Le Jeu des tricheurs
Chapitre 21 - Bip Bip Bip ! Cauchemar en avion
CHAPITRE 21
Bip Bip Bip ! Cauchemar en avion
BELLE
Mon téléphone ne cesse de sonner. Je crois que si April continue à me harceler de messages en tous genres, je pourrai utiliser mon appareil comme vibromasseur. Sauf que je suis au beau milieu de l’aéroport de Boston, pas sûr que la sécurité apprécie les images.
Je récupère mon portable tout en patientant sur l’un des fauteuils inconfortables.
Tu vas me manquer.
Je souris en lisant le message de ma meilleure amie et m’empresse de lui répondre :
Je ne pars que deux jours.
Elle me répond aussitôt. Elle est censée être au travail, donc j’espère qu’elle n’est pas en train de tatouer un client tout en me parlant. Elle m’a déjà appelée en FaceTime alors qu’elle gravait la peau d’un type de sa main droite. « Je suis multifonction », m’avait-elle alors répondu le plus naturellement du monde.
Tu pars deux jours et demi. Et tu vas aussi manquer à Fatal.
Je glousse en imaginant la tête de sa satanée araignée. Pas sûr que je manque effectivement à sa bestiole. Pas sûr non plus qu’on finisse aussi par s’apprécier un jour, elle et moi. Peut-être que je pourrais la renommer Testicule dans le dos d’April.
Je te laisse, Ap’. Je vais agiter mes fesses sous les yeux de tous
les célibataires de Floride pour toi.
Oui, d’accord. Je suis censée y aller pour le travail. Hum. Hum.
En parlant de ça, mon portable sonne, indiquant l’arrivée d’un message de Colyne, ma cliente.
Bon vol ! Encore merci d’être ma garde du corps ces prochains
jours, Belle.
Effectivement, je ne devais pas rejoindre Miami de manière aussi soudaine. Plusieurs jours se sont écoulés depuis que j’ai déposé le pli de Colyne au bureau de Priam. J’inspire brusquement en pensant à ce dernier.
Bref. Ce matin, ma cliente nous a appelés, Paul et moi, en pleine panique. Elle était sur le point de rejoindre Miami avec deux amies. L’une d’elles se marie bientôt et c’était leur week-end dédié à leur super et incroyable et surtout démesuré enterrement de vie de jeune fille.
Mais le vrai problème était qu’elle s’était embrouillée avec Parker. Il est persuadé qu’elle va commettre une faute pendant ce court laps de temps. Vous sentez venir le problème ? Parker a décidé de rejoindre Miami dans l’espoir de prendre sa femme en flagrant délit.
Donc, mon rôle sera simple ces deux prochains jours. Je vais laisser Colyne profiter de son week-end avec ses amies. Seules. Et Parker, qui ne sait pas que je viens ? J’en fais mon affaire. Ce con ne s’approchera pas d’elles, parole de scout. Je vais tellement lui coller au cul qu’il pétera vite un câble.
Voilà pourquoi je m’apprête à m’envoler l’après-midi même. Et puis, comment refuser de séjourner dans la ville du soleil alors qu’il fait un temps complètement pourri à Boston ? Il se pourrait que j’aie même glissé un maillot de bain dans ma valise. On ne sait jamais.
— Mesdames, Messieurs, l’embarquement sur le vol numéro AAL38 à destination de Miami est sur le point de commencer. Nous vous invitons à vous présenter à la porte B4.
Et c’est parti ! Je récupère mon bagage à main, range mon téléphone et m’empresse de rejoindre la porte B4. Miami baby, me voilà !
Finalement, j’embarque vingt minutes plus tard, donc à quinze heures environ. Et le vol doit normalement durer un peu plus de trois heures. Toujours armée de mon bagage à main, je traverse l’appareil pour rejoindre la classe Premium Economy. J’ai fait les yeux doux à Paul pour qu’il me prenne un siège en Business mais il m’a ri au nez avant de tourner les talons.
Le rat.
Je bénis les dieux en me rendant compte que mon siège est près du hublot. Je suis toujours excitée comme une gamine en regardant le ciel à chaque décollage. Un peu comme si j’étais une super-héroïne mêlée à une super-connasse, dotée du pouvoir de voler dans les airs.
Je range mon bagage à main et me laisse tomber sur mon siège. Est-ce que Parker est déjà arrivé à Miami ? Je l’ignore, mais j’espère que non.
Je me cale dans mon siège et tourne mon visage vers le hublot. Des hommes font de grands gestes sur la piste sous l’avion. Je jure que l’un d’eux me salue ! Alors j’agite ma main dans sa direction. Sauf que je réalise bien vite qu’il ne s’adressait absolument pas à moi. Je vois son visage rempli d’incompréhension puis d’amusement.
Merde.
Au même moment, quelqu’un s’assied à ma droite, mais je reste focalisée sur l’extérieur. Sauf que la personne irradie littéralement de chaleur. Et surtout, je reconnais ce parfum masculin.
Oh oui. Je ne le connais que trop bien.
Je pivote brusquement vers mon voisin inconnu qui n’est en réalité pas un inconnu.
— C’est un cauchemar ? Pas vrai ?
Pour toute réponse, Priam sourit largement. Oh oui, il est ravi de m’avoir surprise et que je sois en train de perdre mes moyens.
— Voyons, mon ange, je suis ton rêve éveillé.
Un rêve dans lequel je le jetterais de l’avion sans aucun doute. Quoique, je garderais sans doute sa bouche et sa langue.
Je l’observe s’installer confortablement sur son siège, comme si les lieux lui appartenaient. Et surtout comme si sa présence, ici, était tout à fait normale.
— Qu’est-ce que tu fous là ?! chuchoté-je furieusement.
Il hausse ses épaules et ses fossettes se creusent.
— Je prends des vacances pour deux jours. À Miami.
Des vacances ? Sérieux ? Je vais l’étriper, retenez-moi.
Nous décollons rapidement et je reste silencieuse quelques minutes, l’examinant avec soin.
Il porte un jean sombre et un sweat blanc de l’université de Boston. Mais ce qui me marque le plus, c’est la casquette posée à l’envers sur son crâne, qui le fait paraître plus jeune qu’il ne l’est.
Sa présence m’affecte profondément, mais je suis énervée aussi. Parce que j’ai bien compris la situation.
— Parker a donc finalement décidé de t’envoyer à sa place, pas vrai ?
— Bingo. Il a eu une urgence au travail mais m’a missionné.
Ça, ce n’était pas prévu. Pas du tout, même.
Ce qui devait être un travail sur fond de coucher de soleil et de cocktails vient de se transformer en cauchemar. Priam se laisse aller dans son siège, ses larges épaules le remplissant aisément. J’ignore comment ses longues jambes se faufilent devant lui vu le peu d’espace qu’il y a entre nous.
Il se laisse un peu plus aller dans le siège et frôle mon corps en faisant semblant de s’étirer. Je pince les lèvres en me retenant de le frôler à mon tour.
— Priam, sois gentil et rends-moi service, change de place.
Il tourne son visage dans ma direction, un sourcil relevé.
— Quoi ? Tu voudrais que j’aille m’asseoir ailleurs ?
— Exactement. De préférence près d’un réacteur de l’avion qui pourra te déchirer en plusieurs morceaux.
Il éclate d’un rire grave, retire sa casquette, la laisse tomber sur le siège libre de l’autre côté et pousse un soupir. L’hôtesse passe près de nous rapidement et je reste silencieuse tandis qu’il commande une mignonette de whisky.
Je suppose qu’il n’y a pas de bon moment pour boire, après tout.
L’hôtesse le sert rapidement mais Priam ne l’ouvre pas tout de suite.
— Dans quel hôtel es-tu descendu ?
Il hausse les épaules sans me répondre. Mais je mettrais ma main à couper qu’il est dans le nôtre, forcément. Quelle était la foutue probabilité d’ailleurs pour qu’il soit assis près de moi ?
Je m’apprête à lui poser une autre question mais ma minuscule vessie se rappelle à moi. Alors je me relève, dans l’espoir qu’il en fasse de même. Mais Priam ne bouge pas.
— Je dois aller aux toilettes, je lui annonce dans un chuchotement.
Il indique l’espace exigu devant lui. OK, donc il ne va pas me faciliter les choses. Ces trois heures vont être longues, je le sens. Et le juron qui m’échappe le laisse de marbre.
J’essaye tant bien que mal de passer devant lui sans buter dans ses longues jambes. Pour éviter de lui mettre mes fesses en plein visage, je me contorsionne en passant de face. Debout devant lui, et surtout contre lui, je baisse mon visage dans sa direction tandis que le sien se lève vers moi.
Et je peux vous assurer qu’il y a quelque chose de super sexy à voir Priam Brings vous regarder d’en bas. À sentir ses yeux rivés à vos seins alors que son souffle caresse votre ventre dénudé entre le tee-shirt et le jean.
Je suis à deux doigts de coller mon abdomen contre lui, pour bénéficier de sa chaleur. Il doit le ressentir parce qu’il fronce ses sourcils, aussi perturbé que moi. Il passe sa langue sur ses lèvres tout en gardant le regard sur mon ventre.
— Belle, murmure Priam, éloigne-toi avant de me rendre fou.
Je ne trouve rien à répondre. Alors je m’éloigne aussi vite que possible, ses paroles résonnant dans ma tête. Le rendre fou ? Assurément. Quant à moi, il me rend déjà folle. Priam ne me quitte pas du regard tandis que je rejoins les toilettes de l’autre côté.
Je m’enferme à toute vitesse en me retenant de peu de claquer la porte. Il faut que Priam arrête de perturber mon équilibre intérieur ! Je m’installe sur les toilettes, puis je prends ensuite place devant le miroir au-dessus du lavabo.
C’est sa faute ! Son regard. Son odeur. Son foutu caractère qui entre en opposition avec le mien. Notre foutue partie de poker. Ses pensées qui se heurtent aux miennes.
Ça suffit.
Sauf que… Sauf que tu sais très bien comment va finir toute cette histoire, murmure ma conscience. Saute-lui dessus !
Argh, non. OK, je sens cette alchimie entre Priam et moi. Mais… me laisser aller avec lui ? Ça compliquerait beaucoup trop les choses. Oh, je suis sûre qu’il le sait, lui aussi, mais il a l’air de s’en moquer.
On ne couche pas avec son adversaire dans un dossier. Et surtout, on ne couche pas avec Priam Brings si on veut que son cœur reste intact. Je le sais. Même pour une nuit.
Je souffle un grand coup tout en m’observant. Mes yeux brillent presque, comme si j’avais un shot d’adrénaline dans le sang à cet instant. Ou des envies de baise torride, oui.
Mes tétons sont durs contre la dentelle de mon soutien-gorge, et je n’ai qu’une envie, les frotter contre Priam. Voilà, je fantasme officiellement sur lui, je l’avoue.
Je me détourne du miroir et tente d’ouvrir la porte des toilettes.
Qu’est-ce que…
Rien ne se passe. Le verrou ne tourne pas vers la droite.
Pause. Arrêtez tout. Ne me dites pas que mon âme de poisseuse est de retour ? Apparemment, si. Je suis bloquée. Dans les toilettes d’un avion. Et cette fois, il n’y a aucune rambarde de balcon à escalader pour tenter de me libérer.
Super.
— Hé ho ? je m’exclame en tapant doucement contre la porte.
Aucune réponse. J’inspire doucement. Non pas que je panique, j’ai déjà coincé un jour mes lèvres vaginales dans la fermeture de mon jean. Ça craignait. Et là, j’ai paniqué comme jamais.
J’imagine qu’un passager va forcément vouloir aller aux toilettes à un moment, et qu’il se rendra compte que je suis bloquée. Trente secondes s’écoulent avant que je recommence à frapper plus fermement.
— Hé ho ?! répété-je. Je suis bloquée !
— Vous êtes bloquée ?
Une voix féminine retentit de l’autre côté.
— Oui !
— OK. Ne bougez pas. J’arrive.
Une minute plus tard, deux hôtesses de l’air parviennent à ouvrir le battant, et je me retiens de les embrasser pour les remercier. Surtout qu’elles sont carrément canon.
— Merci, merci, merci, je chuchote en m’éloignant.
Elles se jettent un coup d’œil complice et reprennent ensuite leurs occupations.
Lorsque je rejoins mon siège, cette fois Priam se lève pour me laisser passer. Il observe mon visage, l’air interrogateur.
Je me laisse tomber sur mon siège et pousse le plus long soupir du monde. Il s’assied à son tour et tourne son visage dans ma direction, sa mignonnette d’alcool dans la main.
— T’en as mis du temps.
Je devrais ne rien répondre. Mais je ne peux m’en empêcher et avoue :
— J’étais bloquée. Dans les toilettes.
Il reste silencieux. Je me tourne vers lui et le découvre cherchant visiblement à réprimer un rire. Finalement, il est incapable de se retenir et s’esclaffe bruyamment.
Argh.
Ni une, ni deux, j’attrape la minuscule bouteille d’alcool qu’il tenait, l’ouvre et avale une longue gorgée, la vidant presque. Il ne m’en empêche pas, et tant mieux, j’en avais vraiment besoin.
— Pourquoi est-ce que ce genre de choses n’arrive qu’à toi, Belle ?
Mon haussement d’épaules veut tout dire. Je ne sais pas quoi répondre. J’ai la poisse depuis toujours. Je suis le genre de fille à s’agenouiller dans une crotte de chien en refaisant ses lacets. Et je ne vous mens pas, ça m’est vraiment arrivé.
— Je dois être née un jour férié, c’est la seule explication.
Il secoue la tête tout en reprenant son sérieux. Je suis prise au dépourvu quand Priam approche la bouteille – dans laquelle je viens de boire – de sa bouche. Il pose ses lèvres dessus et termine l’alcool. Elles atterrissent exactement à l’endroit où se trouvaient les miennes un peu plus tôt, et mon cœur loupe un battement en voyant ça.
Je dois penser à autre chose. Vite. Alors j’observe l’extérieur, nous sommes désormais bien haut dans le ciel. Et comme chaque fois que je perds mes moyens, je sors tout ce qui me passe par la tête :
— Si l’avion avait un dysfonctionnement et qu’il se brisait en deux en plein vol, tu essayerais de prendre un parachute pour sauter ou tu resterais dans l’avion le plus longtemps possible ?
Priam réfléchit près de moi.
— Pas sûr que tu puisses récupérer un parachute. Vu le nombre de passagers et…
— Mais si c’était possible ? Allez, réponds.
— Je resterais dans l’avion, assurément, bien sagement attaché à mon siège en priant pour que le crash ne me tue pas. Ce qui relèverait du miracle.
Ça se tient. Je vois la manière dont son corps est tendu à mesure que le vol avance. Et je comprends que s’il a commandé de l’alcool plus tôt, c’est pour une raison que j’avais oubliée. J’écarquille les yeux et m’exclame :
— Tu as peur de l’avion ! Je m’en souviens !
Ses narines se gonflent mais il ne réagit pas. Il n’a pas besoin, ses yeux parlent pour lui.
— Et moi, je te parle de crash. Putain, pardon. Je suis horrible. Je m’en veux.
Je me le rappelle, maintenant. Priam a toujours détesté les avions depuis son adolescence. Vraiment, je suis une mauvaise voisine de vol.
— Ça va, reprend Priam, nullement vexé. Et maintenant que j’ai répondu à ta question, laisse-moi dormir, s’il te plaît. J’ai un gros travail qui m’attend en Floride : te rendre la vie impossible, par exemple.
— Je pourrais te tuer dans ton sommeil, histoire de gagner mon affaire.
— Je serais sur toi avant même que tu plantes tes petites griffes.
Mouais.
Sur moi. Pas une mauvaise idée, dit la petite voix dans ma tête.
Priam tourne la tête dans ma direction puis ferme les yeux avant d’étouffer un bâillement. Je tente de me concentrer sur l’observation du ciel. Mais je n’arrive pas à me détourner de lui. J’observe la petite cicatrice sur son front, juste au-dessus de son sourcil droit. Puis ses longs cils noirs. Les petites rides qui commencent à apparaître au coin de ses yeux.
Je me penche un peu vers lui instinctivement et poursuis mon observation.
— Belle ? chuchote Priam.
Je retiens un sursaut. Il ne peut pas savoir que je suis en train de l’observer minutieusement.
— Hum ?
— Tu comptes m’embrasser ?
Quoi ?
J’étouffe un grognement, prise au dépourvu.
— Non ? Alors arrête de m’observer et laisse-moi dormir, marmonne Priam.
— Je ne t’observe pas du tout.
Il ouvre un œil et me remarque, penchée sur lui. Bon, OK, je l’observais. Et il l’a senti.
— Ça va, Priam. Je comptais juste les poils dans tes narines.
Je me recale dans mon siège, non sans remarquer du coin de l’œil ses lèvres s’étirer. Je retourne dans la contemplation du ciel, ignorant l’homme massif à mes côtés.
Et surtout, j’ignore l’hostilité qui commence à disparaître. Pour faire place à… autre chose.
Deux heures plus tard, Priam se réveille alors que nous atterrissons. Nous restons silencieux, lui encore complètement groggy, et moi plongée dans mes pensées. J’avoue, j’ai continué de le fixer alors qu’il dormait. J’ai ainsi appris qu’il ne ronflait presque pas. Donc il n’y avait aucune raison pour que je le tue maintenant. Et puis cacher son corps aurait été difficile.
Surtout dans un avion.
Priam finit par se lever de son siège et par récupérer son petit sac lorsqu’il peut avancer dans l’allée. Il me jette un dernier coup d’œil malicieux, m’annonçant la couleur de ces prochains jours. Puis il quitte l’appareil.
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