Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 32 sur 54

Pages du PDF

Le Jeu des tricheurs

Chapitre 29 - Refus de connexion

CHAPITRE 29

 

 

Refus de connexion

 

BELLE

 

Je ne repasse pas chez moi en atterrissant à Boston. Je ne prends même pas la peine de souffler ou de déposer mes affaires.

J’ai besoin de voir April. J’ai besoin de ma meilleure amie, et d’un avis extérieur à ma tête qui ne cesse de se jouer de moi.

Alors me voilà qui débarque en fin d’après-midi dans son immeuble. Chargée de mon petit sac de voyage, je pénètre dans l’ascenseur. J’accomplis mes gestes de manière mécanique. Parce que mentalement, je suis toujours en Floride. Je suis toujours avec Priam.

Quand je me suis réveillée à ses côtés, tôt ce matin, j’ai pris peur. J’ai même méchamment flippé.

Pourtant la chose la plus importante à savoir est que, malgré tout, je ne regrette rien. Mais ça ne doit pas se reproduire. Déjà, à cause de notre travail. Mais aussi parce que je ne peux pas le laisser une nouvelle fois lire en moi aussi facilement. Je ne m’y attendais pas, mais je me suis ouverte à lui cette nuit comme ça ne m’était jamais arrivé dans le passé. Il a suffi qu’il plonge dans mes yeux et possède mon corps pour que je lui laisse un libre accès à toute mon âme.

Alors oui, ça craint. Ça craint grave, même.

J’ai pris la décision parce que ça me paraissait être la meilleure chose à faire. J’ignore comment Priam a réagi en se réveillant. S’en est-il moqué ?

Je suppose que je ne le saurai jamais.

L’ascenseur s’ouvre et j’arrive enfin à l’étage d’April. Il est quasiment dix-huit heures donc je prie pour qu’elle soit chez elle parce que je n’ai pas pris la peine de lui envoyer un message.

Je suis à quelques mètres de sa porte, lorsque je m’arrête en voyant qu’elle s’ouvre. Un homme en sort.

Qui est-ce ?

Mes sourcils se froncent, et ma perplexité grandit lorsque je découvre qu’il porte une blouse médicale. Le type passe près de moi, perdu dans ses pensées. Ses cheveux sont complètement décoiffés. On dirait qu’il… vient de faire de l’exercice physique. Il est mignon et son sourire me semble très sexy quand il m’en adresse un en passant.

April apparaît sur le seuil, vêtue d’un débardeur fin et d’un short court. En remarquant la rougeur de ses joues, je comprends… Oh oui je comprends ce qui se passait avant que j’arrive.

Ma meilleure amie m’aperçoit à cet instant.

— Belle !

Elle se jette dans mes bras, faisant tomber mon sac au sol.

— C’était qui, ce canon ?

Je m’écarte d’elle et remarque d’autres signes de fatigue sur son visage, en plus de ses joues ultra rouges.

— Mon date Tinder d’hier.

J’ai besoin de plus de détails.

— Il est sorti d’une consultation et est passé entre deux de ses rendez-vous.

— Punaise, tu viens de réaliser un putain de fantasme, April Brings !

Ma meilleure amie éclate de rire tout en me tirant dans son appartement. Je récupère mon sac et me laisse entraîner à sa suite.

— Pourquoi est-ce que ça sent le brûlé ? je lui demande en pénétrant chez elle.

April récupère Fatal, et heureusement éloigne cette bestiole de moi pour la poser sur un fauteuil près de la télévision.

— Ah, elle marmonne ensuite, c’est à cause d’hier.

— Quoi, hier ?

Généralement, quand ça sent cette odeur, ce n’est jamais bon signe.

April sort deux bières du frigo, et je m’empresse d’en boire une gorgée, adossée à l’îlot de la cuisine.

— J’ai sorti mes fringues de la machine à laver et j’avais envie de porter une culotte qui n’était pas encore sèche. Donc j’ai décidé d’être ingénieuse.

Je crains le pire.

— C’est-à-dire ?

Je bois une nouvelle gorgée, tandis qu’elle me répond :

— Je l’ai mise au micro-ondes une minute en pensant que ça allait la sécher. Résultat, j’ai failli foutre le feu, elle a fondu.

J’avale ma bière de travers et sens quelques bulles ressortir par mon nez.

— TU…

Je suis prise d’une longue quinte de toux qui m’oblige à me frapper la poitrine.

— Tu as mis ta culotte dans le micro-ondes ?

La grimace sur son visage est éloquente.

— Ça va, elle soupire en buvant à son tour, j’étais sûre que ça allait fonctionner !

— April… Si tu n’existais pas on devrait t’inventer.

Un large sourire s’épanouit sur son visage, puis elle m’observe à son tour, analysant le moindre centimètre carré de mon visage. Je suis sûre qu’elle peut repérer les cernes sous mes yeux. Heureusement, elle ne voit pas encore les suçons, et les traces de frottement dues à la barbe de Priam.

Je ne peux pas me retenir une seconde de plus :

— J’ai couché avec quelqu’un toute la nuit.

— Quoi ?

Elle pose sa bouteille sur le comptoir, des questions plein les yeux.

— Rectification : j’ai couché avec ton frère.

— Quoi ? elle répète d’une voix plus aiguë cette fois. Dégueu !

— Je l’ai rendu fou au milieu d’un club et lui aussi. On a couché ensemble, et je me suis enfuie comme une voleuse.

— Belle ! Putain ! Je veux tout savoir.

April me fixe, les yeux écarquillés, et je laisse échapper un rire. Ça fait du bien de le dire à voix haute.

Elle me tire vers le divan, et oubliant Fatale qui grimpe sur un coussin comme pour se joindre à nous, je lui raconte tout ce qui s’est passé ces derniers jours.

Vingt minutes plus tard, April se laisse retomber contre le dossier, en gloussant.

— Putain, bande de cochons surexcités.

Je lève les yeux au ciel. Oui, bon… Je n’aurais peut-être pas dû tout lui dire. Too late !

Nous restons chacune plongée dans nos pensées – surtout moi, en réalité.

— Et comment… Comment tu te sens ? me demande-t-elle ensuite.

Je refuse de lui mentir, alors j’avoue :

— Je suis un peu… perdue. Rectification, je suis complètement paumée, April.

— Je comprends.

Je m’installe en tailleur, et le tiraillement à l’intérieur de mes cuisses me rappelle la nuit dernière, alors que Priam me prenait longuement et inlassablement.

— C’était pas supposé se passer comme ça, je reprends. Je pensais toujours détester ce type. Il est insupportable depuis que je le connais. Imbu de sa personne. Et puis on est adversaires, c’est mon premier dossier je dois le remporter. Et Priam me rend dingue, et pour terminer, c’est contraire à notre déontologie, je répète.

— Mais ? relève April.

Je me mords les lèvres tout en fermant les yeux.

Mais il baise comme un dieu. Et j’ai quitté la terre ferme le temps de quelques heures. Et j’ai secrètement envie de recommencer.

— J’ai découvert une autre facette de lui, là-bas, j’avoue. Il… il est chouette, quand ce n’est pas un enfoiré. Et ça me fait peur de découvrir qui il est vraiment. Je crois que je préférais m’en tenir au Priam connard parce que le vrai, je pourrais vraiment, vraiment m’attacher à lui.

Et je sais qu’il ressent la même chose. Sauf que je ne m’attendais pas à ce qu’il me perturbe autant, il touche le moindre recoin de mon âme. Et je flippe.

April reste silencieuse, analysant mes mots.

— Tu as peur ?

— Bien sûr, je rigole jaune. Les seules fois où j’ai fait confiance à un type, comme Coquillette, il m’a trahie.

Et Priam m’a vengée. Puis il m’a tirée loin de là et m’a fait me sentir vivante le temps de quelques heures.

— Mais Priam ne te trahira pas, rétorque April.

Je secoue la tête immédiatement.

— Je ne peux pas prendre le risque. Ça va trop vite, c’est trop intense, trop fort pour que j’en sorte indemne. Je ne peux pas le laisser avoir un tel pouvoir sur moi.

— Et s’il te donnait le même pouvoir sur lui ?

Je ne sais pas quoi répondre. Parce que Priam doit effectivement ressentir la même chose, je n’en sais rien. Mais ça ne change rien à la situation.

— Non, je réponds finalement.

J’inspire brusquement et me relève :

— C’était incroyable, cette nuit. Et j’ai ressenti un vrai truc, April. Mais ça m’a fait peur et je ne peux pas prendre le risque. Alors ça s’arrête là. Je vais continuer à prendre des rendez-vous Tinder et Priam m’oubliera de son côté.

April secoue la tête tout en fronçant son nez.

— Si mon frère a senti votre connexion, et je pense que c’est le cas… Il ne va pas te laisser t’éloigner sans se battre.

— Je saurai gérer ça. On est adultes, après tout.

Ma meilleure amie ne semble pas me croire, et elle a entièrement raison.

Je ne gère rien, rien du tout. Et plutôt que d’affronter ce que je ressens et ce dont j’ai peur, je préfère fuir, comme à mon habitude.

C’est tellement plus simple.

OceanofPDF.com