Le Jeu des tricheurs
Chapitre 7 - L'héritier aux mains ensanglantées
CHAPITRE 7
L’héritier aux mains ensanglantées
BELLE
Je mets fin à mon appel téléphonique avec ma mère en arrivant près du lieu de travail d’April, à la périphérie de la ville. Pour l’instant, son salon se trouve dans une petite rue étroite et les locaux ne sont constitués que d’une seule pièce aux murs recouverts de croquis que j’aperçois à travers la porte d’entrée en verre qui tinte lorsque je déboule dans les lieux, les yeux meurtriers.
Je vais la tuer, préparez-vous.
La traîtresse termine avec un client et sourit en me voyant arriver.
— Toi, je m’exclame en levant un doigt accusateur dans sa direction. Tu ne m’avais rien dit.
Le client m’observe étrangement, se demandant sans doute si je suis complètement folle. Il préfère prendre la poudre d’escampette après avoir payé sa prestation.
— Moi ? demande mon amie derrière le comptoir d’accueil, l’air perplexe.
— Oui, toi ! Ton frère est avocat en droit de la famille !
April relève un sourcil en récupérant son sac.
— Effectivement…
— Spécialisé en droit des divorces !
April reste bouche bée, sentant l’entourloupe arriver.
— Ne me dis pas que…
Son visage prend un air mutin, me rappelant des dizaines d’autres fois où elle avait cette expression particulière avant de faire un sale coup.
— Devine qui est l’avocat adverse dans mon nouveau dossier ?
Elle explose de rire, se moquant ouvertement de moi. Je continue de marmonner dans ma barbe tandis qu’on quitte les lieux. Il fait encore jour, mais c’est l’heure où les gens sortent du travail.
— Ça, c’est génial ! s’exclame April.
Nous déboulons sur le trottoir et quittons la petite rue étroite pour débouler dans l’avenue. La route est plus large ici, c’est un quartier à moitié résidentiel. Les édifices sont plus larges et ne sont pas tous des immeubles aux nombreux étages.
— Ce n’est pas génial, non. On a déjà failli s’entretuer au bout de quelques minutes, alors imagine au bout de quelques jours…
— Vous êtes deux adultes, maintenant, je suis sûre que vous allez réussir à vous retenir.
— Je ne te promets rien. Il est grossier. Hautain. Il pense maîtriser tout le monde et…
— Quelle affreuse personne.
Elle se mord les lèvres, se retenant de rire, encore.
Je m’arrête une seconde, la moue réprobatrice.
— April, t’es censée être de mon côté. Pas de celui de ton frère.
— Je suis de ton côté, toujours. Je pense juste que cette histoire va être absolument hilarante, laisse-moi kiffer, tu veux ?
— C’est ça, ouais. Hilarante n’est peut-être pas le mot. Meurtrière, en revanche…
Elle lève les yeux au ciel et nous reprenons notre route tandis que je lui explique tout le déroulé de ma journée. Notre rythme est rapide, et je vois qu’April est déjà en train de haleter alors je ralentis la cadence.
— Ça va ?
Elle hoche vivement la tête.
— Je suis juste rapidement essoufflée. Putain, ça fait des mois que je n’ai pas fait de sport et il va valoir que je traîne mon cul à la salle.
Tu m’étonnes, rien que d’y penser me déprime. Je m’apprête à lui poser une autre question mais ses yeux s’écarquillent.
— Un mariage !
— Quoi ?
— Là !
Elle me donne un coup de coude et je me tourne vers l’édifice un peu plus loin. Une église en pierre ancienne de ville se tient à une vingtaine de mètres de nous.
J’observe les quelques personnes qui commencent à sortir du bâtiment. April se met à battre des mains.
— Applaudis ! m’ordonne-t-elle.
Je ne réfléchis pas et l’imite aussitôt.
L’un des inconnus se tourne vers moi tandis que j’analyse la situation. Et soudain, je comprends.
— April…
Ma meilleure amie applaudit un peu plus fort, un grand sourire sur le visage.
— Arrête d’applaudir, je chuchote furieusement.
— Bah, pourquoi ?
— C’est pas un mariage. C’est un putain d’enterrement.
Le sang quitte son visage et elle s’immobilise avant de me jeter un regard implorant.
— Ne me dis pas que c’est vrai ?
Les gens qui quittent l’église sont tous vêtus de noir.
— Si.
— C’est pas vrai, je viens d’applaudir à l’enterrement de quelqu’un.
Je l’observe et nous n’avons pas besoin de dire un mot supplémentaire avant de nous enfuir à toutes jambes, les lèvres pincées pour ne pas laisser échapper un rire honteux.
OceanofPDF.com
PRIAM
Dire que les avocats sont ceux qui défendent la loi et la respectent serait une grossière erreur de notre part.
Nous défendons nos clients. Nous nous battons pour leurs intérêts en utilisant la loi pour gagner.
Mais les lois en elles-mêmes ? La plupart d’entre elles sont illogiques et ridicules, si vous voulez mon avis. Et ce n’est pas parce que nous travaillons du côté de la justice que nous la respectons vraiment. Ou que notre entourage ne comprend pas certaines personnes qui côtoient quotidiennement l’illégalité.
Comme c’est le cas pour Reyes. Ce satané trou du cul.
La nuit est complètement tombée quand j’arrive au 12 Lagrange St., là où se situe le très sélect Gentleman Club de Boston. Les quelques hommes privilégiés qui peuvent y accéder sont triés sur le volet.
Je pénètre dans les lieux et m’empresse de desserrer mon nœud de cravate. Je ne suis pas un habitué du club mais je ne compte pas rester longtemps.
— Monsieur… ? lance le réceptionniste.
La tenue qu’il porte nous met directement dans l’ambiance de ce club de haut standing. Son costume noir est parfaitement repassé, sans aucun faux pli. Le lourd rideau en velours vert foncé dans son dos est baissé, me cachant la vue de l’intérieur de la pièce.
— Monsieur Brings. Mais je ne suis pas sur la liste, annoncé-je. Je viens voir Reyes.
Le type pince ses lèvres, incertain quant à la marche à suivre. Habituellement, on ne peut pas pénétrer dans les lieux en indiquant qu’on vient y retrouver un habitué. Ça ne marche pas comme ça. On doit être parrainé et accepté par les autres membres avant de poser un pied ici.
— Je suis désolé, Monsieur, mais je vais devoir vous demander de quitter les lieux.
Alors je change de technique d’approche. Je glisse la main dans ma poche et récupère quelques billets. Ses yeux se posent instantanément dessus. L’argent peut acheter n’importe quel homme.
Je lui tends deux billets de cent dollars tout en laissant apparaître mes dents dans un sourire de connivence. Il les récupère sans un mot après plusieurs secondes d’hésitation et lève ensuite le rideau pour que je pénètre dans la salle.
— Bienvenue, me salue-t-il tandis que je m’éloigne. Profitez bien de votre soirée, monsieur Brings.
L’endroit est presque vide et la décoration étrangement épurée. Quelques fauteuils en cuir sont disposés dans tous les coins de la pièce et un immense bar luxueux prend place en son centre. Deux serveurs remplissent des verres d’alcool fort.
En principe, les femmes ne sont pas acceptées ici. C’est très sexiste, nous sommes bien d’accord là-dessus.
D’autant qu’il y a des exceptions : les travailleuses du sexe. Certains hommes fortunés âgés accourent ici, aussi dégueulasses les uns que les autres. Ils se payent du bon temps et rentrent ensuite auprès de leur petite femme.
Je rejoins rapidement Reyes de l’autre côté de la pièce. Ses cheveux sont encore plus courts que d’habitude. Il ne me remarque pas, son attention entièrement concentrée sur la blonde assise sur ses genoux.
Il lui murmure quelque chose à l’oreille qui la fait rigoler bruyamment.
Enfin, son regard bleu se relève vers moi et il sourit en m’apercevant. Je m’arrête une seconde sur la cicatrice profonde qui barre le haut de sa joue droite. J’ignore d’où elle provient, mais elle semble ancienne. Mon client et ami tapote la cuisse de la jeune femme, qui s’éloigne sans un mot.
— Priam Brings, tu montres enfin ta sale gueule, mon frère.
— J’étais occupé.
Reyes se relève et nous nous serrons rapidement dans les bras l’un et l’autre. Je me laisse ensuite tomber dans le fauteuil à ses côtés tandis qu’il appelle un serveur de la main. Les bagues en argent à ses doigts scintillent une seconde dans ce mouvement.
— Occupé à sauver le monde ? À enfermer les méchants et sauver les gentils ?
J’étends mes deux bras sur les deux bords du fauteuil, me mettant parfaitement à l’aise tout en l’observant. Il porte un tee-shirt usé et un vieux jean alors même qu’il doit être plus riche que l’intégralité des hommes présents dans le club ce soir. Mes yeux s’égarent sur les très nombreux tatouages sur sa peau.
— Tu sais très bien que ce n’est pas comme ça que ça se passe, rétorqué-je. Ceux qui sont présentés comme les gentils sont souvent les pires méchants qu’on puisse rencontrer. Mais si tu veux, je peux faire en sorte que tu sois enfermé. Pour de bon, cette fois.
Ça ne lui ferait ni chaud ni froid. Toute menace glisse sur sa peau. Je suis prêt à parier qu’il a vécu sacrément pire que finir en taule.
Il hausse les épaules pour toute réponse alors que le serveur se matérialise devant nous.
— Je vais vous prendre un verre de Macallan, demandé-je.
— Mettez la bouteille sur mon compte, précise Reyes.
Je fixe le dos de l’inconnu qui s’éloigne déjà avec un sourire entendu.
— Au fait, tu me dois deux cents dollars.
Reyes rigole ironiquement. Je le connais depuis plusieurs années. Il a été mon premier dossier. En droit pénal, avant que je m’oriente en droit de la famille. Et je l’ai remporté haut la main. Depuis, nous sommes amis, plus ou moins. Reyes est loyal, et je sais que je pourrais compter sur lui si j’avais besoin, mais cet homme ne laissera jamais personne franchir la carapace qui l’entoure. Il est… inatteignable, même pour moi.
Nous ne venons pas des mêmes mondes, nous ne fréquentons pas les mêmes personnes, mais je sais que je pourrai toujours lui faire confiance. Et même si mon domaine principal n’est plus le droit pénal, Reyes sait que je serai toujours son conseiller s’il est dans la merde et il me payera en conséquence.
Officiellement, c’est le fils d’un mécène adulé du gratin de Boston.
Officieusement, il règne avec son géniteur sur la pègre de Boston d’une main de maître. Je ne suis pas un justicier et le laisse faire sa propre vie.
— Alors, comment ça va ? me demande-t-il.
Je l’observe rapidement. Il n’a que trente et un ans, mais ses traits sont vraiment marqués. Énormément marqués.
Les tatouages dans son cou sont encore plus nombreux que par le passé. Je suis sûr qu’il en a une bonne cinquantaine sur le corps et qu’il ne compte pas s’arrêter là.
Je repense à la question de Reyes. Aussitôt, un visage s’impose à moi et mes lèvres s’étirent d’elles-mêmes en pensant à Belle. Je me remémore notre confrontation, et je me sens presque à l’étroit dans mon pantalon en revoyant parfaitement la cambrure de son dos et son joli petit cul qui se dandinait devant moi tandis qu’elle m’envoyait chier.
— Ça va, je suis pas mal occupé avec de gros dossiers.
— Ton sourire est assez bizarre, on dirait que tu penses à un ennemi que tu as envie d’anéantir. Ça me plaît.
S’il savait…
Nos verres arrivent ainsi que la bouteille et je déguste une gorgée de l’alcool fort. Il brûle l’intégralité de ma bouche.
— Bordel, ça fait du bien, je marmonne. Et toi, la vie ?
Il craque ses doigts puis joue avec la bague sur son majeur gauche.
— Il va falloir que je me marie. J’ai bientôt trente-deux ans, je vais me faire vieux.
Je ne m’attendais pas à ça. Je relève les sourcils, surpris, et je découvre ses lèvres pincées. Je ne ressens aucune sincérité dans sa voix, uniquement de l’amertume.
— Parce que tu crois au mariage ?
— Absolument pas, mais je vois le bon côté des choses. Tu t’occuperas de mon divorce.
Je continue de siroter mon verre, silencieux.
— Et toi ?
— Quoi, moi ?
— Tu n’as pas envie de te marier, Priam ? Avec ta belle gueule, tu pourrais avoir n’importe quelle femme de Boston.
Je prends quelques secondes pour réfléchir sérieusement à cette question.
— Je vois le mariage comme une transaction commerciale qui peut apporter beaucoup de ressources financières. Mais non, je ne crois pas aux mariages d’amour.
Le silence s’installe entre nous ; puis il finit par marmonner la vérité :
— Je suis bien trop accro aux coups d’un soir pour me caser. Les hommes et les femmes affluent vers moi sans que je lève le petit doigt. Mais mon père va vouloir me trouver quelqu’un, je le sens. Ce sera la guerre. Encore plus que ça ne l’est déjà.
— Tu peux prendre tes propres décisions, Reyes.
Son sourire énigmatique me répond. Un sourire qui sous-entend tellement de choses.
— Ça ne se passe pas comme ça, dans mon monde, Priam. Je vis dans une société parallèle qui a été créée au sein de votre propre société à vous, habitants de Boston. Les règles n’y sont pas les mêmes.
Je sais qu’il dit vrai, bien que je ne sache en réalité que peu de choses sur toute cette partie de sa vie.
— De quoi tu as besoin, mon frère ?
Son regard se fait plus sérieux et il se redresse avant de poser ses coudes sur ses cuisses.
— Tu connais la substitute du procureur, Morgane Haman ?
Je fronce les sourcils tout en y réfléchissant. Je connais beaucoup de monde ici, mais pas elle. Elle doit être là depuis peu de temps.
— Ce nom ne me dit rien. Pourquoi ?
Ma réponse ne lui plaît pas et je me demande à cet instant à quel point il est à nouveau dans la merde.
— Cette femme commence à s’intéresser à mes affaires et je sens qu’elle va finir par me coller aux basques, explique-t-il avec brusquerie.
— Alors retourne dans le droit chemin et elle s’éloignera.
Ses yeux bleus se font rieurs. Comme si j’avais prononcé la blague la plus drôle du jour.
— Le droit chemin n’a jamais existé pour moi, Priam. Et pour toi non plus. On dévie tous à un moment donné de cette vie parfaite qu’on est censés suivre. La légalité est ennuyeuse.
— Tu dis ça à un avocat.
Il passe une main sur sa mâchoire, réfléchissant presque à voix haute.
— L’un des meilleurs avocats de la ville, reprend Reyes. Si seulement j’arrivais à te corrompre totalement pour que tu travailles avec moi en interne. Je ferais de toi un millionnaire. Les endroits les plus luxueux du monde t’ouvriraient leurs portes. Tu aurais les plus belles femmes à ton bras.
Une seule s’affiche dans mes pensées et je secoue la tête en me demandant ce qu’il se passe. Je pense à la façon dont j’ai presque bandé quand elle a dit qu’elle me laminerait. Elle va se battre, je le sens. Et j’ai hâte.
Je ne veux pas qu’on m’offre tout sur un plateau d’argent. Je veux mériter chaque chose que je gagne dans ma foutue vie.
— Jamais de la vie, Reyes. J’aime trop ce que je fais pour te rejoindre totalement.
— Ainsi va la vie, je suppose.
Quelques minutes plus tard, je me redresse finalement. Je n’arrive pas à tenir en place, ce soir. Mon corps et mon esprit sont trop sous tension.
— Tu pars déjà ?
Il me parle, mais il ne fait déjà plus attention à moi, perdu dans un brouillard auquel personne n’a accès.
— Certains ont une journée de travail qui les attend demain.
Je me penche et récupère deux billets de cent sur la liasse posée sur la table.
— Bon courage avec ta procureure.
Je m’éloigne ensuite, sentant toujours l’alcool brûler ma gorge. Il me purifie de l’intérieur, comme un feu incandescent.
Demain, demain le jeu commencera.
J’abattrai mes premières cartes.
OceanofPDF.com