Le Jeu des tricheurs
Chapitre 13 - Petit piège contre Monsieur Enfoiré
CHAPITRE 13
Petit piège contre Monsieur Enfoiré
BELLE, 14 ans
Je tente de traîner April derrière moi, mais elle freine des quatre fers. Elle continue de fixer le ciel étoilé.
— Attends, elle gémit, je veux rester dehors et regarder mon cieeeeeel !
Je pousse un juron et la tire un peu plus. April et sa passion pour le ciel, les étoiles et tout ce qui s’en approche.
— Tu fixeras ton ciel demain, je souffle. Dépêche-toi avant qu’on se fasse tuer.
April et moi essayons d’être silencieuses tandis que nous pénétrons dans la maison plongée dans la pénombre.
Tout le monde dort, à cette heure-ci. Et j’étais moi aussi censée dormir ce soir dans la chambre de ma meilleure amie. C’est du moins ce que nos parents croyaient. En réalité, on a filé en douce une fois les lumières éteintes.
Et c’était franchement une trop bonne soirée !
— Je crois que je vais gerber, murmure April aussi discrètement que possible.
Je mords fortement mes lèvres pour m’empêcher de me moquer tout en refermant sa porte d’entrée derrière nous. La vérité, c’est que je suis aussi dans un sale état. On a quatorze ans, et on a réussi à se pointer à une fête organisée par des jeunes un peu plus âgés que nous.
Et parce qu’on s’est dit que notre fugue et cette soirée ne représentaient pas assez de griefs, on s’est finalement partagé un ou deux gobelets de bière bon marché. Sauf que c’était la première fois qu’on buvait, April et moi.
Je tangue légèrement tout en avançant dans le salon obscur pour rejoindre l’escalier.
— Aïe, je couine en heurtant une commode de mon pied droit.
— Chut, chuchote April tout en rigolant dans mon dos. Si mes vieux se réveillent, on est mortes.
Je n’imagine même pas ce que me ferait ma mère. Mais même si j’ai peur, il y a toujours une sorte d’euphorie qui ne me quitte pas. Je me fige en entendant la porte d’entrée s’ouvrir et se fermer délicatement dans notre dos.
April et moi tournons vivement la tête vers le nouvel arrivant. Beurk, cet intrus n’est autre que son chaaaarmant frère. Le pire type que je connaisse.
Et vu sa dégaine, lui aussi a fait le mur. Il paraît choqué en nous voyant debout et comprend rapidement la situation.
— Qu’est-ce que vous faites là ?! Vous êtes sorties en douce ?
Sa petite sœur cherche une excuse tandis que je me redresse, toujours debout dans l’ombre.
— Tu peux parler ! Toi aussi !
— Mais moi j’ai seize ans.
— Vu ta stupidité, j’en suis pas si sûre.
Je vois d’ici ses yeux se plisser dans ma direction. Je n’y peux rien s’il s’énerve toujours si vite. Et puis il me rend toujours de sales coups. Priam n’a pas le temps de me répondre que la lumière de l’escalier s’allume.
— Qu’est-ce qu’il se passe ici ? demande la mère de Priam et d’April.
Elle descend les marches, les sourcils froncés. Il ne lui faut que quelques secondes pour comprendre qu’on lui a tous menti.
Au moment où je m’apprête à fournir une excuse pour April et moi, ce satané Priam ouvre la bouche tout en glissant ses mains dans les poches de son sweat à capuche noir.
— J’ai appris qu’elles avaient fugué, dit-il d’un air innocent, je suis juste sorti cinq minutes pour aller les chercher.
Quel menteur ! Mais je dois avouer que c’est bien joué de sa part, car il m’a prise de court.
April insulte bruyamment son frère tandis que leur mère réprimande sa fille. Je me contente d’observer Priam, un air calculateur sur le visage, avant de me tourner vers leur mère. Mes yeux se remplissent de perplexité et d’inquiétude.
— Non, c’est faux. Priam a décidé de rejoindre un quartier mal fréquenté ce soir, et on avait peur pour lui. Alors on l’a juste suivi, je mens effrontément. On a eu tellement peur…
Sa mère pose une main sur son cœur face à mes yeux désormais faussement larmoyants. Mouahahaha.
Priam se décompose et son visage trahit ses envies de meurtre.
— Priam ? Où étais-tu ?
April et moi nous empressons de rejoindre l’étage, mortes de rire. Oh oui, il va passer un mauvais quart d’heure. Mais bon… œil pour œil, dent pour dent.
C’est notre mantra, à lui et moi. Nous nous battons comme chien et chat. Et je crois bien que je commence à apprécier ça.
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BELLE, aujourd’hui
Colyne Peski, ma cliente, s’installe en face de moi. Sa combinaison blanche lui va parfaitement, et le petit foulard qu’elle porte autour du cou la rend encore plus chic. Elle observe les alentours avant de se pencher vers moi, un petit sourire complice sur le visage.
— Je savais que j’avais bien fait de vous engager, Belle. Vous êtes une garce. Ça, ça me plaît.
J’arque un sourcil tout en sirotant mon verre de vin.
— Je ne suis pas sûre que ce soit une chose à dire à son avocate.
Je relève mon verre de vin dans sa direction.
— Mais je prends ça pour un compliment.
Un petit rire lui échappe, et elle croise les bras sur sa poitrine. Le restaurant Boston Company accueille pas mal de clients ce midi. Les habitués sont déjà en train de dévorer leurs plats tandis que les autres lisent attentivement les cartes.
Ni Colyne ni moi ne prenons cette peine. Nous sommes ici pour le spectacle et pour mettre mon plan à exécution. Un plan qu’elle a validé avec rapidité ce matin.
— Comment pensez-vous qu’ils vont réagir face à notre piège ?
Elle parle de Parker, son mari. Et de Priam, mon adversaire, et accessoirement celui qui tente de me rendre folle – et y arrive.
— Priam a lancé la guerre en tentant de vous photographier avec des strip-teaseurs, rétorqué-je en haussant les épaules, à nous de jouer, désormais. Ils vont assurément être furieux.
Elle se contente de hocher la tête avant de m’observer attentivement, pensive.
— J’ai hâte.
Et moi donc. Je frotte mes mains sur mes cuisses. Le pantalon de tailleur noir que je porte et ma chemise assortie me donnent un air plutôt abrupt. Parfait, nous sommes censées être là pour affaires, après tout.
Nous n’avons pas le temps d’échanger d’autres mots que deux silhouettes masculines s’approchent de nous. Je ne peux m’empêcher de comparer Parker et Priam à ses côtés.
Tandis que Parker semble ennuyé par cette situation, et surtout soûlé de retrouver sa femme ici, Priam garde un air prudent mais joueur sur son visage. Oh oui, il se demande à quelle sauce je vais le manger aujourd’hui. Ses yeux se font calculateurs tandis qu’il observe les miens, le nez froncé.
Lui aussi porte un pantalon de costume noir, assorti à ses chaussures italiennes. Mais sa chemise est blanche, contrastant avec sa peau hâlée. Sa barbe a un peu repoussé depuis la soirée du bâtonnier il y a deux jours.
Je me souviens de ce gala, de notre confrontation, et surtout de cette putain de tension électrique entre nous ; je suis obligée de détourner le regard pour dissimuler mon trouble. La proximité de son corps avec le mien m’a rendue dingue le temps d’un instant, sans que j’en comprenne la véritable raison. Et j’étais faible à ce moment-là. Ce qui ne se reproduira plus.
Je plante mon regard noisette dans ses yeux verts et hoche la tête avant de sourire d’un air angélique quand ils arrivent devant nous.
— Parker, Priam. Je vous remercie d’être venus. Je vous en prie, installez-vous.
— Belle, me salue Priam de sa voix grave.
Parker marmonne quelque chose dans sa barbe et s’assied en face de son épouse, le regard hautain. Priam reste un instant debout, le visage penché sur le côté. Je sais ce qu’il fait. Il tâte le terrain et tente d’analyser silencieusement la situation.
Essaye ce que tu veux, mon cœur, tu es fait comme un rat.
Finalement, il s’assied à ma droite et pose sa main gauche sur la table juste entre nous. Son index tapote la table doucement.
— Pourquoi nous as-tu fait venir ici ? demande-t-il à haute voix.
— J’aurais préféré ne pas voir cette morue en face, soupire Parker en fixant sa femme.
Cette dernière s’apprête à lui planter sa fourchette entre les deux yeux et je suis presque tentée de la laisser faire, mais finalement je reprends :
— Lors de notre première rencontre, nous devions juger la possibilité ou non d’établir une conciliation. Mais les esprits étaient assez… échauffés. Donc, ce serait bien qu’aujourd’hui on tente une nouvelle médiation.
Priam ne me quitte pas du regard et croise ses bras sur sa large poitrine. Ses lèvres s’étirent doucement.
Parker et Colyne sont déjà en train de se disputer de nouveau tandis que mon partenaire de jeu souffle :
— Tu n’as aucun intérêt à faire une médiation, et tu le sais aussi bien que moi.
Je sirote mon verre de vin, faussement perdue.
— Peut-être que je veux vraiment que les choses s’arrangent entre eux avant d’envisager une approche plus offensive.
Son sourire s’agrandit, révélant ses dents blanches. Ses joues se creusent et je remarque les petites fossettes qui se voient à peine sous sa courte barbe.
— Tu es en train de mentir, Belle. Quelque chose ne tourne pas rond.
Je passe ma langue sur mes lèvres et me penche vers lui. Son regard se pose instantanément sur ma bouche lorsque je murmure à son oreille :
— C’est vrai. Je me moque de cette réunion. Car je sais pertinemment qu’aucune conciliation n’est possible entre eux.
— Alors, qu’est-ce que tu as prévu pour…
Priam n’a pas le temps de finir sa phrase. Des petits pas rapides se font entendre au loin, ils frappent le sol tout en arrivant dans notre direction.
— Papa !
Un enfant hurle en s’approchant de nous, la bouche en cœur.
— Papa ! Mon papa d’amour !
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