Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 48 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 46 - Faire le vide

CHAPITRE 46

 

 

Faire le vide

 

BELLE

 

Le retour à l’appartement de Priam se fait dans un lourd silence. Plusieurs de nos proches se sont retrouvés à l’appartement d’April afin d’échanger. Mais je… je ne pouvais pas. Je ne pouvais plus faire semblant.

Priam s’avance dans son salon et prend deux verres dans le bar. Je reste debout au milieu de la pièce en me frottant les bras. Il fait froid.

Tout est si froid, autour de moi. Et à l’intérieur de moi.

Il verse un liquide ambré dans les deux verres, puis il se tourne vers moi, en me tendant une boisson.

Je m’en empare, les doigts tremblants.

— Merci, je murmure.

J’avale une gorgée de ce liquide qui brûle ma gorge en rejoignant mon estomac. Même ça, ça ne me fait pas me sentir vivante.

Priam se contente de hocher la tête. Il me fixe, mais je suis sûre qu’il ne me voit pas vraiment.

Il se plante devant la baie vitrée, en sirotant son verre. Vêtu de son costume noir, il observe le ciel orangé, le soleil qui ne va pas tarder à se coucher.

Un univers nous sépare. Nous ne sommes même plus dans la même galaxie, désormais. Il se perd, et je le perds en même temps. Mais je ne sais même pas quoi faire pour le retenir alors que je dérive moi-même.

— Tu te perds. Moi aussi. Nous sommes si loin l’un de l’autre, dis-je.

Je vois ses épaules se tendre mais il ne se tourne pas vers moi quand il répond :

— Je ne me perds pas, Belle. Je suis déjà perdu.

J’inspire fortement en fermant les yeux.

Comment le sauver ? Est-ce déjà trop tard ?

— Comment est-ce qu’on peut se sauver l’un et l’autre alors que nous sommes perdus ? je chuchote.

Finalement, il tourne son visage dans ma direction. Il garde son masque distant, mais je vois la douleur dans ses yeux. Il souffre, mais il ne sait pas comment se soulager. Il aimerait me contredire, mais il n’y arrive pas.

Et surtout, il sait que j’ai raison.

J’ai besoin de Priam. Et je sais, au fond de lui, qu’il a besoin de moi. Je sais que notre histoire n’est pas terminée.

Mais parfois, ça ne suffit pas. Parfois, l’amour ne suffit pas à surmonter les obstacles.

Parfois, un cœur amoureux ne suffit pas à combattre le chaos.

Je n’arriverai pas à me battre pour lui alors que je suis incapable de me battre pour moi-même.

— Je vais avoir beaucoup de travail à rattraper ces prochaines semaines, je lui annonce.

Ses yeux affrontent les miens. Il sait ce que je fais.

J’impose une distance. Je choisis de me perdre de mon côté, espérant que lui arrivera à retrouver son chemin.

— Belle, murmure-t-il gravement.

Il pose son verre sur l’armoire près de lui et tente un pas dans ma direction avant de s’immobiliser, le regard flou.

Mais nous avons besoin du sacrifice que je suis en train de faire.

J’ai besoin de m’éloigner pour guérir. Nous avons besoin de respirer loin l’un de l’autre.

Je veux être seule. J’ai désespérément besoin d’être toute seule. C’est vital. Et lui aussi, je le sais. Parce que tout ce que je vois en le regardant lui, c’est elle.

— Je ne serai pas disponible pendant ce temps, je continue en ignorant sa supplique silencieuse.

Je recule un peu. Cette fois-ci, son regard ne me retient pas prisonnière. Je l’en empêche.

Comprenant ma décision, Priam hoche plusieurs fois la tête. Sa mâchoire se contracte, puis il déglutit avec difficulté.

Je recule encore, dépose le verre vide sur la table basse et me tourne vers la porte d’entrée.

Je m’en vais.

— Belle ?

Je m’arrête et lui fais face. Je lui adresse un pauvre petit sourire. Mais je veux le rassurer.

Tout ira bien.

Même moi, je n’y crois pas. Mais il le faut.

— Tu as raison. Nous avons besoin d’un moment, loin de l’autre. Alors prends le temps qu’il te faut. Et je ferai de même.

Il fourre ses mains dans ses poches, comme s’il se retenait de me toucher. Puis, finalement, il s’approche de moi. Son souffle est court, le mien aussi. Nous sommes brisés, mais nous nous aimons toujours l’un et l’autre. Je le sais. Je le sens, au plus profond de moi, à travers le brouillard.

Et c’est parce que Priam Brings m’aime qu’il me laisse partir.

— Ensuite… je reviendrai te chercher, me dit-il.

Mon cœur bat à l’unisson du sien, quand je hoche la tête. Son visage se penche vers le mien. Sa bouche effleure mon front dans un baiser, et je me retiens de pleurer.

— Merci d’avoir été là, Priam, j’ajoute dans un chuchotement. Merci d’avoir joué avec moi le meilleur jeu de ma vie.

Tout a commencé par un jeu, entre nous. Avant de devenir réel. Sacrément réel.

— Je reviendrai te chercher, répète-t-il avec force, comme une promesse.

J’affronte une dernière fois son regard, puis je le quitte, définitivement.

Je quitte Priam Brings.

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