Le Jeu des tricheurs
Chapitre 38 - Une douleur indescriptible
CHAPITRE 38
Une douleur indescriptible
BELLE
— Qui es-tu ? j’articule difficilement.
Pitié, ne me dis pas que tu es le plan cul de Priam. Parce que je vais entrer dans la pièce et le tuer de mes propres mains.
La femme fronce les sourcils, apparemment surprise de me trouver là, puis finalement ses lèvres s’étirent en un lent sourire et elle passe la main dans ses cheveux.
— Val, elle me dit comme si c’était une évidence.
Comme si j’étais censée la connaître.
— Toi, t’es qui, poupée ?
Elle se moque de sa nudité, apparemment, les mains sur ses hanches étroites. Et moi, je ne peux que rester là, aussi immobile qu’une putain de statue.
— Tu viens jouer avec nous ? me demande-t-elle comme je ne lui réponds pas.
J’inspire brusquement en faisant une grimace. Jouer avec eux ? Oh, j’imagine parfaitement comme ils devaient jouer entre eux.
— J’ai hâte, continue-t-elle alors que je reste silencieuse. Il est plutôt sauvage, alors prépare-toi.
Sauvage. Priam est sauvage. Je le sais, et elle aussi, désormais.
— Je vais commettre un meurtre, je murmure en pensant à cet enfoiré.
Je vais tuer Priam. Lui arracher les yeux. Et les faire manger à Fatal. Une partie de moi exige d’avoir des explications et d’aller à la confrontation, mais l’autre n’en veut pas, elle veut fuir pour se protéger et oublier ces deux dernières minutes.
— Ohhhh, continue Val, désarçonnée par mon mutisme. En fait, t’es celle qui fournit Reyes ?
Quoi ?
Qui est Reyes ? Et qui lui fournit quoi, bordel ?!
J’entends d’autres voix derrière elle : Priam hurle des jurons. Il se matérialise soudain devant moi. Ses yeux se remplissent d’horreur et d’incompréhension en me découvrant. J’ai la nausée en le voyant. Il est torse nu, uniquement vêtu d’un short noir. Ses cheveux sont emmêlés, comme si on venait de passer la main dedans. Ses yeux fatigués. Je l’imagine aisément embrasser cette Val alors qu’elle tire sur ses mèches sensuellement.
Mon Dieu, je vais vomir.
Je m’inquiétais pour sa sœur très malade, et lui, il s’amusait ? Combien sont-ils là-dedans ?
— Belle ? s’exclame Priam.
J’ai envie de pleurer en l’entendant prononcer mon nom. Je me déteste d’être si faible, mais je suis fatiguée, mes émotions sont exacerbées, et Priam vient de me briser le cœur.
Je lève le menton comme si je n’étais pas en train de m’effondrer intérieurement. En le voyant s’approcher de moi, je sais que ça va être difficile de fuir. Je recule et Priam fronce ses sourcils, la main suspendue entre nous.
— C’est quoi ce bordel, Priam ?
J’inspire brusquement et la fille s’éloigne aussi discrètement que possible en sentant la tension qui s’installe entre nous.
— Ce n’est pas ce que tu crois, commence Priam en fronçant les sourcils.
— C’est la phrase cliché du mec qui vient de tromper sa copine, je lui réponds d’une voix tranchante.
Je bous intérieurement. Et lui recule comme si je venais de le frapper. La déception se lit sur son visage. Oh, non, non, c’est à moi d’être déçue ! Pas à lui !
— Tu crois que je t’ai trompée, mon ange ?
Il prononce ce surnom – mon tendre surnom – avec colère. Comme s’il cherchait à dissoudre un acide dans mon corps.
Je plaque mes deux mains sur sa poitrine. Il ne bouge presque pas mais ça me fait du bien de me déchaîner. Je me retiens depuis hier, depuis April. Et je laisse enfin libre cours à une partie de mes émotions.
— J’en sais rien, Priam, je crache. Pourquoi une femme nue vient de m’ouvrir la porte de ton putain d’appartement ?!
Je hurle, désormais, à bout de patience.
Priam pousse un juron, et je fais demi-tour. Il se place immédiatement devant moi.
— Attends ! Bordel, Belle ! Tu deviens folle.
Je ne veux pas attendre. J’ai mal, alors je veux lui faire mal en retour. Je poursuis :
— Je n’ai pas de temps à perdre avec toi. Je venais te dire que ta sœur est chez elle. Tu devrais passer la voir plutôt que… de faire ce que tu étais en train de faire.
— Tu me blesses, Belle, continue-t-il en serrant les poings. Tu… tu n’as aucune confiance en moi.
Il a tort. J’avais confiance en lui. Et c’est lui qui vient de me blesser. Non, je ne veux même pas entendre ses explications. Je suis épuisée et je veux juste rentrer chez moi. Je veux qu’il se tienne loin de moi. Parce que j’ai mal, putain.
— Va te faire voir, Priam. Toi et ta confiance.
Il serre les mâchoires. Il avance d’un pas, l’air furieux. Mais je refuse de me laisser impressionner.
— Ne me touche pas Priam. Ou je te brise les doigts, et je suis sérieuse. Va voir ta sœur. C’est tout ce que je te demande. Ça ne devrait pas être compliqué, si ?
Il s’immobilise et secoue la tête, la mine défaite. Il est fou de rage et blessé, je le sens, mais il se contient. Quant à moi je suis épuisée. Par tout.
— Je ne t’ai pas trompée, putain ! Mais le fait que tu puisses penser le contraire…
— Difficile de penser autre chose vu ce que je viens de voir. Bravo, t’as réussi à tricher une nouvelle fois. Mais je ne te suivrai pas dans cette partie.
Je m’éloigne en le bousculant. Cette fois, il me laisse faire.
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PRIAM
J’ai la gueule de bois. Une méchante gueule de bois. Ça fait des années que je ne me suis pas retrouvé dans un état pareil à vouloir vomir toutes mes tripes.
Et la situation m’échappe sans que je puisse faire quoi que ce soit.
Belle s’éloigne. Je suis en colère, furieux contre moi, contre elle, et contre ce satané Reyes.
Reyes. Qu’est-ce que t’as foutu ?!
Je me suis réveillé péniblement cinq minutes plus tôt. Ces dernières heures, j’ai déconné. J’ai bu plus que de raison. Je me passais encore en boucle les paroles du médecin de ma sœur. Ma petite sœur, si fragile et malade. Peut-être mourante.
La seule chose sur laquelle je n’ai aucun contrôle. La maladie. La vie se joue de nous. Et nous sommes condamnés à prier, pour qu’elle soit clémente avec nous.
J’ai quitté l’hôpital au milieu de la nuit, et je me suis retrouvé chez moi, à boire. Reyes a fini par me rejoindre, et tandis qu’il descendait une nouvelle bière sur mon canapé, je me suis laissé tomber sur mon lit et ai volé quelques heures de sommeil.
Quand je me suis réveillé, mon appartement était sens dessus dessous. Cet enfoiré de Reyes était là, mais il n’était pas seul : il avait appelé son plan cul.
Je n’ai pas touché cette femme. Je venais à peine de me rendre compte de sa présence quand j’ai entendu la voix de Belle.
Belle, qui ne m’a pas laissé le temps de m’expliquer et m’a repoussé sans que je puisse me défendre. Putain, ça fait mal. Même si une part de moi peut la comprendre. J’aurais vrillé en voyant un homme nu sur le seuil de son appartement, qu’il y ait une explication ou non.
Je serre les poings rien qu’en pensant à une telle vision.
Reyes, je vais te tuer.
Je claque la porte et croise l’inconnue qui commence à s’habiller. Elle doit comprendre que la fête est finie.
Je ne m’attarde pas sur elle et avance dans mon salon dont les baies vitrées donnent sur une partie du quartier. Reyes est en train de s’endormir sur mon canapé, lui aussi dans un sale état. Mais cela ne m’inspire aucune compassion. Je ne ressens que de la colère. Je m’avance vers lui.
— Toi ! je crache.
— Salut, mon pote, articule-t-il avec la voix cassée. T’as l’air stressé.
Stressé ? Non. Furieux ? Assurément.
Il me sourit. Il est complètement alcoolisé.
Je me penche vers lui et le saisis par l’épaule avant de le relever violemment. Il fronce les sourcils, et ses mains s’accrochent à mon avant-bras pour me repousser mollement. Il est dans un état second et vacille quand je le relâche.
— C’est quoi ton problème ? il crache.
Je le pousse et il retombe contre le dossier du canapé. Si nous étions tous les deux dans notre état normal, Reyes serait déjà en train de m’en coller une.
Il marmonne des paroles inintelligibles. Le brouillard qui l’entourait commencer à se dissiper quand je me colle contre lui.
— Toi. C’est toi mon problème. Tu viens de ruiner ma relation avec la femme que j’aime. Et si elle refuse de m’écouter, je jure que je te retrouverai pour t’achever. Je ne serai plus ton avocat, je serai ton ennemi.
Ma voix est tranchante. Je crois bien ne jamais lui avoir parlé comme ça. Pourtant, je pense chacune de mes paroles. Je… J’aime Belle. J’ai besoin d’elle, alors que tout est en train de s’écrouler autour de moi.
Reyes est le prince déchu de Boston, destiné à régner sur la pègre de la ville. Le royaume lui est offert. Mais chez moi, il ne règne pas.
— La femme que t’aimes ? il répète en lâchant un petit rire.
— Range tes merdes et vire ton cul d’ici, j’ordonne à Reyes.
Je file vers ma chambre sans un regard en arrière.
Je prends conscience de mes paroles. Bien sûr que je suis fou d’elle putain. Cette satanée femme. Intrépide et dangereuse.
Je suis tombé pour Belle Murray. Et la chute est trop bonne pour que je renonce à elle.
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