Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 54 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

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MORGANE

 

Lorsque je rentre chez moi, il fait déjà nuit. Cette journée a été épuisante, encore plus que ces derniers jours. Mais je ne regrette pas un instant mon choix de carrière.

Mon taxi me dépose devant ma maison de Beacon Hill. Les murs en brique de style victorien rappellent l’Angleterre. C’est du moins ce que m’avait dit l’agent immobilier quand je suis arrivée à Boston environ un an plus tôt.

Enfin, plutôt, revenue dans la ville.

J’ouvre ma porte d’entrée, les lieux toujours remplis d’obscurité. Je ne prends pas la peine d’allumer la lumière et laisse tomber mon sac sur le sol carrelé avant de me débarrasser de mes talons.

Foutues chaussures.

Je récupère mon portable et écoute les messages vocaux de mon répondeur tout en m’avançant dans le couloir principal. Je passe devant mon salon et remarque la fenêtre ouverte près du canapé. J’étais pourtant sûre de l’avoir fermée avant de partir ce matin. Mais j’ai tellement de choses en tête que cet oubli ne m’étonne pas plus que ça.

Le premier message débute tandis que je longe le couloir.

— Substitute du procureur Morgane Haman ?

Je n’arrive toujours pas à croire que je suis substitute du procureur à Boston, putain. Moi, Morgane Haman, vingt-huit ans. Je me suis battue pour arriver là où j’en suis aujourd’hui. Mais rien ne me prédestinait à cette carrière.

— C’est l’inspecteur Vlane, continue le message. J’ai fait une descente hier comme prévu au club de Reyes Morello. L’endroit avait été nettoyé et nous n’avons rien trouvé. Je vous laisse me recontacter.

Cette fois encore, Reyes Morello nous file entre les mains. L’héritier des bas-fonds de la pègre de Boston demeure intouchable. Viendra un jour où il sera détruit, lui et ses sbires. J’en fait la promesse. Je ne laisserai pas la ville sous son contrôle.

Je pénètre dans mon bureau au fond du couloir et m’apprête à allumer la lampe, mais ma main s’immobilise sur l’interrupteur.

Il y a quelqu’un ici.

Je le sens.

L’air est différent. Rempli de tension. Et de danger.

— N’allumez pas la lumière.

La voix masculine qui claque dans le silence de la pièce me fout les jetons. Mes doigts quittent l’interrupteur, et mes yeux glissent dans l’obscurité de mon bureau.

Je ne sais pas à qui appartient cette voix, pourtant j’ai l’impression de la connaître au fond de moi.

Je m’avance vers mon bureau tout en observant la silhouette massive qui se tient devant la fenêtre, celle qui donne sur la rue.

Je garde ma respiration sous contrôle. J’ai vécu pire. Tellement pire.

— Vous êtes difficile à débusquer, Morgane. Ou devrais-je dire, substitute du procureur Haman.

— À qui ai-je l’honneur ? je demande froidement.

Un rire grave me parvient. Comme si ma question était stupide et que je connaissais déjà cet intrus.

N’y tenant plus, j’allume la lampe sur mon bureau. La lumière est faible mais me permet de distinguer le type qui se tient à quelques pas de là.

Mon cœur loupe un battement lorsque je le reconnais.

Reyes. Reyes Morello est dans mon bureau.

Enfin, je le rencontre officiellement cette fois. Et je ne fais pas semblant de ne pas le reconnaître tandis qu’il décline son identité sans mentir.

Ma bouche s’ouvre mais aucun mot n’en sort. Reyes soupire et pose son regard fâché sur ma silhouette.

— Je vous avais demandé de ne pas allumer la lumière. Je profite de la nuit. L’obscurité est si belle, vous ne trouvez pas ?

La peur tente de me bouffer, mais je ne la laisse pas faire.

J’ai vécu pire. Vraiment pire, j’essaye de me rassurer.

— Comment avez-vous su où j’habitais ?

Cet enfoiré vient de me coller une cible dans le dos.

Il se tourne vers moi, me laissant observer sa silhouette. Le danger se dégage de lui et le colle comme une seconde peau. J’observe le vieux jean qu’il porte et son tee-shirt noir, qui ne dissimule pas ses muscles. Puis je vois d’ici l’encre noire qui recouvre presque l’intégralité de sa peau.

Rien à voir avec le costume qu’il portait des jours plus tôt. Ce soir, sa véritable nature m’apparaît enfin.

Tout est sombre, chez lui. Et en lui.

Le digne héritier des bas-fonds de Boston.

— N’est-ce pas ironique, Procureure ? Vous tentez de me débusquer depuis des mois, et c’est moi qui finis par vous piéger véritablement le premier.

Sa voix exprime un triomphe amer. Les menaces coulent entre ses lèvres.

Mais je ne suis pas une personne qui se laisse faire face aux menaces. Surtout face à un pourri dans son genre. Ils bernent le public, lui et son père. Mais je ne suis pas dupe.

Je lui lance un petit sourire et dégaine le pistolet accroché sur la face interne de mon bureau.

Je relève l’arme chargée dans la direction de Reyes, prête à appuyer sur la détente.

— Personne ne me piège, Reyes. Surtout pas vous. Je suis celle qui donne le dernier coup.

Quand il découvre l’arme, ses yeux se mettent à briller d’amusement. Il n’a pas peur. Il est excité par cette situation.

— Quelle jolie petite surprise.

Je serre les mâchoires et affronte son regard.

— Dégagez de chez moi avant que je ne fasse sauter votre jolie petite tête.

Il lève lentement – affreusement lentement – ses mains devant lui.

— Voyons, Morgane. Vous n’aimeriez pas les conséquences d’un tel acte.

Je pose mon autre main sur mon arme, ne me laissant pas déstabiliser.

— Dégagez, Reyes. Ou je tire.

Cette fois, je ne mens pas. Je n’hésiterai pas à le tuer pour me protéger.

Il passe sa langue sur sa lèvre inférieure et me fixe sans flancher.

— Arrêtez de fouiner dans mes affaires. Dernier avertissement.

Son ordre claque entre nous. Il pense me faire peur. Et au fond de moi, c’est un peu le cas. Mais je sais aussi que je vais le détruire ; cet homme qui détruit nos rues.

La seconde suivante, Reyes disparaît de mon bureau, laissant son odeur boisée derrière lui.

J’ai l’impression qu’il est toujours là, à guetter le moindre de mes mouvements. Comme si j’étais sa nouvelle cible.

Peut-être le suis-je.

En tout cas, il est la mienne.

Fin

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