Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 15 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 12 - Profiter de… l'air froid

CHAPITRE 12

 

 

Profiter de… l’air froid

 

BELLE

 

Je récupère une nouvelle carte avec les coordonnées d’une avocate adorable. Nous venons de converser pendant une bonne vingtaine de minutes, et je dois avouer que je n’ai pas vu le temps passer. Cette femme s’est établie en ville depuis des années, et aujourd’hui, elle a un carnet d’adresses incroyable, provenant de tout le gratin de l’État. Pourtant, je crois bien ne jamais avoir rencontré une personne aussi humble qu’elle.

Et en parlant de personnes qui ne sont pas humbles du tout, justement…

J’avise rapidement qui se tient devant le buffet droit devant moi. Priam. Toujours lui et sa belle gueule. Lui et mon envie de le tuer dès que je me retrouve à moins d’un mètre.

Soit je fais demi-tour, soit je rejoins le buffet comme prévu et me jette sur les petites verrines qui me font de l’œil depuis une heure.

Le choix est vite fait. Mon estomac n’attend pas. Alors, ma pochette beige sous le coude, je m’avance vers le festin, ignorant son regard qui me suit attentivement.

Il se tient près d’un homme aussi grand que lui mais bien moins massif. Les deux semblent plongés dans une conversation plus qu’aimable, si j’en crois les rires qui me parviennent. Je m’arrête près d’eux, les ignorant toujours, et récupère une petite verrine.

L’intérieur est vert, sûrement une sorte de guacamole. Miam. Je sens mon estomac gargouiller rien qu’en imaginant les saveurs. Ma mère travaillait énormément pendant ma jeunesse tandis que mon père s’occupait de moi à la maison. Tous les dimanches, on préparait une recette qui lui rappelait sa jeunesse passée, et on attendait ma mère pour les goûter le soir même.

J’aimerais avoir aujourd’hui autant de temps pour cuisiner plutôt que de rester plongée dans des dossiers si tard.

Je dépose la verrine que je viens de dégommer et m’apprête à récupérer un petit toast mais une silhouette m’empêche d’y accéder. Priam est planté devant moi, même si son visage reste tourné vers son ami.

Il fait comme si je n’étais pas là alors que vous comme moi savons très bien qu’il a remarqué ma présence.

Je ne bouge pas, le fusillant du regard. Est-ce le moment de lui mordre sauvagement la joue avant de plaider la légitime défense ?

Enfin, il reporte son attention sur moi, son sourire joueur toujours aux lèvres.

— Belle, je ne t’avais pas vue !

Bien sûr, oui. Et moi je suis encore vierge. On y croit.

Je relève le menton et le frôle tout en récupérant mon toast. Son torse effleure mon épaule un peu trop longuement à mon goût. Il inspire brusquement puis finit par reculer comme si je venais de le brûler. Ses sourcils se froncent et il s’éclaircit la voix.

C’est quoi son problème ?

— Priam ? je l’interroge avec un sourire mauvais.

— Hum ?

— Me cherche pas ce soir. Essaye d’avaler ta langue, et étouffe-toi.

Ses dents mordent sa lèvre inférieure, et d’un seul coup, il s’esclaffe. Ma remarque acerbe n’a pas l’effet escompté. Il a de nouveau un petit éclat de rire. Puis un autre. Et un autre, attirant les regards sur nous.

Il n’était pas censé rire, ce con.

Je croise les bras sur ma poitrine, coinçant ma pochette contre moi.

L’homme qui l’accompagne me lance un petit sourire à son tour et relève sa main droite.

— Bonsoir.

— Bonsoir, je suis Belle Murray.

Le blond fait les gros yeux à Priam qui se remet enfin de son fou rire, ses dents blanches toujours apparentes tandis qu’il inspire fortement pour se calmer.

— Belle Murray ? L’avocate qui est ton adversaire dans le dossier Pesky ?

Je relève un sourcil, attentive.

— Tiens, tu parles de moi à tes amis. Tu leur as dit à quel point tu avais peur de perdre ?

Priam ne rigole plus désormais et ses narines se gonflent. Il ressemble à un petit poisson hors de l’eau. Un poisson que j’aurais sorti volontairement de l’aquarium par peur qu’il ne se noie… Hum.

La contre-attaque est lancée.

— En fait, répond-il avec un air entendu, je t’ai présentée comme la perdante.

Je pince les lèvres, nullement atteinte. C’est de bonne guerre. Et surtout, ce n’est que le début de la bataille. Il me sous-estime encore. Je passe près de lui et tapote rapidement son épaule comme le ferait une amie de longue date.

— Tu sais, à force de se prendre pour le meilleur, on finit par tomber de notre nuage et s’aplatir comme une petite crotte. Je serais toi, j’aurais peur du vide, Priam.

Je lève ma main devant son visage et lui montre le petit espace entre mon index et mon pouce.

Il se penche vers moi, son haleine brûlante parcourant mon visage.

— Belle, si un jour j’ai peur du vide, je me contenterai de voler encore plus haut.

Sa soudaine proximité me perturbe encore une fois. Elle m’embrouille le cerveau sans que je comprenne pourquoi, me donnant envie de reculer, ou au contraire de me coller à lui. Juste histoire de voir si l’entièreté de son corps est vraiment brûlant ou si…

Stop ! hurle ma conscience. T’es tarée ou quoi ?

— Tu es une garce, chuchote Priam. J’aime ça. Ça rend l’enjeu et la victoire encore plus savoureux.

Je m’éloigne sans attendre, le souffle rapide. Note à moi-même : ne plus me frotter contre Priam Brings. Ça peut être dangereux. Rectification : ça doit être venimeux et mortel.

Je fais demi-tour et m’avance vers le balcon entrouvert de la salle à tout juste trois mètres de là. J’ai chaud. Trop chaud. Je me rassure en me disant que ça doit juste être la température de la pièce qui est trop élevée. Ouais, ça doit être ça. C’est la seule explication, pas vrai ?

Je passe la grande porte vitrée menant sur le balcon et referme la porte derrière moi sans regarder. Le vent me frappe presque immédiatement. Nous ne sommes qu’au premier étage et il ne fait pas trop frais pour un mois d’avril.

Je regarde le ciel une minute, tentant de me calmer. J’ignore ce qu’il vient de se produire à l’instant, mais je n’aime pas ça. J’ai presque… perdu mes moyens, moi ! Alors que je suis la pro pour maîtriser tout ce qui bouillonne à l’intérieur de mon corps habituellement.

Après une minute, me sentant de nouveau maîtresse de moi-même, je m’apprête à retourner dans la salle de réception, sauf que mon cœur loupe un battement quand je rejoins la porte vitrée.

Ne me dites pas que…

Super. Vraiment super.

— Il ne manquait que ça !

Je cherche en vain à tourner la poignée, qui reste bloquée. Qui est la débile qui s’est enfermée à l’extérieur ? Oui, c’est moi.

Je me colle à la fenêtre et frappe dans l’espoir qu’on m’entende. Sauf que tous les convives sont rassemblés en petits groupes et que le brouhaha général étouffe mes maigres bruits.

Priam et son ami se tiennent toujours à trois mètres de là, et je frappe de nouveau sur la vitre en découvrant que Priam a son regard posé sur moi. Je lui indique la poignée de l’index. Pour toute réponse, il se contente de siroter son maudit champagne hors de prix et de me sourire innocemment, comme s’il ne comprenait pas qu’il y a un problème.

— Priam, enfoiré, sache que si je recroise ta route, je t’achève, marmonné-je entre mes dents.

Personne ne semble remarquer mon désarroi, alors je me détourne, en me creusant les méninges. Et si je hurlais de toutes mes forces ? Mouais, pas sûr que ça soit véritablement efficace.

Je m’avance vers le rebord en pierre du balcon. Je pose ma pochette près de moi et me penche par-dessus. Ça va, nous ne sommes pas très haut. Sauf qu’il y a des haies juste en dessous et je n’ai aucune envie de me piquer le cul.

L’avantage c’est que je n’ai pas le vertige, parce que ma mère m’a forcée à faire de l’escalade pendant des années.

— Bon, voyons voir si je le sens ou pas.

Je passe une jambe par-dessus le rebord du balcon, priant pour que personne en bas ne soit en train de mater mon entrejambe. Au moment où je m’apprête à passer ma deuxième cuisse, une voix grave et choquée claque derrière moi.

— Belle ? mais qu’est-ce que tu fous ?!

Je suis brusquement tirée en arrière, et je pousse un petit cri en me sentant soulevée dans les airs. La seconde suivante, mon corps est de nouveau collé à celui de Priam, qui a enroulé ses bras solidement autour de moi.

— Est-ce que t’allais sauter du balcon ? il s’exclame, les yeux affolés. Mais qui fait ça ?

Moi. Ce n’est qu’un stupide balcon, pas de quoi en faire tout un plat.

Mes bras sont coincés entre nous alors que je lève mon visage vers lui, haletante. Nos souffles se mélangent l’un à l’autre. Ses yeux sont rivés aux miens. J’ai l’impression qu’ils cherchent à me retenir prisonnière alors que je n’ai aucune envie de m’éloigner.

Une captivité tentante, et surtout consentie, avec l’ennemi.

Un frisson involontaire me parcourt. L’air se charge d’électricité.

Je reprends alors conscience de la réalité et me sors enfin de cette bulle de tension qui cherchait à m’envelopper. Je lui balance mon poing dans la mâchoire inférieure et bondis en arrière. Son visage pivote sous le coup. J’espère qu’il a eu mal, parce que j’ai mal placé mes doigts et je grimace de douleur.

— Tu savais que j’étais enfermée et tu m’as souri ! QUI fait ça ?

Je sautille presque sur moi-même, prête à en découdre comme la meilleure des boxeuses. Il passe une main sur le bas de sa mâchoire en la bougeant de droite à gauche.

— Est-ce que tu viens vraiment de me mettre un pain ?

Cet enfoiré sourit. Il sourit !

— Belle Murray vient de me frapper comme si on avait quatorze piges, bordel de merde.

Il pousse plusieurs jurons entre ses dents tandis que je relève le menton. Il n’a pas l’habitude qu’on le domine ; eh bien tant pis pour lui. Je n’hésiterai pas à recommencer.

— Il ne fallait pas me laisser seule ici.

— J’ignorais que tu allais envisager de sauter sans réfléchir ! Tu aurais pu te tuer.

Est-ce qu’il est vraiment préoccupé ? On dirait bien.

— Ça va, ce n’est pas si haut.

Il pousse un soupir de frustration tout en replaçant ses mains dans les poches de son pantalon.

— Qu’est-ce que je vais faire de toi ? soupire-t-il pour lui-même. Peut-être que je devrais appeler les flics et porter plainte contre toi ?

Mon regard noir l’envoie brûler en enfer. Je dois avoir un comportement de femme adulte. Je dois… me maîtriser. J’inspire profondément.

— Je n’aurais pas dû te frapper. J’en suis désolée.

Il ne s’attendait apparemment pas à ça. La perplexité envahit ses traits puis il rétorque entre ses dents blanches :

— J’aurais dû venir t’ouvrir. J’ignorais vraiment que tu allais sauter.

— Je n’allais pas sauter. Je… je voulais juste voir si je pouvais le faire et analyser la distance avec le sol une fois mes jambes dans le vide.

Sa bouche s’ouvre sans qu’aucun mot n’en sorte.

— Tu…

— Laisse tomber. Je suis vivante et pas trop vacillante. C’est une mission réussie. Tape là.

Ma main droite claque dans ma main gauche quand je me check moi-même. Il observe mon geste sans trop savoir quoi dire ou quoi faire. Quand de nouvelles voix s’approchent, je n’attends pas une seconde et m’éloigne, quittant cette fois les lieux.

Je pénètre dans le hall, inspire profondément pour reprendre contenance et m’avance vers Paul. Je ne sais pas trop ce qui vient de se passer, mais je le place en bas de ma liste de mes souvenirs très chelous.

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PRIAM

 

 

Des ongles s’enfoncent dans mes épaules à travers ma chemise. Je déteste qu’on laisse des marques sur ma peau, mais je n’y fais pas attention ce soir. Je ne fais attention à rien tant la situation est en train de m’échapper.

Les vitres de ma Mercedes se recouvrent rapidement de buée, une chance de l’avoir récupérée rapidement après la réparation.

Je préfère que personne ne nous entende dans ce parking au sous-sol, mais en réalité les regards ne me dérangent pas. Et je ne pense pas qu’ils dérangeraient l’inconnue qui me chevauche alors que je suis assis derrière le volant.

Sa respiration s’accélère, les spasmes de son vagin également.

C’est encore meilleur quand on ne sait pas vraiment avec qui on est en train de coucher. Un petit coup rapide entre deux adultes qui ne souhaitent qu’une seule chose : se détendre et prendre du plaisir.

Prendre du plaisir ? C’est assurément ce que je suis en train de faire. Mais je ne suis pas détendu, tant s’en faut.

— Je vais bientôt jouir, murmure ma partenaire du soir qui se mord les lèvres en accélérant la cadence.

Je la laisse faire, observant son corps se mouler contre le mien. Habituellement, j’aime prendre la main. Mais disons que notre position n’est pas vraiment pratique, et surtout, je n’ai pas envie que notre baise s’éternise.

J’ai besoin de me détendre, de relâcher la pression. Chose qui n’arrive pas.

Et tandis que mes mains s’accrochent à ses hanches, son visage juste contre le mien, un autre s’impose à moi. Des lèvres boudeuses différentes de celles de ma partenaire. Un regard noisette qui ne se laissera jamais dominer.

Belle.

Un grognement m’échappe, et la femme, croyant que c’est elle qui me l’a inspiré, sourit largement.

Belle. Je ne veux pas penser à cette garce. Surtout pas maintenant. Déjà, ce n’est pas respectueux pour ma partenaire et je n’ai aucune envie que Belle me hante. Sauf que mon corps n’est pas d’accord. Je me souviens de l’électricité qui parcourait son corps avant de frapper le mien. Je bande encore plus sans même m’en rende compte, et la seconde suivante, je jouis puissamment dans le préservatif.

J’oublie Belle. Enfin, je ne pense plus à rien. Chaque parcelle de mon corps se contracte puis mes muscles se détendent un par un, entièrement satisfaits.

La petite brune se redresse déjà et s’assied sur le siège passager, un air de pure euphorie la quittant peu à peu.

— Merci pour cette petite séance de sport, elle me dit avec un clin d’œil.

Je me contente de hocher la tête alors qu’elle sort déjà du véhicule, repue.

Je viens de jouir en pensant à Belle. La seule femme qui me soit interdite, que ce soit professionnellement ou parce que je suis censé la détester, comme c’est le cas depuis que je la connais.

J’ignore pourquoi j’ai pensé à elle. Je suppose que c’est mon corps qui vient de me trahir.

Menteur, se moque ma conscience. Elle t’attire. Vrai. C’est vrai.

Conclusion de l’histoire…

— Je suis dans la merde.

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