Le Jeu des tricheurs
Prologue
BELLE, 10 ans
Mes mains tiennent fermement ma nouvelle BD qui est placée sur mes genoux. Maman parle avec papa à l’avant de la voiture, mais je ne les écoute pas. Je suis trop concentrée sur ma lecture. J’ai passé quasiment tout le trajet à lire parce que j’adore ça. Et puis, au moins, le temps passe plus vite.
Dans ma BD, la justicière vient d’arrêter les deux voleurs. Elle leur arrache presque les cheveux tout en les ramenant près des policiers.
C’est trop cool !
— Quand je serai grande, j’annonce à haute voix, je serai une justicière. Une vraie !
Ma mère rigole doucement avant de tourner son visage vers moi, les sourcils relevés. Mon père reste concentré sur sa conduite, mais je vois un sourire se dessiner sur ses lèvres à travers le rétro.
— Ah ouais ? répond ma mère. Mais je ne crois pas que ce métier existe vraiment, ma chérie.
Je fais une moue perplexe tout en réfléchissant.
— Alors je deviendrai ce qu’il y a de plus proche d’une justicière, et j’arracherai les cheveux de tous les imbéciles sur mon chemin, lui annoncé-je avec un rire diabolique.
Sa main à la peau blanche passe entre les sièges pour presser mon genou.
— Ça, je n’en doute pas. Mais pour l’instant, on va éviter, d’accord ?
Je sais de quoi elle parle. Combien de fois a-t-elle été appelée à l’école parce que je m’étais battue ? Promis, dans cette nouvelle vie, je serai sage comme une image.
Je referme finalement ma BD et fixe les arbres qui défilent à travers ma fenêtre. Bien vite, ils sont remplacés par des habitations de différentes tailles. Les murs sont recouverts de briques.
Nous voici à Boston. Dans une nouvelle ville. Encore.
Je pousse un soupir et colle mon front contre la vitre.
— Est-ce qu’un jour on arrêtera de déménager ?
J’étouffe un bâillement tout en attendant la réponse de mes parents. Sauf que je sais ce qu’ils vont me dire. Ce n’est pas la première fois que je pose la question, et leur explication ne change jamais.
— Tu sais bien qu’on n’a pas le choix, me rappelle finalement mon père.
Pas le choix. Ouais, ouais, je sais. Et bah moi je pense qu’on devrait toujours avoir le choix.
Sauf que la situation est compliquée. Combien de fois m’a-t-on répété ce mot : « compliqué ».
Ma mère est militaire et change très souvent de ville et d’État. « C’est une situation compliquée, Belle. Tu dois comprendre. »
C’est surtout super compliqué de se faire des amis, si vous voulez mon avis !
Tu es amie avec plein d’enfants, et boum, du jour au lendemain, tu dois encore déménager.
Trop nul.
Mon père ne travaille pas, il est homme au foyer et s’occupe de moi. Donc il suit le mouvement tout en poussant des soupirs. Il pense que je ne le remarque pas. Sauf qu’il ne fait que ça, soupirer.
Et il aime maman. Alors on déménage, encore et encore.
En tout cas, aujourd’hui, son visage à la peau noire semble super heureux.
— J’espère qu’on va rester longtemps à Boston, reprend ma mère. La ville a l’air chouette, tu vas t’y plaire, Belle ! Promis.
À travers la vitre, je vois des maisons qui se ressemblent toutes. Et il va pleuvoir, vu le ciel gris. Super, vraiment super.
— J’étais enfin en train de me faire des amis à Hartford, murmuré-je d’une voix faible.
Je sens le regard de mes parents sur moi, mais je les ignore. J’inspire profondément tandis qu’on arrive dans une rue pavillonnaire. La plupart des habitations sont en brique rouge et des pelouses bien vertes entourent chaque parcelle. Au moins, je pourrai jouer dans le jardin, ici. Dans notre précédent appartement, on avait juste un parc à proximité. Mais la dernière fois que j’y suis allée, j’ai mordu la joue d’un adolescent qui m’avait fait tomber volontairement et se moquait de moi.
Mon père stationne la voiture devant l’une des maisons. La nôtre, apparemment.
— Et voilà ! s’exclame-t-il. Nous y sommes. Bienvenue à la maison, les filles.
Je n’attends pas une seconde et ouvre ma portière avant de sauter sur le trottoir. Je manque de me tordre la cheville. Je suis trop maladroite. Je dois tomber au moins deux fois par jour, mais ce n’est pas ma faute ! C’est juste que le sol m’aime trop.
Je me dresse devant notre nouvelle maison, relevant ma tête aux cheveux regroupés dans une tresse serrée pour observer les moindres détails. Les fenêtres sont entourées de bois blanc. Ça me rappelle une maison dans une BD que j’ai lue la semaine dernière.
Alors je décide de l’aimer… Je lui donne une chance. Parce que toute personne et toute chose mérite une chance, non ? Sinon, comment on est censés montrer qu’on est à la hauteur ?
Je souris doucement tandis que ma mère se place dans mon dos et pose ses mains sur mes épaules pour les serrer avec affection.
— On va décharger les affaires avec ton père, me dit-elle. Ensuite, on va décorer ta chambre selon tes goûts, qu’est-ce que t’en dis ?
— Est-ce que je pourrai afficher plein de posters de tout plein de super-héros ? Même si y a du sang dessus ?
Ce sont les meilleurs.
Mon père passe près de moi en me pinçant la joue. Je secoue la tête, je déteste quand il fait ça, comme si j’étais une gamine.
— Tout ce que tu veux, répond ma mère avant de rejoindre le coffre. Mais d’abord, laisse-nous débarrasser les gros cartons.
Super ! Ceux avec le sang sont trop géniaux !
La plupart de nos meubles doivent arriver demain car notre voiture était déjà complètement remplie.
Mes parents attrapent chacun un carton et s’avancent vers la porte d’entrée en bois rouge.
Je m’apprête à récupérer ma BD sur le siège arrière pour les rejoindre lorsqu’un cri attire mon attention. Je m’éloigne de la voiture et plisse les yeux pour analyser les environs.
Le cri provient du jardin d’en face.
Je regarde avant de traverser et m’avance vers l’autre maison, dont les murs sont similaires aux nôtres.
Deux enfants se tiennent en face de moi. Ils sont en train de se battre dans un vieux bac à sable.
Le plus vieux et le plus grand, qui doit être un jeune ado, est en train de tirer les cheveux d’une fille qui semble avoir mon âge.
Alors ça, c’est hors de question !
La jeune fille crie une nouvelle fois. Elle ne semble pas avoir mal mais surtout être énervée par la situation.
— Je te jure que ce n’est pas moi, Priam !
Mais le garçon ne l’écoute pas. La bouche serrée, il l’agrippe par les avant-bras.
— Tu mens ! T’es vraiment une emmerdeuse, April !
Non mais je rêve ! Les images de mes BD en tête, je me laisse guider. Je cours vers eux et hurle à pleins poumons. Comme un cri de guerre avant une bataille.
Surpris, le garçon relâche la fille, qui tombe sur ses fesses.
Il n’a pas le temps de me voir avant que je le percute de plein fouet. Il laisse échappe un cri – et je fais de même – tandis que nous tombons tous les deux sur le sable dégoûtant. J’en récupère une poignée et, sans réfléchir, plaque ma main sur sa bouche à moitié ouverte.
Les grains pénètrent dans sa bouche tandis qu’il me repousse et que j’échoue lamentablement sur mes fesses.
Le garçon crache sur le sol en se frottant furieusement le bas du visage. Je retiens un rire en l’entendant hurler une nouvelle fois.
Il se relève et je ne le quitte pas des yeux. Ma respiration est sifflante tandis que la fille m’observe, abasourdie. Finalement, elle plaque ses deux mains sur sa bouche pour se retenir d’éclater de rire.
— T’es complètement folle ! hurle le garçon en se frottant désormais la langue.
Je me redresse et l’observe attentivement en époussetant mon short en jean. J’ai l’impression qu’il va à son tour me faire manger du sable. Ses yeux verts sont brûlants de fureur.
— T’avais qu’à pas lui tirer les cheveux ! je réponds en relevant mon menton.
La fille se rapproche de nous alors que j’analyse toujours le brun en face de moi. Ses yeux verts sont remplis de frustration et de colère. Il a sûrement quelques années de plus que nous.
— Belle ? m’appelle au loin ma mère qui ne me voit pas.
Je ne me tourne pas vers elle et me contente de rester là, les bras ballants.
— Dégage de là, Bella ! rétorque le gars.
Je pince mes lèvres et le toise, les bras croisés.
— C’est B.E.L.L.E. Mais vu comment t’es un gros nul, je ne vais pas t’apprendre l’orthographe.
Ses sourcils se froncent avant qu’il ne fasse demi-tour et ne rentre d’un pas raide dans sa propre maison. Il est carrément vexé, et tant mieux. Je ne l’aime pas, ce gros nul.
Aussitôt, la petite brune se place face à moi, toujours hilare.
— Tu viens vraiment de faire manger du sable à mon frère ? TROP génial ! Je vais le raconter à absolument TOUTE l’école.
— C’est ton frère ?
Je fais une grimace de dégoût, mais secrètement, je suis jalouse. Je n’ai pas de frère ni de sœur, et j’aimerais tellement en avoir. On pourrait jouer ensemble. Et par la même occasion, jouer à la bagarre.
La fille hoche rapidement la tête plusieurs fois, ses mèches emmêlées tombant sur ses épaules.
— Ouais. Merci de ton aide, d’ailleurs !
— De rien.
— Tu sais, il est gentil, d’habitude, continue-t-elle en fixant mes genoux sales. Sauf depuis qu’il a eu douze ans et qu’il devient chiant. Mais j’avoue que…
Elle se penche vers moi pour me confier d’un air mutin :
— J’ai volé hier toutes ses économies pour acheter une BD.
Mes yeux s’écarquillent lorsque j’entends son dernier mot.
— T’aimes bien les BD ?
Elle se redresse en faisant les gros yeux.
— Bien sûr que j’aime les BD ! Mais uniquement celles où les imbéciles se font botter le cul. Au fait, je suis April. Et toi ?
— Belle.
Je souris sans pouvoir m’en empêcher. Finalement, peut-être que ce déménagement était une bonne idée et que je vais me faire des amis ici…
April me tend sa main à moitié recouverte de terre.
— Je dis qu’on doit devenir meilleures amies.
Je tends ma propre main sans attendre et serre la sienne. Si elle aime les BD ? Carrément.
— D’accord.
OceanofPDF.com