon, en pratique, les choses sont un peu plus compliquées. Mais mon but à cet instant et de les faire un peu flipper.
— On a rien filmé du tout, rétorque celle qui tient son portable. Et puis on est dans un lieu public.
Elle m’observe d’un air hautain, sans crainte aucune. Je m’apprête à la remettre à sa place mais sa copine lui donne un discret coup de coude.
— C’est bon, chuchote-t-elle, supprime la vidéo, on se casse d’ici. Je veux pas de problèmes avec mes parents.
Les deux gamines s’exécutent et finissent par s’éloigner tout en me jetant un regard noir.
Je me relève et me laisse tomber cette fois de l’autre côté de la table, là où elles étaient assises, juste devant la petite blonde qui me fixe avec des lèvres pincées.
— J’avais pas besoin de votre aide, marmonne-telle avec lassitude.
Peut-être pas. Mais je sais reconnaître une victime de harcèlement quand j’en vois une. On a peur de demander de l’aide, on a peur d’accepter l’aide qu’on nous tend, et on repousse toute personne qui tenterait de s’approcher.
Je suis passée par là.
Difficile à croire, hein ? Aujourd’hui, j’ai confiance en moi et j’affronterais n’importe quel regard sans flancher. Sauf celui, exaspérant, de Priam qui me rend dingue et haineuse, mais c’est une autre histoire. En repensant à cet enfoiré qui m’a piégée hier soir, je ne peux que penser au prochain coup que je lui infligerai.
La jeune fille en face de moi continue de me fixer, et dès que nos regards se croisent, elle se détourne.
— Elles n’avaient pas l’air très cool, ces filles.
— Ça vous regarde pas. J’vous connais même pas.
Son ton est froid, mais je vois la peine et la peur sur ses traits. Elle continue de triturer ses doigts.
— C’est vrai, on ne se connaît pas. Et si tu veux, je retourne m’asseoir à ma place. Mais il faut que tu saches que… peu importe ce que… ce que ces filles te font subir…
— Elles ne me font rien subir.
Sa voix trahit son mensonge et ses yeux encore plus.
— Peu importe ce qu’elles font, tu peux en parler, je poursuis en ignorant son interruption. Tu peux en parler à quelqu’un de confiance. Ou à un inconnu qui saura t’aider, tu comprends ?
— Je ne veux pas vous en parler.
Elle s’agite sur son siège, et je décide de ne pas insister. C’est le meilleur moyen de braquer une victime qui voudra une seule chose : qu’on la laisse tranquille.
— D’accord, ne m’en parle pas. Je ne t’oblige à rien…
— Amber. Je m’appelle Amber.
J’hésite à lui tendre la main mais m’y résous finalement.
— Je m’appelle Belle Murray. Je ne t’oblige à rien, Amber.
Elle reste silencieuse quelques instants, et je m’apprête à me lever mais sa voix stoppe mon geste.
— Vous êtes vraiment avocate ?
— Ouais.
Nouveau silence de sa part. Finalement, elle chuchote d’une voix étouffée. Étouffée par la peur et la rancœur :
— Ces filles, elles sont dans mon lycée. Elles ont créé un compte TikTok sur moi. Elles disent que je suis spéciale. Bizarre. Elles créent des vidéos pour se moquer de moi et font des montages avec ma tête.
Je serre les dents ; j’ai envie de rattraper ces gamines par la peau du cul.
— Est-ce que tu peux me donner le nom de ce profil TikTok ?
Elle m’observe d’une étrange façon pendant de longues minutes si bien que je pense qu’elle ne va pas répondre. Mais elle poursuit :
— Vous allez le donner aux flics ?
— Pas si tu ne le veux pas. En fait, je pensais à autre chose.
— Quoi ?
Elle est suspendue à mes lèvres, désormais.
— J’ai un ancien camarade de fac qui est spécialisé en informatique. Je peux lui demander de supprimer ce compte et tous ceux qui y sont affiliés.
Après une minute supplémentaire d’explications, elle finit par me donner le nom. Je me promets de l’envoyer à mon ami dès que je serai sortie d’ici. Je prends une carte de mon sac, celle avec mon nom, et l’adresse du cabinet Nameh.
— Si un jour tu as besoin de quoi que ce soit, je veux que tu appelles mon numéro. D’accord ?
Elle hoche la tête. Je vois bien qu’elle est sur le point de me dire autre chose. Elle en a gros sur le cœur et a besoin d’extérioriser, ce qui est parfaitement compréhensible. Parfois, parler avec une inconnue est beaucoup plus simple que de se confier à ses proches.
— Elles aimeraient que je sois comme elles.
— Sauf que ce n’est pas à quelqu’un d’autre de définir la personne que tu dois être. Non ?
L’ado hausse les épaules avant de se racler la gorge.
— Qu’est-ce que t’en sais, toi ?
Elle me tutoie et est plus familière. Elle se place peu à peu en confiance.
— Ce qu’elles te font vivre, je l’ai vécu, lui confié-je.
— Toi ?
— Moi. J’ai gardé le silence, pendant des mois. Un jour, j’ai craqué et j’en ai parlé à ma mère.
— Et elle a fait quoi ?
Je souris en y repensant. Je me souviendrai toujours de ce moment.
— Elle leur a dit que s’ils continuaient, elle les forcerait à faire un stage dans l’armée. Un stage horrible dans lequel ils devraient manger des vers de terre.
La petite écarquille ses yeux et gonfle ses joues.
— Et ils ont arrêté ?
— Oui. Parfois, ils essayaient de recommencer. Et puis ça s’est arrêté. Pour en revenir à toi, Amber, tu n’as pas à leur ressembler ni à chercher leur acceptation. C’est toi, et uniquement toi qui dois décider de qui tu veux être. Parce que si tu deviens une personne juste pour elles, tu n’aimeras pas ce que tu deviendras. Tu vois où je veux en venir ?
— J’ai compris, ouais.
— Bien.
Elle se lève finalement, récupère ma carte et s’éloigne après un sourire timide.
Combien de fois a-t-on essayé de me faire rentrer dans une case ? De me dire d’agir en fonction de ce que les autres pensaient et exigeaient plutôt que par moi-même ?
Fuck. Que tous ces blaireaux aillent se faire foutre.
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