Le Jeu des tricheurs
Chapitre 45 - Un cœur qui a aimé ne disparaît jamais
CHAPITRE 45
Un cœur qui a aimé ne disparaît jamais
BELLE
— Je veux qu’elle porte de l’orange.
Ma mère se tient assise près de moi et glisse une mèche de cheveux derrière mon oreille. Je n’ai pas prononcé un mot de ces deux derniers jours. Mais je devais dire ça. Parce qu’ils parlent de l’enterrement, avec la mère de Priam qui est désormais dans l’appartement.
Nous sommes cinq dans la pièce, mais tout est si vide. Mon cœur est vide. Ma tête l’est. Mon âme ? Oh, elle n’est déjà plus là.
— Qu’est-ce que tu as dit ? me demande ma mère en penchant son visage vers moi.
Je ne sais pas ce qu’il s’est passé ces deux derniers jours. Je sais juste que la journée, ma mère se tenait là. Et quand je finissais par me laisser tomber sur le canapé à la tombée de la nuit, Priam était déjà assis là. Alors je m’asseyais contre lui.
Nous ne parlions pas. Mais nous étions là, ensemble. Ensemble, et pourtant si seuls. Si loin l’un de l’autre.
— C’est… C’était la couleur préférée d’April, je murmure. Je veux qu’elle porte de l’orange pour son…
Je ne dis pas le dernier mot. Son enterrement. Une partie de moi espère toujours qu’elle va ouvrir la porte de la chambre et apparaître sur le seuil. Je veux la serrer contre moi et lui demander de rester.
— Je ne pense pas que… se hasarde la mère de Priam.
— De l’orange, la coupe ce dernier. Oui. De l’orange.
Lui non plus, il ne parle pas vraiment. Oh, je sais qu’il hurle à l’intérieur de lui-même. J’entends presque ses cris de détresse. Mais aucun mot ne quitte ses lèvres. Nous sommes condamnés à gémir et à hurler en silence. Et ce sont les cris les plus douloureux, ceux que les autres ne peuvent entendre. Moi, je les entends. Car nous crions à l’unisson.
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Deux jours plus tard
April porte de l’orange.
Ma mère a choisi une robe parfaite pour elle. Elle lui aurait plu.
Elle est maquillée, elle a l’air paisible, là, les yeux fermés. En paix, dans son cercueil.
Sa dernière demeure.
— Seigneur, écoute-nous, lance le prêtre.
Il fait face à la petite assemblée dans l’église.
Je suis assise au premier rang. Je me retiens de pleurer, cette fois. Je n’ai plus de larmes en réserve à cette minute. Je tente de prendre sur moi et respire doucement. Des pleurs me parviennent dans mon dos mais je les oublie. Ma mère, mon père. La mère d’April et Priam. Les amis d’April. Même Paul a fait le déplacement et se tient en retrait.
Priam est assis près de moi, les yeux rivés au sol. Les épaules voûtées, il reste silencieux, lui aussi. Tout comme ces derniers jours. Et comme les prochains probablement.
— L’un des proches d’April souhaite-t-il ajouter un mot ? reprend le prêtre.
Personne ne répond, moi la première.
Nous restons silencieux, perdus dans nos propres souvenirs et envahis par notre peine.
Aujourd’hui, nous enterrons ma meilleure amie. April va rejoindre le ciel. Elle nous attendra. Et le moment venu, elle nous ouvrira les bras.
Les têtes se secouent doucement pour refuser la proposition du prêtre. Priam reste léthargique de son côté.
Mais April mérite mieux. Je ne peux pas laisser sa lumière s’éloigner sans briller encore plus. Je veux qu’elle devienne une étoile. La plus brillante et la plus belle des étoiles que j’observerai dans son ciel.
Alors que le prêtre va reprendre la parole, je me lève du banc. Tous les regards se tournent dans ma direction, celui de Priam en premier. Il fronce les sourcils mais ne fait rien pour me retenir.
Je m’avance vers les marches derrière le cercueil, que j’évite de regarder, sinon je vais m’effondrer. Enfin, j’arrive près du prêtre, qui me sourit avant de se décaler.
— Merci, je chuchote.
Il y a des fleurs partout. De toutes les teintes. April aimait les couleurs. Elle les adorait. Ses dessins en étaient toujours remplis.
Je me dresse sur les marches et commence en fixant les portes fermées de l’église.
— Je…
J’inspire brusquement pour ne pas perdre contenance. Ma mère sanglote bruyamment. Elle a vu grandir April et l’a toujours considérée comme sa deuxième fille.
Je rive mon regard à celui de Priam. Il est détruit, mais il m’envoie le peu de force qu’il lui reste pour que je reste debout.
— Lorsque je suis arrivée à Boston, à dix ans, je n’avais pas d’amie. Je ne cessais de déménager, de changer de pays. Je n’avais aucun point d’ancrage. Je n’avais que mes BD. C’étaient mes seules amies.
Je bats des cils pour chasser mes larmes, mais une coule tout de même sur ma joue.
— Et puis je suis tombée sur toi, April Brings.
Je ne m’adresse pas à tous ces gens. Je m’adresse à elle. Je sais qu’elle m’entend, où qu’elle soit.
— Nous sommes devenues meilleures amies. Et tu es devenue ma BD préférée.
Priam ferme les yeux, et quand il les rouvre, ils sont brillants de larmes.
— L’héroïne parfaite de la meilleure BD qui puisse exister. Tu n’avais pas de super pouvoir. Tu n’étais pas une justicière. Mais tu… tu étais là, avec ton sourire rempli de curiosité et ton rire plein de joie.
Je mords mes lèvres tant la douleur est immense.
— À cet instant, ce n’est pas une amitié qui a commencé, je poursuis. C’est de l’amour. De l’amour entre sœurs. Une sœur que la vie avait décidé de mettre sur mon chemin.
Je sais à cet instant qu’est en train de se former la plus grosse cicatrice qui marquera mon corps. Une cicatrice invisible mais douloureuse. Affreusement douloureuse.
— Et je n’étais plus perdue, April. Parce que tu étais devenue mon point d’ancrage dans cette vie-là. Et dans la prochaine, tu le seras aussi. Peut-être qu’on sera différentes. Peut-être pas. Mais on sera là. On se recroisera. Toujours. Alors je compte sur toi, le moment venu, pour me guider jusqu’à toi.
Priam continue de m’écouter.
— Tu as rendu notre monde beau. Toi.
Je fixe enfin le cercueil, une boule dans la gorge. Puis je termine :
— Tu ne disparaîtras jamais. Ton cœur a aimé. Et un cœur qui a aimé ne disparaît jamais.
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