Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 51 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 49 - L'acceptation ?

CHAPITRE 49

 

L’acceptation ?

 

BELLE, deux mois plus tard

 

Je me suis toujours demandé ce qu’April trouvait au ciel pour le trouver si beau. Mais maintenant qu’elle l’a rejoint. Je sais.

 

Il y a des jours avec, et des jours sans. Aujourd’hui est un jour sans.

Paul compte sur moi cet après-midi pour une audience au tribunal à propos d’un divorce conflictuel. Heureusement, il me noie sous le travail. Et paradoxalement, ça me permet de maintenir la tête hors de l’eau.

Je m’avance vers mon café habituel en bas de ma rue. Ça fait très longtemps que je ne suis pas venue ici. La dernière fois remonte à un après-midi où j’étais accompagnée d’April. Penser à elle me fait toujours aussi mal.

Mais j’arrive désormais à gérer ma souffrance. Faire le vide m’a aidée, même si c’était douloureux. J’en avais besoin.

Une autre douleur me ronge. Je n’ai pas rappelé Priam. Et il ne m’a pas appelée en retour. C’est ce que je lui avais demandé, non ? Du temps. D’attendre. C’est ce que je voulais, pourtant, ça me fait mal. Alors, sans réfléchir, je l’ai appelé hier soir. Mon appel a sonné dans le vide. Peut-être s’est-il dit que si je n’avais pas décroché, c’est que je ne voulais plus le voir. Peut-être ne veut-il plus rien à voir avec moi.

Peut-être ai-je trop attendu et l’ai-je définitivement perdu en tentant de me retrouver, moi.

Je pénètre dans l’établissement et m’avance vers le comptoir. Seules quelques personnes sont présentes.

— Bonjour, un café avec un max de sucre, s’il vous plaît.

— Un max de sucre ? C’est parti.

La charmante femme qui se tient de l’autre côté de la caisse récupère mon billet de cinq dollars et me prépare mon Saint Graal. Je prends ensuite le gobelet brûlant et me dirige vers le fond du café, près des baies vitrées qui donnent sur les rues animées de Boston.

— Oh, excusez-moi, me dit une jeune femme blonde en manquant de me bousculer.

— Ce n’est rien.

Je n’ai pas le temps d’apercevoir son visage qu’elle s’approche d’un type derrière moi et lui tend un porte-monnaie.

— Nasser ? Regarde ce que j’ai trouvé !

J’entends la fierté dans sa voix pour ce qui semble être son vol. Ou alors je me fais un film ?

L’homme avec qui elle parle lui sourit de manière effrontée, puis remarquant que je les observe, il me fait un clin d’œil.

— Bien joué, Habibti.

Ensuite, sa main aux ongles recouverts de vernis noir tire celle de la jeune femme avant de reculer.

— On se casse, trésor.

Les deux jeunes gens passent rapidement la porte du café et disparaissent de ma vue. Est-ce que je viens d’assister à un vol ? Je crois bien que oui, en fait.

Je n’ai pas le temps de penser davantage à ce qui vient de se passer que j’aperçois un homme qui se lève au fond du café et leur court après, les injures sortant de sa bouche de manière ininterrompue.

Oh oh. Quelqu’un va passer un sale quart d’heure, si vous voulez mon avis.

Je finis par m’asseoir derrière une banquette et sirote doucement mon café. Ça fait du bien de sortir, et de me poser ici, en terrain connu. Ces deux derniers mois, je les ai passés entre le tribunal, mon bureau et mon appartement.

Mes parents m’appellent tous les deux jours, et même si je prends rarement leurs appels, les avoir au téléphone me fait du bien. J’ai longtemps cru que ce n’était pas le cas. J’étais juste trop enfermée dans ma colère pour comprendre qu’ils s’inquiétaient pour moi.

Le brouillard qui m’entourait depuis commence enfin à se lever. Et maintenant qu’il disparaît peu à peu, je ne peux penser qu’à une personne.

Priam.

L’homme à qui j’ai donné mon cœur avant de le lui reprendre.

« Je reviendrai te chercher. »

Les paroles que nous avons échangées tournent en boucle dans ma tête. Je n’ai pas oublié ses mots. Je ne les comprends en revanche que maintenant.

J’avais besoin de temps. Et lui aussi. J’espère juste que lui aussi est sorti de l’obscurité.

Je récupère mon portable et clique sur son nom. Les sonneries s’enchaînent, mais Priam ne décroche pas.

Je finis par basculer sur sa messagerie. Peut-être m’en veut-il pour avoir pris autant de temps ?

Mais je sais que non. Au fond de moi, je sais qu’il m’a attendue. Pas vrai ?

Je continue de boire mon café et finis par fermer les yeux. April, tu me manques tellement. J’ai encore tellement besoin de toi et de tes conseils.

Je sens une silhouette se glisser en face de moi et j’ouvre mes paupières rapidement. Il me faut une seconde pour reconnaître qui se tient là : une jeune femme d’environ quinze ans, entièrement vêtue de noir, de ses fringues à son rouge à lèvres.

Amber.

La première fois que je l’ai rencontrée, dans ce même café, elle se faisait harceler. Aujourd’hui, elle est assise là, tout sourire. Et celui que je lui adresse est sincère. C’est étrange, de recommencer à sourire.

— Salut, toi, lancé-je.

Elle se mord la lèvre avant de poser ses mains sur la table entre nous.

— Salut, Belle. Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vue ici !

C’est vrai. Et j’espère que depuis tout ce temps, elle va bien.

— J’étais pas mal occupée. Comment ça va ?

Elle fait la moue avant de répondre :

— Ça va, cool. Enfin, les vacances approchent et je me fais déjà chier.

Son langage me donne envie de rire. Je n’ai pas entendu mon rire depuis tant de temps.

— Où est ta pote ? continue Amber. Celle qui t’accompagnait l’autre jour.

Mon cœur se serre. J’ouvre la bouche sans qu’aucun mot n’en sorte. Puis je lui dis :

— Elle… April est morte.

C’est la première fois qu’on me pose la question et que je le dis à voix haute. En fait, je l’accepte.

Mes yeux s’embuent tandis qu’Amber me jette un regard de compassion.

— Oh non. Merde. Je suis trop désolée, pardon.

Je hausse les épaules, pour la rassurer.

— Ça va, ne t’inquiète pas.

Et c’est vrai.

Je crois que je commence à accepter sa mort.

Nous restons silencieuses pendant de longues minutes. Amber fixe ses ongles rongés avant de reprendre :

— Il y a plusieurs mois, dans ce café, une femme s’est assise en face de moi. Elle m’a dit qu’elle pouvait m’offrir son aide. Tu sais ce que j’ai répondu ?

Oui, je le sais. Et je sais aussi de quoi elle parle, et qui est cette femme. Moi. Notre première rencontre.

— Je lui ai craché : « Je n’ai pas besoin de ton aide », reprend Amber. Mais c’était faux. Et savoir que je n’étais pas seule m’a fait du bien.

Je la fixe silencieusement, méditant ses paroles.

— Cette femme est ensuite venue me sauver dans une soirée affreuse où on se moquait de moi. Tu sais ce qu’elle m’a dit après ?

Je secoue la tête. Je ne me souviens plus exactement de ce que je lui avais dit.

— Elle m’a dit de sécher mes larmes.

Amber se penche vers moi et ses doigts se saisissent des miens.

— Sèche tes larmes, Belle. Relève-toi. C’est à ton tour de le faire. Va dehors, tombe amoureuse. Vis.

— Je… je suis déjà amoureuse.

Oh, oui. Je le suis.

— Alors rejoins la personne que tu aimes ! Avant que je hurle aux habitants de Boston que tu es la pire avocate de la ville !

Je laisse échapper un petit rire tandis qu’elle se relève déjà. C’est Amber. Elle va, elle vient. Vous n’avez pas le temps de dire ouf qu’elle disparaît déjà.

— On se reverra, conclut-elle. À plus, Belle.

Elle s’éloigne avec un signe de main tandis que les rayons du soleil traversent la vitre pour venir réchauffer mon visage.

Vivre. Aimer. Oui. Je peux le faire. Seulement si Priam est à mes côtés pour partager ça avec moi.

Désormais, il est temps que je vole de nouveau son cœur avant de lui offrir le mien.

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