Le Jeu des tricheurs
Chapitre 41 - L'heure de l'orage ?
CHAPITRE 41
L’heure de l’orage ?
PRIAM
L’histoire, mon histoire, est loin d’être terminée. Après la fin de certains chapitres, d’autres s’ouvriront. Je serai accompagné de Belle, d’April et de ce satané Reyes pour les écrire.
Mon père disait toujours qu’on ne peut jamais imaginer le futur, car le destin sera toujours là pour nous prouver notre incompétence à deviner la suite.
Ma mère se moquait de lui, ne croyant pas au destin et encore moins au hasard.
Mais j’ai un secret à vous confier : ça me fait sacrément peur, le lendemain. Voyez ça à travers mes yeux : notre vie si tranquille un jour peut être complètement chamboulée le lendemain.
Certaines personnes passent dans nos vies, les marquent, puis disparaissent ensuite. Elles nous laissent des souvenirs, des mots, des petits mots de vie qui nous rappellent à elles.
Ce que tu as aujourd’hui peut disparaître demain. Ce que tu n’as pas maintenant peut t’être donné plus tard, parfois sous une forme dont tu ignorais l’existence. La paix. L’amour. La richesse.
C’est plutôt flippant, dit comme ça, non ?
J’aimerais que mon père soit vivant pour lui dire que oui, je n’arrive pas à imaginer le futur. Oui, ça me fait peur. Mais plus autant qu’avant. La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Elle est pleine d’embûches et la paix est rare. Mais à cet instant, je me sens bien, à ma place.
Belle est en train d’expliquer à April la meilleure façon de tuer quelqu’un sans laisser de traces. Ma petite sœur boit ses paroles. Mon sourire s’élargit. Une semaine a passé depuis… depuis que je me suis mis à nu devant Belle.
Les joues d’April sont plus colorées aujourd’hui, et elle se tient droite sur sa chaise. Elle est fatiguée, mais elle respire.
Son cœur est fatigué, mais il ne s’est pas arrêté. Et c’est tout ce qui importe.
— Tu me sembles un peu trop bien renseignée sur la question, dit April.
Belle a une main posée sur ma cuisse, de l’autre elle se saisit de son verre de vin qu’elle descend d’une traite. Elle hausse les épaules, feignant l’innocence.
— J’avais vu ça en cours, reprend Belle avec un petit sourire. Le poison ! C’est la clé pour tuer sans laisser de traces.
— Hum, j’interromps leur conversation. Pas sûr que le médecin légiste qui s’occupera du corps ne voie rien.
Sauf en cas de poison indétectable. Belle tourne son visage vers moi avant de lever les yeux au ciel. Elle déteste être contredite et j’adore le faire juste pour voir le froncement de ses sourcils et de son nez.
— Il faut déjà pouvoir le détecter, contre-t-elle. Imagine, tu augmentes une dose de médicaments que prend la victime, on va penser à une mort naturelle, et bingo ! Même plus besoin de divorcer.
J’embrasse sa tempe sans pouvoir m’en empêcher. Regardez-moi devenir un canard affectueux. Je n’y peux rien, me battre avec elle est si euphorisant.
— C’est vrai, reprend April de l’autre côté de la table, j’ai aussi entendu parler du polonium.
Je laisse les deux femmes de ma vie repartir dans un débat interminable. En définitive, le retardataire arrive.
J’avais dit à Reyes de faire un effort de ponctualité, mais mon client et ami s’en moque, apparemment. En revanche, il porte un polo et un jean simples, mais dont la qualité est évidente. Il s’arrête près de notre table lorsque je me lève. Il observe ma petite sœur sans trop savoir comment agir.
— Salut, lance-t-il finalement avec un air charmeur.
Je me penche vers lui comme pour lui faire une accolade et murmure à son oreille :
— Les deux sont hors limite.
Reyes éclate de rire et s’éloigne avant de tendre la main à April, puis à Belle.
— Tu es en retard, je lui dis une fois qu’il est assis.
Reyes passe une main sur son crâne aux cheveux courts.
— Morgane.
Il ne prononce que ce nom, et il n’a nul besoin d’en dire davantage. La substitute du procureur de la ville lui mène la vie dure, et ce n’est qu’une question de temps avant qu’une confrontation entre eux n’ait lieu. À moins qu’elle n’ait déjà eu lieu. Je n’en sais foutrement rien tant mon ami est secret.
Reyes se tourne vers April et tente de la charmer. Quand elle l’envoie balader, je dissimule mon sourire derrière mon poing.
Ce soir, rien ne compte à part l’instant présent.
Mais quelque chose au creux de mon ventre me fait peur. Un orage s’annonce. Je l’ignore et me concentre sur la conversation qui prend place.
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BELLE
Priam s’est endormi près de moi. Il est allongé sur le ventre, ses deux bras entourant son oreiller dans lequel il a enfoui son visage.
Je suis fatiguée, c’était une longue journée. Mais je n’arrive pas à dormir. J’ai un poids dans la poitrine. Un poids qui refuse de me quitter.
Alors je me contente d’observer le plafond, écoutant le bruit de la pluie qui s’abat contre les fenêtres de la chambre. L’orage gronde dehors, illuminant le ciel.
La pièce s’éclaire une seconde après que la foudre a frappé.
Je me demande si April arrive à dormir. Elle est dans la chambre d’amis de l’autre côté du couloir ; nous sommes rentrés tard, et Priam voulait qu’elle reste chez lui.
April a toujours aimé les orages quand on était gamines. Tandis que je dormais dans son lit lors de nos soirées pyjamas, elle se tenait devant la fenêtre pendant une bonne partie de la nuit à observer le ciel.
« Regarde mon ciel, Belle ! Il est si beau ! »
« Son ciel », comme elle l’appelait quand on était ados.
Les minutes s’écoulent mais je ne dors toujours pas. Alors je me redresse, embrasse le dos de Priam puis enfile son tee-shirt et sors de sa chambre sans le réveiller. Mes pieds me guident d’eux-mêmes au bout du couloir. Je pousse doucement la porte. La pièce est plongée dans une semi-obscurité, uniquement éclairée par la lune et le ciel grondant.
Comme je m’y attendais, April ne dort pas.
Allongée sur le lit, elle tourne son visage vers moi en m’entendant arriver. Ses lèvres s’étirent doucement en un sourire tendre.
Puis elle tapote le matelas à ses côtés.
Sans un mot, nous nous comprenons. Je m’allonge près d’elle, colle ma poitrine à son dos et serre mes doigts contre les siens. Nous regardons toutes les deux par la fenêtre. Puis sa voix chuchote :
— J’aime l’orage.
— Tu as toujours aimé ça.
Elle sourit contre moi. Je peux presque sentir son sourire. Ses doigts jouent avec les miens.
— J’espère que Fatal n’a pas peur du noir, toute seule chez moi, dit-elle doucement.
Qu’elle puisse penser à son araignée maintenant me fait rire.
— Les araignées ne sont pas effrayées par le noir, April. Promis.
Elle reste silencieuse une seconde puis reprend :
— Et toi ? Tu as peur du noir ?
Je fronce les sourcils. Je ne crois pas non, alors je secoue la tête.
— Non. Et toi, April ? Tu en as peur ?
— Oui, un peu. Mais ça va, puisque tu es là. Et si tu n’as pas peur de l’obscurité, tu devras me protéger du noir, Belle. Mission de meilleure amie.
Je souris encore puis je ferme les yeux avant d’embrasser l’arrière de son crâne.
— OK. Promis.
Nous restons silencieuses, calmes et en paix. Ses doigts ne lâchent pas les miens. Jamais. Puis un nouveau grondement retentit.
— Regarde ton ciel, April. Il est si beau.
Elle m’obéit. Elle l’observe, longuement, sans jamais s’éloigner de moi.
— Merci d’être mon héroïne de BD, Belle. Je t’aime.
Pour toute réponse, je me colle un peu plus à elle. Elle se tourne dans mes bras et mes yeux se plongent dans les siens. On se sourit une nouvelle fois. À cet instant, le temps n’a pas de prise sur nous. Ni la maladie. Nous avons à nouveau quinze ans. Deux jeunes femmes qui se sont trouvées et aimées, animées par leur soif d’être la super-héroïne de l’autre. Elle est épuisée, je le vois, mais elle lutte pour rester éveillée. Demain, nous parlerons de l’avenir et de l’espoir qui grandit en moi parce que je sais qu’elle va guérir.
April est la jeune femme la plus forte que je connaisse. Alors j’embrasse son front et murmure :
— Dors, April. Je veille sur toi.
L’obscurité restera loin d’elle cette nuit, parole de meilleure amie.
— N’oublie pas, Belle. Ton cœur doit battre deux fois plus. Une fois pour continuer à m’aimer. Et une seconde fois pour aimer Priam.
Puis la fatigue prend finalement le dessus sur nous. Et nous nous endormons l’une contre l’autre, sans jamais nous éloigner.
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