Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 23 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 20 - Reyes, le roi déchu

CHAPITRE 20

 

 

Reyes, le roi déchu

 

PRIAM

 

L’inspecteur m’observe de haut en bas, puis de bas en haut. Je me contente de lui sourire d’un air insolent. Oh oui, dire que les flics de Boston ne m’aiment pas serait un euphémisme. Ils enferment les types comme Reyes qui contournent la loi aisément. Et je les fais sortir entre deux procédures de divorce. M’enfin, je ne suis pas là pour parler de ma relation avec la police.

Je suis là pour faire mon travail et extirper Reyes de ce nouveau piège dans lequel il vient de foncer comme un débile.

— Z’avez dit que vous êtes qui, déjà ? reprend l’inspecteur.

Il continue son observation, son cigare entre les lèvres. Comme si je ne m’étais pas présenté une minute plus tôt. Il souffle sa fumée dans ma direction, et je perds mon sourire. Il veut me pousser à bout. Et même moi, j’ai mes limites.

— Priam Brings, l’avocat de Reyes Morello. L’homme que vous êtes en train d’interroger dans l’une de vos miteuses salles sans aucune raison.

Il se relève de son siège, le regard noir.

— Si votre client ne faisait pas un doigt d’honneur à la loi chaque fois qu’il en a l’occasion, il ne serait pas dans l’une de ces miteuses salles. Reyes nous a défiés, ce soir.

Je l’ai vexé, je le vois.

— Monsieur Reyes Morello a effectivement un casier chargé. Mais vous l’avez arrêté sans preuves, ce soir. Et vous allez le relâcher.

Plusieurs regards se tournent dans notre direction, assistant silencieusement à notre combat.

— Nous n’arrêtons jamais personne sans preuves, marmonne le flic en terminant son cigare. Vo’te type n’est pas blanc comme neige.

Personne ne l’est.

Je souris une nouvelle fois innocemment.

— Ça se saurait si vos équipes n’arrêtaient les gens qu’avec des preuves. Mais ce n’est pas vraiment le style de la maison.

Il pointe un index dans ma direction et je comprends que je suis allé trop loin. Sauf que ce gars est un vrai pourri. Il aime faire comprendre aux autres mortels que son titre d’inspecteur lui donne un droit de vie ou de mort sur les habitants de la ville.

— Si tu continues, crache-t-il en me tutoyant soudainement, tu finis au trou pour outrage à agent.

Je prends sur moi pour ne pas l’insulter et articule lentement :

— Ce soir, vous avez arrêté mon client, Reyes Morello, dans l’un de ses clubs. Vous l’avez accusé de détenir des armes de contrebande dans les entrepôts derrière le club. Vous l’avez emmené ici, sans preuve avérée, pour l’interroger depuis une heure. Vous n’avez rien contre lui. Alors ou vous me dites quels faits tangibles vous avez contre lui, ou ça veut dire qu’il est retenu ici sans raisons valables. Dans ce cas, il sort. Maintenant.

Bien sûr que Reyes est coupable. Mais je le connais, c’est trop simple pour qu’il se soit fait avoir. Ou alors, quelqu’un de son entourage l’a balancé. Quoi qu’il en soit, avant d’avoir le fin mot de l’histoire, je vais le faire sortir d’ici.

L’inspecteur, furieux, s’avance vers l’un de ses coéquipiers. Les deux hommes échangent à voix basse pendant plusieurs minutes tout en me fixant sans gêne. Je vois l’autre type secouer la tête tout en haussant les épaules.

Et je comprends à cet instant que j’ai gagné. Temporairement, du moins.

L’inspecteur me fait de nouveau face par la suite. Le regard haineux, il articule lentement :

— Il est libre.

Je n’attends pas une seconde de plus et m’engage derrière lui. Je connais les lieux. C’est toujours la même chose quand je viens ici.

Je frappe contre une porte en bois sur la droite au bout du couloir et n’attends pas avant d’abaisser la poignée.

Un inspecteur est penché sur la table en métal, le visage rempli de colère. Il tourne son buste vers moi, furieux de me trouver là. Je crois que son nom est Vlane. Je commence à les connaître, ces cons.

— Qu’est-ce que vous foutez ici ?!

Je tourne mon visage vers Reyes. Il semble sûr de lui, rempli de confiance. Mais dans ses yeux, je vois qu’il est secrètement ravi de me trouver là. Le chevalier est venu sauver les fesses de la princesse de la pègre.

— Je viens chercher mon client, j’annonce simplement.

Je fixe ensuite Reyes droit dans les yeux.

— Tu es libre. On y va.

Immédiatement.

L’inspecteur qui m’a suivi depuis le hall se tient désormais près de moi et nous laisse agir. Reyes déplie son long corps et étire ses bras au-dessus de sa tête.

— Eh bien, lance-t-il aux policiers, merci pour l’invitation. N’hésitez pas à passer dans l’un de mes clubs pour que je vous reçoive à mon tour comme il se doit.

La menace est si évidente. Je me retiens de lever les yeux au ciel ; l’inspecteur serre les dents.

— Tu nous menaces ?!

Reyes passe une main sur son crâne aux cheveux très courts tout en feignant d’être perdu.

— Bien sûr que non, inspecteur. Je suis un honnête homme. Je n’oserais jamais.

Je lui indique la porte du regard. Son petit numéro est terminé. Sinon, il va finir définitivement au trou, et je ne pourrai plus rien pour sauver son cul.

Nous quittons le commissariat deux minutes plus tard. Reyes ne tient plus en place, je sens que sa colère contenue va refaire surface.

— Viens manger un bout avec moi, proposé-je.

J’indique du menton le diner, en face de nous, et je vois l’hésitation sur son visage. Soit il vient avec moi, soit il va déverser sa colère ailleurs. Je traverse alors la rue, et il m’emboîte le pas.

Quand on pénètre dans l’établissement, les regards se tournent vers nous. Certains s’attardent sur mon costume à la chemise froissée, d’autres fixent le jean usé et le vieux tee-shirt que porte mon client et ami.

On s’installe à une table loin des fenêtres, et après avoir commandé pour nous deux, j’ouvre les deux premiers boutons de ma chemise. Il est tard, et la seule chose dont j’ai envie à cet instant, c’est de manger un bon burger avant de m’écrouler sur mon lit.

Reyes reste silencieux, le regard sombre.

— Bon, dis-je en étouffant un bâillement, raconte-moi exactement ce qu’il s’est passé.

Il serre ses lèvres sans rien dire.

— L’un de tes proches veut t’envoyer au trou ?

Mes mots le font tiquer.

— Tu sais très bien que mes pires ennemis font partie de ma propre famille. Mais ce n’est pas… ça.

On est rapidement servis, et il n’attend pas avant de croquer à pleines dents dans son burger. J’en fais de même. Je déteste autant que j’adore le goût du pain gras qui emplit ma bouche.

— Alors raconte, je lui ordonne.

Je ne connais pas toute l’histoire. Mais j’ai besoin de l’apprendre.

— L’Upside Down. J’étais dans mon club au nord de la ville, débute Reyes en s’essuyant la bouche avec son avant-bras. Les flics ont débarqué. Un simple… contrôle, selon eux. Ils n’avaient aucune autorisation, Priam. Mais apparemment, l’un de leurs contacts leur aurait affirmé qu’il y avait des armes dans l’usine derrière le club, qui m’appartient également. Je les ai volontairement laissés entrer. Ils m’y ont traîné et ont ouvert les portes. Putain, mes hommes étaient à deux doigts de leur coller une balle entre les deux yeux.

— Une chance que ça ne soit pas parti aussi loin ou ton petit cul aurait moisi dans une cellule.

Il me jette un coup d’œil rempli de frustration avant de répondre :

— L’entrepôt était vide. Ils n’avaient rien, mais ils m’ont quand même traîné au poste pour me travailler pendant une bonne heure avant que je ne puisse t’appeler. Bon, peut-être que je me suis embrouillé avec l’un de ces connards avant qu’il ne m’embarque et que j’ai failli le tuer.

J’avale plusieurs frites toutes molles.

— Il y avait des armes dans cette usine ?

Reyes n’a aucune raison de me mentir. Il hoche la tête et me répond :

— Oui, mais elles ont été déplacées la semaine dernière.

Je m’adosse au siège rouge et blanc et croise mes bras sur mon torse.

— Qui était leur indic ? Un membre de ton entourage ?

Il pousse un soupir avant de secouer la tête.

— Je n’en savais rien quand ils ont débarqué. Mais j’ai entendu un nom pendant qu’ils me coffraient.

— Quel nom ?

— Cette salope de substitute du procureur : Morgane Haman.

Je me souviens qu’il m’a déjà parlé d’elle plus tôt. Je n’ai pas le temps de répliquer qu’il enchaîne :

— Elle me colle aux trousses depuis des semaines, Priam. Elle veut me coincer. Je sais que les flics sont en contact avec elle, enquêtent sur moi. Sauf que… sauf qu’elle reste inatteignable. Intouchable. Impossible de m’approcher d’elle sans faire de vagues.

Je m’assure de le fixer droit dans les yeux avant de répondre :

— Reyes, tu n’es pas dans la rue, là. Tu ne t’approches pas de cette femme, parce que je ne pourrai rien faire pour toi. Tu m’entends ?

— Alors je la laisse fouiner dans mon dos sans rien faire ?

— Tu te fais discret quelque temps. Tu peux aussi quitter la ville le temps qu’elle lâche le morceau et se concentre sur quelqu’un d’autre.

— Si je me fais discret, ma famille va me tomber dessus. Certains n’attendent que ma chute afin de prendre ma place.

Je secoue la tête, essayant d’imaginer tout ce qu’il ne me dit pas.

— Fais-toi discret, je lui demande une nouvelle fois.

Mon conseil sonne comme un ordre. Et je sais que Reyes est assez intelligent pour m’écouter quand il le faut. Finalement, il finit par hocher la tête. Puis il termine son burger en ajoutant :

— Et toi ?

— Quoi, moi ?

— Qu’en est-il de ta foutue garce ?

Belle. Il me parle de Belle. Je me remémore notre précédente conversation à son sujet.

— Elle est tombée dans l’un de tes pièges, reprend Reyes, tu l’as détruite ?

Je secoue la tête tout en sortant un billet de vingt dollars que je pose sur la table poisseuse.

— Je ne suis pas sûre de vouloir la détruire, en fait.

— Il y a autre chose, fait remarquer Reyes.

Il se penche dans ma direction, attentif.

— Ouais. Il y a autre chose.

Je la veux. Mais je ne lui dis rien. Nous nous levons ensemble quelques minutes plus tard. Chacun plongé dans nos propres tourments respectifs, nos chemins se séparent devant le diner.

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