Le Jeu des tricheurs
Chapitre 11 - Sauvée par l'adversaire
CHAPITRE 11
Sauvée par l’adversaire
BELLE
Je claque la porte de mon appartement et me dirige vers l’ascenseur, priant pour que mon talon d’escarpin ne se brise pas, cette fois. April, que j’ai en FaceTime, est en train de me raconter sa journée tout en s’épilant les jambes. Et le maillot, mais je fais semblant de ne rien voir.
— Tu veux dire, continué-je tout en pénétrant dans la cabine chromée, que le type voulait que tu lui tatoues une photo de son ex sur le torse en pensant que ça allait la faire revenir ?
Ma meilleure amie arrache sa bande de cire en acquiesçant. J’ignore comme elle fait pour s’épiler sans hurler. Ça fait mal, ce truc.
— Mais oui ! s’exclame-t-elle ensuite.
— Glauqueeeee. Et t’as répondu quoi ?
Elle relève un sourcil avant de se laisser tomber en arrière sur son matelas, ses cheveux manquant de toucher les bandes collantes et usagées.
— Je lui ai dit que tatouer un gros vagin avec écrit « je t’aime » juste au-dessus était encore plus mignon pour reconquérir son ex.
Je rigole avant de m’arrêter subitement face à ses traits sérieux.
— Non. April, t’as pas fait ça ? Pas vrai ?
Elle en serait capable. April est capable de tout.
— Bien sûr que j’ai fait ça, reprend April. Et le pire, ma biche, c’est qu’il a failli me croire. Il avait des petits cœurs plein les yeux.
— Je rectifie : c’est archi-glauque. Et t’es une connasse !
Elle éclate de rire pour toute réponse. Puis on passe à une discussion à propos de son futur salon qui sera bientôt inauguré. Son déménagement est apparemment terminé. Je profite d’être dans l’ascenseur pour me regarder une dernière fois dans le miroir et j’essuie une petite trace de mascara sur ma paupière droite. J’étais pressée et j’ai juste eu le temps d’en appliquer grossièrement avant de mettre une couche de gloss et de filer.
Petite robe beige qui s’arrête juste au-dessus des genoux ; parfait. Décolleté on fleek, mais pas trop plongeant. L’unique bijou que je porte est une paire de créoles en or. Mes cheveux sont relevés dans un chignon sur le haut de mon crâne et quelques boucles rebelles s’en échappent.
Bon, je ne peux pas faire mieux. Mais je me trouve jolie, ce soir. La couleur de ma robe fait ressortir joliment ma peau métisse. Et moule parfaitement mes fesses, mais c’est une autre histoire.
Classe et simple, mais loin d’être sage.
Je redresse le téléphone devant moi et inspire profondément.
— April ?
— Hum ?
Je la vois descendre la pince à épiler entre ses cuisses. Pitié.
— Est-ce que tu peux laisser ton vagin tranquille et relever la tête une minute ?
Ses yeux verts se posent sur moi à travers l’écran et elle s’en approche, observant le haut de ma silhouette dans les moindres détails.
— T’en penses quoi ?
— Hum.
— Ce « hum », c’est positif dans le genre « Hum, t’es incroyable » ou « Hum, je déteste, tu ressembles à un champignon géant ».
— C’est bon, les champignons. Surtout la queue.
— April !
Elle sourit tandis qu’elle se met debout et me balade à travers le couloir de son appartement.
— Ça va, Belle, détends-toi. T’es super belle, Belle.
Elle ricane avec son jeu de mots pourri préféré. Mais au moins, ses mots me rassurent. Si ma tenue ne lui plaisait pas, elle me l’aurait ouvertement annoncé.
— Dis-moi, reprend-elle, tu te souviens il y a quatre ans, quand je suis venue à Seattle et que t’as essayé d’étouffer ce type entre tes seins ?
L’ascenseur s’ouvre sur le sous-sol, tandis que je la fusille du regard.
— Pour ma défense, j’étais complètement bourrée, toi aussi, et ce type matait trop librement mes seins. Donc j’ai décidé de les lui faire découvrir en l’étouffant avec.
Ce fut un échec cuisant, mais au moins, il a fui en me traitant de cinglée.
— Je dois te laisser, termine April, mon date avec Monsieur le fleuriste va commencer.
— Le mec de Tinder ? Je croyais qu’il ne cherchait rien de sérieux.
— Exactement, on va juste profiter cette nuit.
Elle raccroche déjà tandis que je rejoins ma petite voiture. La citadine démarre une minute plus tard. Je n’ai aucune envie de me joindre à ce bal organisé par le gratin juridique de Boston. Mais… ça peut m’aider à nouer des liens, créer des contacts avec des avocats de la ville.
Et c’est comme ça qu’on se forge une réputation – en plus de gagner nos dossiers. Donc, je prends sur moi, priant pour que cette soirée s’écoule rapidement.
*
* *
Le représentant des avocats de Boston a vu les choses en grand. La réception se déroule au Kimpton Marlowe Hotel, juste au bord de la rivière Charles. La location d’un tel endroit a dû coûter un bon paquet de fric à l’organisateur de la soirée, Elon Ball, ténor du barreau connu à travers les États-Unis et respecté de tous.
Je me gare dans la rue devant l’hôtel, je sais qu’il y a un sous-sol privatif, mais j’ai refusé de payer pour y avoir accès.
L’hôtesse qui se tient à l’entrée vérifie rapidement mon identité, et enfin, je plonge au cœur de l’avocature de Boston. J’avoue que c’est excitant, cette nouvelle étendue d’offres qui s’ouvre à moi.
Se tiennent ici tous les ténors du barreau de la ville, des plus célèbres avocats à ceux qui viennent d’arriver en tentant de se faire une place, comme moi. Tous se mêlent les uns aux autres ce soir, espérant obtenir un quelconque contact qui pourrait leur servir plus tard.
Car ce soir nous sommes tous des rapaces et ne voyons que le business avant tout. Chacun est élégant et tiré à quatre épingles. Les robes sont parfaitement drapées, les costumes parfaitement repassés.
Certains portent leurs plus beaux bijoux, leur montre la plus chère en voulant montrer aux autres que, oui, ils ont réussi et pèsent dans le game. Certains types qui ont l’âge de mon père s’affichent au bras de jeunes femmes plus jeunes que moi, et inversement.
Je croise une avocate qui tient la main d’un jeune homme qui l’embrasse tendrement dans le cou. Qui suis-je pour juger ? Ce qu’il se passe dans la chambre à coucher des gens ne me regarde pas.
— Belle ?
La voix qui résonne dans mon dos me détend immédiatement quand je la reconnais. Je me retourne et découvre un homme un peu plus loin, accompagné d’un autre homme de son âge.
Paul Nameh. Mon sauveur.
Ses yeux s’illuminent alors que je m’approche de lui, et je vois une lueur de fierté paternelle sur ses traits. Jusqu’au bout il n’était pas sûr que je vienne, mais bien sûr que je n’allais pas lui faire faux bond !
— Bonsoir, Paul.
Sauf que Paul, mon patron, ne se tient pas près de n’importe qui. Je reconnais immédiatement le type qui l’accompagne.
Elon Ball, le célèbre avocat.
Ce dernier plisse le front et sa moustache se baisse lorsqu’il me remarque.
— Elon, je te présente ma nouvelle recrue, Belle Murray.
Il me tend sa main et je m’en empare rapidement, le menton relevé alors qu’intérieurement je suis presque mortifiée. Ma confiance légendaire est en train de se faire la malle.
— Enchanté, maître Murray, reprend Elon.
— De même, je le salue à mon tour.
Paul est interpellé au loin et me laisse seule avec Elon, qui m’épingle de son regard franc. Si jamais il fixe toutes les personnes de cette pièce comme ça, je suis certaine que l’un de nous va faire un putain de malaise. Surtout que sa curiosité cache autre chose que je reconnais bien vite.
— Alors vous travaillez avec Paul Nameh ?
— Effectivement, je viens d’arriver en ville.
— Mon cabinet n’est pas loin du sien, vous devriez me rendre visite dans la semaine. Je pourrais vous le faire découvrir un soir.
Il faudrait être débile pour ne pas comprendre son sous-entendu, surtout que ses yeux parcourent mon corps et que sa main effleure mon épaule. Déçue, et franchement pas d’humeur, je me racle la gorge et attire son attention sur mon visage avant de le recadrer poliment :
— Bien entendu, je passerai volontiers avec Paul.
Quand je précise que je serai accompagnée, le rat pince ses lèvres.
Je cherche à m’éloigner tout en restant courtoise, mais il fait un pas dans ma direction. Alors je recule. Je n’aime pas la lueur dans ses yeux. Je cherche à développer mon réseau, mais je crois que lui cherche autre chose parmi les convives.
Cherche une solution, Belle ! m’ordonne ma conscience.
Je pourrais l’attirer dans les toilettes et le pousser sur le carrelage avant de lui arracher les yeux. Bon, c’est peut-être un peu trop violent mais ça aurait une certaine efficacité.
Erreur, ce n’est pas une solution si tu veux conserver ton travail, me réprimande une petite voix dans ma tête.
J’aperçois une silhouette épaisse qui se dirige près de nous, sans nous avoir repérés. Bingo ! Voici ma seule porte de sortie.
Priam continue de slalomer entre les invités, une expression indéchiffrable sur le visage. Il a un petit sourire en coin mais son regard est dur, tenant le reste des gens à distance. C’est lui qui vient à eux, s’il le souhaite, et pas l’inverse.
Rappelez-moi de m’entraîner devant mon miroir pour développer la même expression que cet enfoiré.
Mais pour l’instant, il est mon seul alibi de disponible.
— Priam ! je m’exclame d’une voix beaucoup trop heureuse de le voir.
Quelle comédienne je suis !
Il stoppe et se tourne vers moi, la tête penchée sur le côté. En découvrant que je me tiens là avec un sourire faux sur le visage, il arque les sourcils. Il sent l’entourloupe.
Le type près de moi ne cesse de me parler de sa vie tandis que le grand brun s’approche. Les deux mains dans les poches de son pantalon de costume bleu marine, je ne peux que remarquer à quel point le tissu de sa chemise blanche moule son torse. Il s’est presque rasé de près pour l’occasion, contrairement à son éternelle barbe de quelques centimètres.
Il s’apprête à prendre la parole, mais je me jette sur lui, le regard faussement rieur.
— Je te cherchais partout ! m’exclamé-je.
Je me colle à lui sans attendre et place mon bras autour du sien, tandis que son parfum boisé pénètre mes narines.
— C’est quoi cette connerie ? chuchote-t-il à mon oreille.
Son souffle effleure ma peau, et j’ignore le frisson électrique qui remonte le long de mon épine dorsale, sans lui répondre. Un instant, j’ai peur qu’il ne me repousse et ne me laisse avec Elon.
Mais je ne lui laisse pas le choix et le force à s’éloigner, moi à son bras tout en souriant à l’autre pauvre type que j’abandonne lâchement.
Une fois à bonne distance de l’inconnu, je m’éloigne précipitamment de Priam tout en poussant un soupir.
— Si tu voulais ton corps contre moi, mon ange, tu aurais dû me le dire. Je suis d’humeur généreuse, ce soir. J’aurais accepté de subir cette torture quelques secondes.
— La ferme, Priam.
Il lâche un rire grave tout en secouant sa tête.
— Je sauve ton cul d’un entretien désagréable avec Elon l’Enfoiré, et c’est comme ça que tu me remercies ? Tsss.
Manifestement, lui non plus n’aime pas Elon. Un serveur passe près de nous et Priam récupère l’unique coupe de champagne qu’il reste sur le plateau. Il n’a pas le temps de la porter à ses lèvres que je la lui arrache des mains avant d’avaler cul sec l’alcool, qui brûle ma gorge.
Son regard ne me quitte pas tandis que je déglutis plusieurs fois.
— N’en fais pas toute une histoire, je réponds enfin en redéposant la coupe sur un autre plateau. Et je ne voulais pas me coller à toi. Il se trouve que tu étais ma seule porte de sortie.
Son sourire me fait comprendre qu’il ne me croit pas, alors que pourtant je dis la vérité. Enfin, à peu près.
Pour tout vous dire, et même si je ne l’avouerai jamais, son corps n’est pas désagréable à toucher. Dommage qu’il soit si con.
— Et c’est quoi cette manie de m’appeler mon ange ? Je suis ton pire cauchemar, ne l’oublie pas. Sauf si tu veux que je te plante mon talon aiguille entre les deux yeux. Quant à toi ? Tu es un démon.
Je sais que ce petit surnom n’est destiné qu’à une chose : me rendre dingue et m’énerver. Et il y parvient.
Il s’apprête à ajouter quelque chose mais son regard se pose soudain derrière moi. Et il n’a plus rien de calculateur à cet instant, il paraît presque affolé tandis qu’il se colle de nouveau à moi, de sa propre initiative, cette fois.
Je pousse un petit glapissement lorsque ma poitrine s’écrase contre son torse.
— Qui veut se coller à qui désormais ? je marmonne froidement en le repoussant.
Il m’ignore, jette un coup d’œil sur le côté et finit par s’éloigner. Je remarque immédiatement la personne qu’il a tenté d’éviter en se collant à moi. Une sublime blonde s’éloigne dans la foule, dans une robe rouge qui lui sied à merveille.
Sans doute une ex. Vu son regard qui se détend, je mettrais ma main à couper que je ne me trompe pas. Mais je ne veux pas penser à sa vie sentimentale et sexuelle, ça ne me regarde pas… Des images surgissent involontairement devant mes yeux, et je secoue la tête pour reprendre mes esprits.
Je croise les bras sur ma poitrine tout en plissant les lèvres.
— Alors, qui vient de sauver l’autre ? Nous sommes quittes, enfoiré.
Il accroche mon regard, revenant dans notre partie comme s’il ne l’avait jamais quittée. Un jeu qui va finir par nous dépasser tous les deux, si j’accepte sans cesse d’en repousser les limites.
Avec mes hauts talons, je suis presque à sa hauteur cette fois et ça me donne un certain avantage pour l’affronter.
C’est à cet instant qu’il semble vraiment me remarquer. Il détaille rapidement mon corps, sans rien laisser paraître sur son visage. Il s’attarde une seconde sur mes jambes, et je fais un pas en arrière. Aussitôt, il en fait un dans ma direction.
Non non, hors de question qu’on joue à ce petit jeu de se rendre fous de colère ce soir.
— Bonne soirée, je finis par dire en faisant un nouveau pas en arrière. Essaye de te tenir convenablement et de ne pas inviter de strip-teaseur.
Ma référence au sale coup qu’il m’a fait quelques jours plus tôt le fait de nouveau sourire. En réalité, j’aimerais bien qu’il en invite, à bien y réfléchir.
— Je peux toujours en devenir un moi-même, et faire un petit numéro au milieu de la foule, réplique-t-il.
Je renifle dédaigneusement tout en l’observant de haut en bas. Bien sûr qu’il est canon, cet enfoiré.
— Bah, je reprends, j’espère qu’on pourra demander un remboursement.
Son regard se fait noir et sa mâchoire se serre. Finito, son petit ton joueur.
— Espèce de démone.
— C’est bien, tu as compris que je n’avais rien d’un ange. Continue sur cette voie, je feins de l’encourager avec un sourire, bientôt tu arriveras à orthographier mon prénom correctement.
Je m’éloigne au son de son rire grave qui résonne dans mon dos. Je le sens toujours derrière moi. Il rôde comme un prédateur. Mais je ne suis pas un gibier, et encore moins une proie.
OceanofPDF.com