Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 37 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 34 - Un nouveau souffle

CHAPITRE 34

 

 

Un nouveau souffle

 

BELLE

 

— Je parie trente dollars que j’arrive à pécho le guitariste avant la fin de la soirée.

Je termine ma bière tout en frappant la main de ma meilleure amie.

— Allez, je lui réponds, montre-moi de quoi tu es capable !

Priam nous observe, assis à côté de moi, et lève les yeux au ciel. Mais je le vois sourire.

— Ou alors le chanteur, il est vraiment mignon, reprend April.

Je me tourne vers la scène. Un groupe de rock est en train de jouer un morceau ultra rythmé. Plusieurs personnes se tiennent devant la scène et hurlent tout en levant leurs bras vers le plafond. J’avise le chanteur. De longs cheveux noirs tombent sur son visage. Il est torse nu et tient le micro en sautillant sur place.

— J’avoue, je pivote vers April, vraiment mignon.

La main de Priam se resserre sur ma cuisse, et un bruit inarticulé sort de sa bouche. Sa réaction me plaît et me fait sourire.

La musique s’accélère encore et les hurlements explosent autour de nous.

Pas sûr que Priam aurait accepté de nous rejoindre dans le bar près du salon d’April, s’il avait su le genre de musique qui y passe. Il dénote avec le lieu, vêtu d’un costume sur mesure gris foncé et d’une chemise blanche – et ça le rend attendrissant de le voir si perdu. Il dodeline de la tête sans réaliser qu’il est tout sauf en rythme avec la musique.

Est-ce que j’ai utilisé le mot attendrissant ? Merde, je suis gravement atteinte, c’est sûr.

Le chanteur récupère une bouteille d’eau et en verse directement sur son visage. Elle dégouline le long de ses muscles, et les gens hurlent plus fort encore.

— Viens me manger ! hurle une femme dans la foule.

Certaines lèvent leur tee-shirt et agitent leur poitrine découverte.

J’échange un regard avec April, et on se redresse sur notre siège avant de soulever notre propre tee-shirt tout en éclatant de rire. Mes seins s’agitent sous mon soutien-gorge. Priam a le souffle coupé.

— T’es trop sexyyy ! hurle April à nos côtés.

— Sortez-moi de là, s’exclame Priam.

Il se masse les tempes tout en poussant un soupir, mais je vois bien qu’il retient un sourire.

Nous continuons à rire avec April puis je baisse mon tee-shirt.

— Ça va, détends-toi, continue April en se collant à Priam.

Il s’écarte d’elle en jurant.

— Je t’emmerde.

— Bien sûr que non, je suis ta sœur préférée, rétorque April en souriant fièrement.

Priam croise les bras sur sa poitrine et la fixe d’un air exaspéré.

— Je n’ai qu’une sœur, April.

— Rabat-joie.

Je les observe se chamailler, le cœur serré. J’ai toujours été fille unique. J’aurais tellement voulu avoir un frère, même si je considère April comme ma sœur.

Priam passe sa main dans les cheveux d’April, qui s’éloigne vivement juste après avoir frappé sa main.

— Sale gosse, martèle Priam.

— Sale con, reprend April.

Ils échangent un regard et finissent par se sourire, une complicité évidente entre eux.

April s’apprête de nouveau à acclamer le chanteur, mais une vilaine quinte de toux la secoue. Priam se penche vers elle, prêt à lui taper dans le dos.

— Ça va ? je demande, soudainement sérieuse. Tu veux de l’eau ?

Elle inspire difficilement, se calmant lentement.

— Ça… ça va, souffle April.

— Je vais te chercher de l’eau, intervient Priam qui se lève déjà.

J’observe ma meilleure amie dont le visage est tout rouge. Elle reprend sa respiration, mais je vois que c’est douloureux pour elle. Ce n’est pas la première fois qu’elle s’essouffle comme ça. Elle ne peut pas me dire qu’elle est juste fatiguée.

— April ?

Elle m’adresse un mince sourire :

— J’ai juste trop crié, me dit-elle en se calant dans sa chaise.

Elle reste essoufflée, et ses doigts s’agrippent à la table.

— April, je répète en sentant ma gorge se nouer pour une raison que j’ignore. Tu… tu me le dirais si quelque chose n’allait pas, hein ?

Elle fronce ses sourcils, perdue.

— Tout va bien, Belle, arrête de me couver comme ma mère. Ma propre génitrice est en France en train de se la couler douce et a tout oublié de mon existence.

Priam revient, les mains chargées d’une bouteille d’eau et d’un verre.

— Je t’aime, je dis à April. Je veux juste que tu le saches.

— Il n’y a aucune raison de t’inquiéter, affirme-t-elle avec un clin d’œil.

Priam arrive près de notre table et remplit son verre.

— Tiens, sale gosse, ça t’apprendra à hurler pendant des minutes entières pour un chanteur.

April glousse tout en prenant son verre. On échange un regard, et elle me fixe tranquillement. Comme si tout allait bien.

Et c’est sûrement le cas.

La soirée se termine sous le signe de la joie et de la taquinerie. Nous quittons le bar tous les trois. Mes doigts s’enroulent naturellement autour de ceux de Priam et il les serre en me jetant un coup d’œil complice.

— On va te déposer avant de rentrer chez moi, annonce Priam à sa petite sœur.

April secoue déjà la tête en resserrant sa veste autour d’elle.

— J’ai oublié mes clés au salon, et ma voiture est là.

Priam s’apprête à protester mais le visage de ma meilleure amie n’admet aucune discussion.

— Profitez de votre nuit et baisez comme des lapins, elle nous ordonne.

Elle recule puis traverse la rue déserte en direction de son salon, de l’autre côté.

— Cette fille est complètement folle, conclut Priam.

Je souris. C’est vrai, et c’est aussi pour ça que je l’aime tellement. Priam se colle à moi, et sa bouche cherche la mienne. Son souffle légèrement alcoolisé caresse mon visage.

— Bonsoir, maître Murray. Que diriez-vous de rejoindre mon lit ce soir ?

Je me mords les lèvres tout en faisant mine de réfléchir.

— Ça dépend, est-ce que votre lit est confortable, maître Brings ?

Ses mains se posent sur mes hanches, et il reprend d’un air joueur :

— Très confortable.

— Hum… Laissez-moi réfléchir à votre proposition.

N’y tenant plus, ses lèvres s’abattent sur les miennes et sa langue pénètre dans ma bouche. Un gémissement s’étouffe dans ma gorge. C’est exactement ce dont j’avais besoin.

À quel moment Priam a-t-il réussi à se faire une place dans ma vie jusqu’à y devenir un élément indispensable ? Comment a-t-il réussi en si peu de temps à briser mes barrières sans même que je m’en rende compte ?

Il m’embrasse avec passion. Il m’embrasse comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, la plus essentielle à ses yeux.

Il me goûte avec application, comme il dégusterait le meilleur des vins.

Priam me fait vivre. Il me fait ressentir.

Je me sens bien, à ma place. Le monde n’est rien autour de nous. Ce n’est qu’un océan sans fin dans lequel nous nous perdons, naviguant ensemble avant de plonger main dans la main dans ses profondeurs.

Quand je croise le regard de Priam, je comprends une chose : cette bataille à laquelle nous nous livrons depuis des semaines est terminée. Ce jeu des tricheurs. Nous ne trichons plus, maintenant. Et j’ai l’impression que nous avons commencé une nouvelle partie d’un jeu dont ni lui ni moi ne connaissons les règles.

 

Priam est endormi près de moi, dans son lit. Son lit très, très confortable. Ses bras me pressent contre son corps, et il ronfle doucement. Mais ce n’est pas ça qui m’a réveillée. C’est une vibration continue. Elle me sort définitivement du sommeil.

Quelle heure est-il ?

Je m’écarte de Priam qui laisse échapper un son inarticulé quand je m’éloigne. Je tourne le visage vers le réveil sur la table de nuit, en allumant la lampe de chevet.

3 h 11.

Le vibreur se fait de nouveau entendre et j’avise enfin le portable de Priam près de lui.

Qui chercherait à le contacter au milieu de la nuit ? Un client ?

Je secoue Priam du bout des doigts, et il pousse un grognement.

— Ton portable vibre, je chuchote.

— Hum.

Je le secoue de nouveau, et enfin, Priam émerge de son sommeil en papillonnant des yeux. Ils les posent sur moi, tandis qu’il étouffe un bâillement.

— Quoi ?

Sa voix est rauque de sommeil.

— Ton portable. On tente de te joindre depuis deux minutes.

Le bruit des draps se fait entendre et Priam se penche pour récupérer son smartphone. Je ne sais pas qui l’appelle, mais son visage est déformé par l’inquiétude. Il s’assied sur le bord du matelas en prenant la communication.

— Allô ?

— Qui est-ce ? je lui demande en me collant à son dos.

J’entends une voix à travers le téléphone.

— Monsieur Brings ?

Les épaules de Priam se tendent.

— Oui, c’est moi.

— Hôpital MGH de Boston.

Quoi ?

Je me redresse sur mes genoux, aux aguets. Qu’est-ce qu’il se passe ? Quelque chose de terrible est sur le point d’arriver, je le sens au plus profond de mon être.

— Mets le haut-parleur, je lui ordonne sans discrétion.

Priam s’exécute et tourne son visage vers moi. Son visage est figé, mais ses yeux brillent d’inquiétude.

— Je suis le docteur Stanislas Poke. Votre sœur April Brings vient d’être hospitalisée. Vous devriez venir. Immédiatement.

Le type prononce d’autres mots. Mais je vois les doigts de Priam trembler autour du téléphone. Il a le souffle coupé ; moi aussi.

C’est impossible. C’est un malentendu.

April.

APRIL !

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