Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 21 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 18 - La régalade

CHAPITRE 18

 

 

La régalade

 

BELLE, 15 ans

 

Je crois que nous allons encore devoir déménager. Ma mère va être mutée à Seattle. Je n’ai aucune envie de quitter Boston, et encore moins de laisser April ici avec son insupportable frère qui vient d’avoir dix-sept ans. Rien n’est encore décidé alors je prie pour que l’armée laisse ma mère ici. Je me suis construit une vie dans cette ville, j’y ai mes habitudes.

Et mes ennemis.

Les années passent, et pourtant Priam me rend toujours aussi dingue. Bon, j’avoue que je le cherche aussi pas mal. Mais je n’y peux rien ! On se rend coup pour coup depuis cinq ans. Aucun de nous ne veut céder alors on reste sur la même ligne de conduite : que le meilleur sale gosse gagne.

Parfois, je me surprends à rire de ses mauvais coups, parce que je dois bien l’avouer, Priam Brings est ingénieux pour me mettre dans de sales draps. Et parfois, plus rarement encore, je le vois sourire tout en se plaignant de moi dans les couloirs de notre école privée.

Mais aujourd’hui, on a un autre souci. Et ce souci s’appelle Ed. Enfin, vous pouvez aussi l’appeler le gros lourd. Ça fait des semaines qu’il s’en prend à April dans le dos de Priam. Il joue les durs dans les couloirs de l’école.

Sauf que je ne laisserai personne s’en prendre à ma meilleure amie. Je le jure sur toutes les BD que je possède. Donc, aujourd’hui, je vais me venger.

April se colle un peu plus à moi tandis qu’on est debout dans l’entrée du réfectoire.

— On va se faire tuer, Belle.

— Je m’en fiche. Ce sale rat méritait une bonne leçon.

Ma meilleure amie secoue la tête en pressant son épaule contre moi. Nous sommes toutes deux suspendues à ce qui se passe dans le réfectoire. Ed est installé à une table au milieu de la pièce, en compagnie de ses amis harceleurs. Aujourd’hui, il n’a rien trouvé de mieux que d’enfermer April et d’autres filles dans les toilettes.

— Il va nous étouffer entre ses bras.

Je me redresse tout en ignorant ses dernières paroles.

— J’espère que t’es prête à courir vite, je la préviens en sentant un sourire menacer de me cueillir.

Le spectacle va commencer. On s’apprête toutes les deux à détaler. Mais on ne quitte pas des yeux Ed, qui entame son plat de lasagnes avec empressement.

Soudain, il écarquille les yeux et se met à tousser bruyamment. Les mains plaquées sur son torse, il recrache sa bouchée, complètement perdu.

Le sel est son nouveau meilleur ami ! Tandis qu’il se tenait dans la file du réfectoire avec son plateau d’une main, April a fait semblant de le bousculer, et j’en ai profité pour déverser un sachet entier de sel dans ses lasagnes.

April tire sur la manche de mon pull, sans pouvoir retenir un gloussement.

— Vite, on se tire, m’ordonne-t-elle.

Mais je ne bouge pas, pas encore. C’est trop bon de remettre à leur place ceux qui se sentent supérieurs à nous. Ils pensent pouvoir nous martyriser sans qu’on finisse par ouvrir notre bouche.

Sauf que j’ai décidé de l’ouvrir. Et de mordre.

Ed avale une grosse gorgée d’eau en secouant la tête. Je vois d’ici qu’il est aussi rouge qu’une tomate, et je lâche un rire de mon côté. Je pousse un sifflement bruyant. Impossible que je me taise, c’est trop beau pour être vrai !

J’espère qu’April est prête à courir !

— Régale-toi bien, Ed ! je hurle les mains en porte-voix de chaque côté de ma bouche.

Ce gros naze me repère à l’entrée du réfectoire et je vois immédiatement la haine se peindre sur ses traits. Ça le rend encore plus moche. Mais ce qui me fait peur secrètement, ce sont les muscles de ses bras. Ed a dix-sept ans, comme Priam, et il n’hésite pas à nous menacer secrètement de nous péter les jambes.

Qu’il me touche ou touche April, et je lui taperai droit entre les jambes ! Parole de scout !

— Vous ! Bande de connasses ! il hurle en brandissant un doigt dans notre direction.

Il repousse déjà sa chaise sous les rires des autres jeunes du réfectoire.

— C’est le moment de couriiiiir ! je hurle en faisant demi-tour.

April se place à mes côtés et nous nous enfuyons à toutes jambes. Mais j’entends Ed dans notre dos. Il court vite, et s’il nous rattrape, on est mortes.

On arrive dans le couloir principal en courant toujours. Au loin, pas mal d’élèves sont en train de discuter en groupe. On est prises comme des rats, ils vont nous ralentir !

— Va dans les toilettes de droite ! j’ordonne à April.

Elle s’exécute tandis que je continue de courir droit devant moi, Ed sur les talons.

— Je vais te briser en deux ! il hurle dans mon dos.

J’accélère ma course, la bouche pincée.

— Il faudrait déjà m’attraper !

Honnêtement, je sens qu’il va finir par le faire. Il n’est plus qu’à quelques pas de moi. Et au moment où sa main va agripper mon épaule et mes cheveux, je me heurte de plein fouet à un individu qui se dresse volontairement sur mon chemin.

— Qu’est-ce que…

Mais je n’ai pas le temps de terminer ma question que des mains tentent de me retenir de tomber. La seconde suivante, je suis cachée derrière une silhouette un peu plus grande que moi. Et mes yeux tombent sur l’arrière d’un crâne aux cheveux bruns.

L’individu me tient dans son dos, m’empêchant de faire face à Ed.

Qui a décidé d’être mon sauveur ?

J’ai bien vite ma réponse quand une voix retentit :

— Qu’est-ce que tu fais, Ed ?

C’est la voix de Priam. C’est lui qui s’est dressé sur mon chemin, a arrêté ma course et m’a propulsée derrière lui comme si j’étais une vulgaire BD qu’on valdingue d’étagère en étagère. Je joue des coudes pour passer devant lui, mais il se décale pour me bloquer la vue.

— Bouge de là, Priam, j’ordonne, je vais me le faire.

Je vois Ed qui attend que je me retrouve devant lui, et vu son air meurtrier, je crois que c’est lui qui va me tuer.

— Cette garce a empoisonné mon plat, crache Ed en se redressant.

Je suis à deux doigts de lui tirer la langue. Mais j’essaye d’être mature donc je me retiens. En revanche, je n’hésite pas à dresser discrètement mon majeur dans sa direction, tout en me redressant à mon tour.

Priam se tourne vers moi, les sourcils relevés. Il ne semble pas surpris par ces accusations contre moi. Au contraire, il a l’air… amusé.

— T’as empoisonné son plat ? me demande-t-il.

Je fixe une seconde ses yeux verts, jusqu’à m’y noyer, avant de bougonner :

— J’ai pas de comptes à te rendre. Mais si tu veux tout savoir, non, je suis complètement innocente.

J’entends Ed pousser des jurons, mais il ne tente pas de contourner Priam pour s’en prendre à moi. Il reste à bonne distance, comme s’il avait peur de l’affronter.

— Innocente ? répète Priam. À d’autres, Bella.

— C’est BELLE !

Il hausse ses épaules, nullement désolé. Puis il se tourne vers Ed, mais je reprends déjà :

— Ce naze harcèle des élèves, et il s’en est pris à April !

Je vois les épaules de Priam se tendre.

— Qu’est-ce que tu as fait à ma sœur ?

Ed semble se recroqueviller sur lui. Celui qui se prenait pour un lion n’est qu’un petit chaton qui ne sait plus griffer à cet instant, et je savoure ma victoire éphémère. Ed secoue son visage mais Priam s’approche de lui. Ils échangent des paroles que je n’entends pas, et finalement, le gros naze d’Ed fait demi-tour et s’enfuit d’un pas rapide.

Alors il ne reste que Priam, moi, et quelques autres élèves qui se remettent à parler entre eux.

— J’avais pas besoin que tu m’sauves ! je crache.

Priam croise les bras sur son torse. Ces derniers temps, il s’est sacrément mis au sport. Parfois, je le vois s’entraîner dans son jardin. Non pas que je l’observe, hein… C’est juste que… Ouais, parfois mes yeux traînent.

— Je ne t’ai pas sauvée. Tu es assez grande pour te débrouiller seule. Mais vu ta maladresse, j’avais juste peur que tu n’arrêtes pas ta course et fonce droit dans les élèves innocents.

Il a l’air sincère, mais je sais ou du moins je sens qu’il y a autre chose qu’il ne dit pas.

Je redresse le menton en souriant d’un air insolent :

— Tu mens, Priam. T’as bien voulu me sauver.

Il hausse une nouvelle fois les épaules sans toutefois me contredire. Je m’éloigne à reculons, mes yeux toujours plongés dans les siens :

— Oublie pas qu’on se déteste, toi et moi.

Il m’observe m’éloigner, la bouche pincée.

— Je te déteste ! s’exclame-t-il à son tour.

Je lui fais un clin d’œil, pivote sur mes talons et m’enfuis une nouvelle fois en courant, pressée de retrouver April.

Moi aussi, je te déteste Priam Brings ! Mais parfois… je me demande si un jour je pourrais l’apprécier. Et peut-être même davantage. Qui sait ? Le destin est parfois super moqueur et décide de nous emmerder en nous rapprochant des personnes que nous détestons.

Après tout, c’est facile de haïr quelqu’un, mais c’est encore plus compliqué de l’aimer.

Mais qu’est-ce que je raconte ? Je parle de Priam ! Argh. Laissez-moi vomir !

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BELLE, de nos jours, Boston

 

 

Je termine mon footing sous les rayons du soleil, car aujourd’hui, il brille dans le ciel de Boston. Et ça fait du bien parce qu’hier j’ai cru me noyer tant il pleuvait. Inutile de vous dire que porter des talons aiguilles sur un sol trempé était une mauvaise idée. J’avais l’impression d’être en pleine séance de ski nautique, ou plutôt d’être soudainement une grosse boule de bowling, et les gens sur le trottoir, les quilles à renverser.

Ça va ! Ne vous moquez pas. Je n’ai renversé qu’une bonne femme qui proférait des injures. Ça aurait pu être pire.

Je m’arrête à l’entrée d’un square, le City Square Park. L’endroit est situé dans le quartier de Charlestown. Je trottine non loin du mémorial de la Seconde Guerre mondiale qui trône en son centre. Mon portable se met alors à sonner. Je le déloge avec difficulté, l’appareil étant coincé entre le tissu serré de mon legging de sport et ma peau.

C’est ma mère.

Comme il est à peine onze heures ici, il doit être encore tôt chez mes parents. Et elle m’appelle en FaceTime. Sûrement pour vérifier que je suis toujours vivante malgré notre appel de la veille.

Je glisse mon doigt sur l’écran et le visage de ma mère s’affiche. Ses yeux s’agrandissent et un sourire plein d’amour apparaît sur son visage avant que je n’aperçoive le visage de mon père se coller à sa tête.

— Belle ! dit ma mère, on a essayé de te joindre il y a cinq minutes.

Je marche le long du parc tout en essuyant une goutte de sueur sur mon front. Je déteste quand elle prend son air de militaire ultra sérieux avec moi. Ça me donne envie de la taquiner.

— Désolée, je réponds naturellement, j’étais en train de braquer une banque.

— Belle, soupire mon père avant d’esquisser un sourire.

Il n’a jamais pu résister à mon humour pourri, après tout.

— OK, OK, c’était faux. J’étais juste en train d’étouffer quelqu’un dans le métro.

— Belle Murray ! s’exclame ma mère.

Je glousse sans pouvoir m’en empêcher en remarquant son expression inquiète.

Pendant les cinq minutes qui suivent, ma mère m’explique comment elle se retient chaque jour de tuer son voisin qui fait des fêtes jusqu’à deux heures du matin sans se soucier des autres. Et comme d’habitude, mon père est là pour la calmer. Ça a toujours été ça, eux deux.

Ma mère, forte et entêtée. Une vraie louve prête à mordre au moindre coup. Et mon père, celui qui l’équilibre et la calme sans même qu’elle s’en rende compte. Ils me manquent, et j’ai hâte qu’ils viennent me rentre visite.

— Et tes voisins ? poursuit ma mère. Comment sont-ils ?

— Des petits jeunes super cool.

— D’accord. Mais s’ils t’ennuient…

— Non, maman. Je ne vais pas tester sur eux les techniques d’auto-défense que tu m’as apprises.

Mon père, qui est retourné à la cuisine, rigole bruyamment. Ça aussi, c’était la passion de ma mère, les prises d’auto-défense. Au moins, si un corps se colle à moi contre ma volonté, je sais comment m’en débarrasser.

Et en parlant de corps, une image parfaitement délicieuse me vient en tête. Le mien, contre celui de Priam. Nous deux, perdant les pédales et oubliant toutes nos envies de meurtre pour nous laisser guider par un désir sans limite.

Bordel. Je m’égare encore !

— J’ai vu passer des infos, reprend ma mère en me sortant de mes délicieuses et dangereuses pensées, Boston abrite vraiment pas mal de crimes.

— Comme toutes les villes du monde, maman. Le taux de criminalité à Seattle, votre ville, est aussi élevé.

Elle plisse les yeux, ne sachant pas vraiment si elle doit me croire ou non. Une délicieuse odeur me parvient. J’aperçois une sorte de fourgonnette ouverte à quelques mètres.

Je conclus rapidement ma conversation et me laisse guider par l’odeur de beignet. En acheter un et me l’enfiler alors que je viens de courir serait une mauvaise, très mauvaise idée, pas vrai ?

Mais en même temps, qui pourrait résister au sucre ? Je pose une main sur mon ventre que ma brassière de sport laisse nu.

Oh, c’est bon !

Une minute plus tard, je paye au moyen de ma carte bancaire synchronisée sur mon portable et quitte la fourgonnette du diable, avec non pas un beignet, mais quatre petits. Ils sont encore chauds et le chocolat est un pur bonheur pour mes papilles.

Je finis rapidement mes beignets. Il me reste mon sachet plein de miettes que je décide de jeter au hasard aux oiseaux autour de moi. Mauvaise idée, comme à mon habitude. Parce que rapidement, je me retrouve entourée de nombreux oiseaux et tourne sur moi-même en poussant un cri pour les chasser.

— Satanées bestioles, je m’exclame en secouant la tête. Toi, piou piou, écarte-toi ou je te jure que je t’envoie directement à KFC.

La sale bête m’ignore et tente de donner un coup à mon sachet vide.

— Hé ! On se calme, mes petits gars ! Je n’ai plus rien. Regardez !

Je secoue mes bras comme une poule sous cocaïne.

Rapidement, les pigeons et les autres oiseaux s’éloignent en comprenant que je suis effectivement sans ressources et je pousse un soupir de soulagement. Au moins, aucun d’eux ne m’a chié dessus. Pour l’avoir testée, je ne conseille l’expérience à personne.

Au moment où je m’apprête à faire demi-tour, je me fige. Et je fais face à April qui se retient difficilement de rire. À ses côtés ? Son frère, qui lui se fiche ouvertement de moi.

Que le roi des pigeons vienne m’achever.

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PRIAM

 

 

La sculpturale métisse qui était en train de se battre avec des pigeons m’observe désormais d’un air haineux. Un nouvel éclat de rire que je peine à réprimer s’étouffe dans ma gorge et Belle s’énerve davantage.

— Si ton frère n’arrête pas, lance Belle à ma petite sœur, je lui fais manger mon sachet.

Fais-moi manger ce que tu veux, mon ange. Surtout si ce sont tes satanées lèvres qui me tourmentent depuis des jours.

À mes côtés, April se contente de secouer la tête avant de pousser un soupir.

— Tu viens de bouffer des beignets alors que t’as fait du sport, Belle ? Tu as eu absolument raison.

Me calmant enfin, j’en profite pour observer sa… tenue de sport. Le legging qui moule ses longues et fines jambes les rend interminables. Et puis mon regard se pose sur son ventre nu. Je n’ai désormais plus envie de rire. Putain, je parie qu’elle est douce. Je la sentais contre mon ventre lorsqu’elle me tenait entre ses cuisses, trois jours plus tôt.

Puis mes yeux tombent sur sa poitrine, et je ne peux retenir un petit grognement sourd. Je toussote pour le dissimuler, mais Belle a senti mon regard. Et tout de suite, je vois ce qui se cache derrière la tempête de ses yeux. Ce lien qui nous bouffe. Cette électricité qui me donne envie de la coller à moi avant de la dévorer.

Parce que oui, merde, je veux la dévorer.

Je veux me battre contre Belle Murray. Je veux gagner contre elle. Mais par-dessus tout, je veux épancher la soif que j’ai pour elle. Une soif qui s’est abattue sur moi, que je n’ai pas vue venir.

Mais je n’ai pas besoin de me protéger de cette tempête. J’ai besoin d’entrer dans son corps pour la faire mienne. Je veux entrer dans Belle, m’abreuver de ce feu qui brûle en elle et qu’il m’enflamme à mon tour.

Je veux sentir sa peau, la mordre et gémir à son oreille quand elle enfoncera ses ongles dans mon dos. Elle luttera. Et je lutterai. Mais nous ne ferons qu’un le temps de quelques heures.

Je sens mes muscles se tendre sous son regard avide. Un regard qu’elle n’arrive pas à contrôler. Ma petite sœur nous raconte une anecdote pendant ce temps.

Je ne quitte pas Belle des yeux. Et finalement, elle détourne le regard. Oh oui, mon ange, je sais que tu ressens la même chose. Malgré ta haine pour moi, l’attirance est là.

Elle nous guette, prête à envoyer ses soldats nous mettre à terre. Prête à nous ensevelir sous une armée de sensations qu’on ne peut combattre que d’une seule manière : en cédant et en hissant le drapeau blanc.

Et Belle, comme moi, sait qu’on finira effectivement par céder. Nous nous baiserons dans l’espoir de détruire l’autre.

Elle se souvient d’elle contre moi. De moi contre elle. De mon souffle, du sien, et surtout de nos corps luttant l’un contre l’autre avant de lutter ensemble dans l’espoir d’obtenir une once de ce plaisir tant attendu.

Belle inspire brusquement et recule d’un pas.

— Je dois y aller ! On se voit plus tard, April !

Elle s’éloigne déjà sans un regard en arrière. Je ne lâche pas sa silhouette des yeux jusqu’à ce qu’elle quitte le square. Je sens April qui m’observe étrangement.

— Elle te plaît.

April, comme d’habitude, va droit au but.

— Mon corps est attiré par elle, je lui avoue.

Je n’ai aucune raison de mentir.

— Mais il y a plus, rétorque April.

Je me tourne vers elle, les sourcils arqués. Qu’est-ce qu’elle raconte ? Non, il n’y a pas plus ; ce n’est que… Ce n’est qu’une sorte d’attirance physique qui a éclot au milieu de notre combat d’ego.

— Je vois comment tu la regardes, Priam. Mais Belle n’est pas une proie. Elle se bat encore plus férocement que toi.

Je souris doucement. Oh oui, elle le fait.

Je m’apprête à rétorquer quelque chose, mais ma petite sœur est prise d’une vilaine quinte de toux qui ne s’arrête pas. Inquiet, je tends un bras vers elle.

— Le pollen, m’explique April.

Aussitôt, je suis rassuré. C’est vrai, c’est le début du printemps. Depuis des années, ça l’a toujours rendue malade.

Mon téléphone sonne ; le nom de Reyes s’affiche à mon écran.

— Ah, reprend April qui a récupéré son souffle, tu dois aller sauver les méchants ?

Je pousse un soupir faussement vexé.

— Quand on était jeunes, tu disais que j’allais sauver le monde.

— Tu sauverais le monde pour moi, nuance.

Je la regarde s’éloigner, souriant doucement. Elle dit vrai. April possède l’âme la plus pure et la plus précieuse que je connaisse.

Je sauverais sans doute le monde pour April. Mais je le brûlerais pour Belle. C’est dangereux, c’est contre mes principes professionnels. Et c’est contre ma conscience qui ne la supporte toujours pas.

Mais je le brûlerais, sans aucun regret. Rien que pour posséder son corps le temps d’un instant. Avant de me battre une nouvelle fois contre elle et de gagner, lui infligeant la défaite.

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