Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 22 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 19 - Attraction incontrôlable

CHAPITRE 19

 

 

Attraction incontrôlable

 

BELLE

 

— Colyne, je ne suis pas votre secrétaire ni votre coursière. C’est non.

Ma cliente tape presque du pied dans mon bureau face à mon refus. Et elle m’adresse une moue malheureuse.

— Belle…

— Votre air de chien battu ne fonctionne pas sur moi, Colyne. Vous voulez rendre les clés de votre maison de campagne à votre mari, faites donc. Engagez quelqu’un pour y aller.

— Mais je n’ai confiance qu’en vous pour contacter son satané avocat !

Son regard de biche prise entre les phares d’une voiture a presque failli m’avoir. Mais c’est non. Je ne rejoindrai pas Priam. En fait, je dois absolument rester éloignée de lui.

Même si Colyne est une cliente privilégiée de Paul, mon boss. Je cherche une excuse, ne sachant pas comment me débarrasser d’elle à cet instant. Elle passe une main dans son brushing impeccable et mes yeux se posent sur les boucles d’oreilles Chanel qui pendent à ses oreilles.

— Si vous avez des clés à déposer à votre mari Parker, faites-le vous-même, je reprends enfin. Vous vivez toujours dans le même appartement, non ?

Elle pousse un soupir tout en faisant les cent pas dans mon bureau. Ses ballerines d’une marque luxueuse contrastent avec le sol clair de la pièce.

— Je ne fuirai pas de mon appartement, donc oui. Mais on ne fait que se croiser, rétorque-t-elle. Je ne l’ai pas vu depuis des jours tant on s’évite. Et il est hors de question que je l’aborde pour lui rendre ces clés. Je peux vous payer, j’ai beaucoup d’argent. Et j’en aurai encore davantage après qu’il aura fauté et que j’obtiendrai le divorce à ses torts exclusifs.

— Sauf que pour l’instant, Parker ne se laisse pas avoir. Et Priam ne cesse de nous renvoyer la balle pour que ce soit vous la fautive.

Elle agite la main comme si elle n’avait aucune inquiétude à se faire. Mais s’il y a bien une chose que je commence à comprendre, c’est qu’il ne faut pas sous-estimer Priam Brings et son client. Nous allons devoir entrer dans une nouvelle phase d’offensive si on veut gagner la partie.

Bien sûr, je ne raconte pas à Colyne le petit… incident qui s’est passé entre le grand brun et moi. Je pense qu’elle ne serait pas franchement ravie d’apprendre que nous étions à deux doigts de nous envoyer en l’air dans un parking, sur le capot de ma voiture, sans nous soucier un instant du monde extérieur.

Colyne me renverrait en un claquement de doigts. Et mon boss, Paul ? Ouais, non, je ne préfère même pas imaginer ce scénario. Je suis venue à Boston pour trouver ma place et construire ma réputation, pas pour tomber sous le charme bourru d’un enfoiré tel que Priam.

Même si le baiser que nous avons échangé me tourmente toujours. Ainsi que la manière dont ses doigts pressaient ma peau, comme s’il était à deux doigts de perdre le contrôle et de…

— Alors ? reprend Colyne d’un air abattu.

Colyne est une femme entêtée à qui on ne dit pas non habituellement. Alors que je m’apprête à lui répondre, Paul entre dans le bureau.

— Alors quoi ? reprend-il.

Comme d’habitude, il est tiré à quatre épingles. En fait, pour tout vous avouer, je ne l’ai jamais vu QUE parfaitement habillé et apprêté en toutes circonstances. À croire que Paul est en réalité un dieu qui n’a pas besoin de dormir et n’a jamais connu de cernes sous les yeux. En le voyant ici, les yeux de ma cliente s’illuminent de joie.

Oh oh. Super. Pas vraiment super en fait.

— Paul ! Quel plaisir !

— Un plaisir partagé. Tu es sublime, comme d’habitude.

— Ne me fais pas du charme, Paul, je ne suis pas encore divorcée.

Ils s’embrassent rapidement sur les joues, et je vois de l’amitié sincère sur le visage de mon ancien tuteur.

Merde. Il l’apprécie vraiment, et le connaissant, il va me mettre un coup de pied au cul si je refuse sa foutue demande.

— J’aimerais simplement, reprend Colyne d’un air suppliant dans ma direction, que Belle rende une petite visite à l’avocat adverse pour qu’il transmette une enveloppe contenant des clés à Parker. Je n’ai confiance en personne d’autre pour le faire.

Paul ne cherche même pas à en savoir davantage ; il hoche vigoureusement la tête. C’est pas vrai ! Je me redresse, en alerte.

— Bien sûr, Belle peut faire ça. Pas vrai, Belle ?

Paul se tourne vers moi, les sourcils relevés. Je vois les questions sur son visage : il veut savoir pourquoi je refuserais, après tout. Ce n’est qu’une demande comme une autre de la part d’une cliente qu’il apprécie et connaît depuis longtemps.

Mais il y a un hic. Une couille dans le potage si vous préférez… Car il ne comprend pas que plus je me tiens loin de Priam, mieux c’est pour ma santé mentale et mon corps qui adore me trahir en sa présence. Et rejoindre son bureau… me retrouver seule avec lui, même un court instant…

— Bien sûr, j’irai.

Quoi ? Mais tu es stupide, se moque ma conscience en sortant déjà son éventail et ses pop-corn.

Non, tout va bien se passer. Je vais apporter cette foutue enveloppe à Priam. Ce sera l’occasion de le revoir, et de m’assurer qu’il n’y a plus aucune attirance entre nous. Juste de la compétition. Il le faut.

Ce sera simple comme bonjour.

*

* *

Bien entendu, l’immeuble où se trouve le cabinet de Priam n’est pas à côté. Il me faut un bon quart d’heure à pied pour rejoindre le quartier financier de Boston. Oh, j’aurais pu y aller avec ma voiture. Sauf que j’avais besoin de souffler et de faire le vide dans mon esprit. Et vous savez quoi ? C’est un échec.

La réceptionniste de l’immeuble m’indique que le cabinet se trouve au quinzième étage. Un endroit qui permet d’observer aisément le monde sans que la réciproque soit possible. Une hauteur qui te rend presque… intouchable.

Sauf que Priam n’est pas intouchable. Ni lui ni moi ne le sommes. Nous ne sommes que de pauvres mortels que les dieux considèrent comme leurs pions sur cet échiquier géant qui prend place autour de nous.

J’espère que Priam sera encore là malgré l’heure tardive. Je lui ai envoyé un SMS pour lui annoncer que je passerai en fin d’aprèm, à seule fin de délivrer un pli à remettre à son client, Parker. Mais je n’ai obtenu aucune réponse.

Je pénètre dans l’ascenseur et arrive rapidement à son étage. J’ignore combien d’avocats se trouvent ici, mais je crois que Priam s’est installé à son compte, sans associé ni collaborateur. Un vrai loup solitaire.

Il n’y a pas non plus de réceptionniste, du moins son bureau est vide, et vu l’heure, ça ne m’étonne pas. Seule une plaque métallique de grande taille est accrochée sur le mur gris clair en face de moi.

Le nom « BRINGS » y est inscrit en toutes lettres. Je dois avouer que c’est assez classe et j’ai hâte de voir mon nom apposé sur un mur.

Le sol est recouvert d’un parquet en bois sombre, presque noir. L’endroit est spacieux, aéré, et je vois plusieurs plantes aux feuilles grasses dans les coins. À ma droite se trouve un unique couloir menant à deux portes fermées. Son bureau, assurément.

Je me tourne vers la gauche et m’immobilise en découvrant une salle de réunion de taille moyenne. Les murs sont vitrés et me permettent de voir tout ce qu’il s’y passe.

Priam se tient là, debout devant la table de réunion. Le visage concentré, ses manches de chemise sont retroussées jusqu’à ses coudes. Il croise les bras tout en s’adressant à un écran accroché au mur d’en face. Un type d’origine asiatique est en train de parler.

Comme s’il sentait ma présence, Priam tourne son visage dans ma direction. Son regard se rive au mien pour ne plus le lâcher.

Vous le sentez, vous aussi ? Ce foutu truc qui tente de nous rendre dingues ? Eh bien, nous sommes d’accord pour en avoir peur.

La première chose que je remarque, c’est la puissance qui se dégage de son corps. J’ignore avec qui Priam est en train de parler, mais je sais qu’il dirige la discussion comme un chef.

Son regard vert balaye mon corps, s’arrêtant une seconde sur le haut de ma robe grise au décolleté plutôt sage. Il passe une main sur son visage mal rasé avant que son habituel sourire de joueur ne reprenne place sur son visage. Il ne paraît pas surpris de me trouver ici. Il a donc reçu mon message et savait que je venais.

Ses cheveux partent dans tous les sens, signe qu’il a passé et repassé ses mains dedans ces dernières heures. Les miens ne sont pas dans un état si différent.

Même si le mouvement de ses lèvres indique qu’il répond à son interlocuteur, Priam garde sa concentration sur moi, me décontenançant intérieurement même si je ne laisse rien paraître. J’observe ses mains puissantes aux longs doigts, et encore une fois, des images de notre baiser me reviennent.

C’est plutôt dur de rester de marbre. Parce que j’imagine ses doigts contre ma peau, puis sur mes lèvres et… en moi. Je sais qu’ils me rempliraient pleinement. Priam me laisserait me consumer de plaisir avant d’exercer la pression parfaite pour me faire gémir.

Putain, Belle. Tu déconnes à fond.

J’agite l’enveloppe fermée au-dessus de ma tête. Il comprend aussitôt et indique du menton le couloir dans mon dos. Parfait, il est donc trop occupé pour me parler, et ça me convient. Il suffit que je dépose le pli dans son bureau et que je me casse aussi vite que je suis arrivée.

Je quitte Priam, profitant du fait qu’il est toujours en pleine réunion, et je rejoins le couloir dans mon dos. Je pousse la lourde porte en bois noir. C’est la mauvaise porte et je vais me retrouver dans une salle à la Christian Grey…

Je glousse, mais je suis secrètement rassurée en découvrant un bureau de grande taille. La première chose qui me fait perdre le souffle, je dois bien l’avouer, est la vue époustouflante sur la quasi-totalité de la ville de Boston. Je suis même à deux doigts de siffler d’admiration.

Imaginez travailler avec cette vue ? Je vous jure que je me perdrais sans doute dans la contemplation du ciel plutôt que dans un dossier de divorce conflictuel.

Mais je ne suis pas là pour admirer la vue. C’est le moment de mener ma mission à bien, de déposer l’enveloppe et de me tirer d’ici. Je pose le pli sur le bureau de Priam, et… mes doigts s’égarent sur la surface lisse.

Je ne fouille pas. Je teste simplement la qualité du bureau sous mes doigts et laisse mes yeux scruter le moindre objet qui s’y trouve.

J’effleure un stylo plume posé sur une feuille de notes. Un stylo plume, qui écrit encore avec ça ? La classe.

Mes yeux vagabondent sur le bureau mais il n’y a quasiment rien dessus, pas même l’ordinateur de Priam.

C’est trop rangé, trop lisse. C’est sûr qu’il doit y avoir plein de trésors ici. Des trésors qui pourraient m’aider à coincer Parker. Mais ma tricherie n’ira pas dans ce sens.

Au moment où je vais me détourner du bureau, j’entends un toussotement dans mon dos. Je sursaute en posant une main contre ma poitrine.

— Merde ! T’as décidé de me tuer ou quoi ?

Priam se tient sur le seuil de la porte, apparemment ravi de m’avoir collé la frousse. Mais je vois aussi les questions sur son visage. Il sait que j’étais un peu en train de fouiner, il me connaît après tout.

— Tu as trouvé quelque chose d’intéressant ?

Je pousse un soupir, prise la main dans le sac.

— Rien. Absolument rien. À mon grand désarroi.

Priam fixe ma moue déçue et arque ses sourcils comme s’il était réellement désolé. Un silence pesant s’éternise entre nous. Un silence chargé de sens.

— Je, hum, j’ai déposé le pli de la part de Colyne. Merci de le transmettre directement à Parker.

Priam se contente de hocher la tête sans parler. Il m’analyse sans flancher comme si j’étais une énigme qu’il tentait de résoudre depuis de longues années, en vain. J’inspire brusquement et son regard suit le mouvement de ma poitrine qui se soulève rapidement. Ses muscles se tendent, ses narines se gonflent, mais il reste immobile de son côté.

Je dois partir. J’ai accompli ma mission.

Et j’ai découvert que j’avais tort. Je venais ici aussi pour me convaincre que l’attirance que j’ai ressentie pour Priam avait disparu. Erreur. Elle est encore plus forte qu’avant. Elle me tiraille, me tourmente sans pitié et me pousse à vouloir un contact physique pour me guérir.

A-t-il mal, lui aussi ?

Priam est plongé dans ses pensées. Et je parierais qu’elles nous concernent tous deux. Je me redresse, inspire une nouvelle fois calmement et marche dans sa direction.

— J’y vais.

Il hoche encore une fois la tête sans me répondre. Mais il reste sur le seuil, bloquant la sortie.

Je m’arrête à quelques mètres tandis qu’il murmure d’une voix rauque :

— C’est difficile à contrôler, pas vrai ?

Je fronce les sourcils, pas certaine de le suivre.

— Quoi donc ?

Il réfléchit une seconde et poursuit :

— Cette attraction.

Je vois les questions sur son visage. Il semble aussi perdu que moi.

— Ce que tu ressens pour ton adversaire. Pour moi. La personne que tu n’as jamais pu supporter. Que tu retrouves aujourd’hui, que tu dois affronter. Malgré cette attraction. Une attirance que je ressens également.

Je pince les lèvres tout en essayant de contrôler les traits de mon visage. Je ne sais pas quoi dire à cet instant, parce qu’il a raison. Et il le sait.

— C’est contraire à toutes les règles de déontologie. Mais ça reste là, entre nous. Qu’est-ce qu’il se passe, Belle ? 

Je n’en sais rien. Je n’en sais foutrement rien. Je suis aussi perdue que toi.

— Il n’y a rien, Priam. Tu te fais des films.

Il sourit dangereusement. Bien sûr qu’il sait que je mens. Mais je n’ai pas assez de courage à cet instant pour l’avouer à haute voix. Alors j’agis comme une idiote.

— Bien sûr, reprend Priam. Tu n’as pas du tout envie que je te soulève contre moi et que je dévore tes lèvres. 

Mon bas-ventre se contracte à ces mots. Je sens le sang pulser dans mes veines.

Si. Bien sûr que si.

— Et tu n’as pas envie que je m’agenouille, que je relève ta jambe sur mon épaule et lèche ta chatte ?

— Putain, Priam ! je m’exclame. Tu ne peux pas dire des choses comme ça.

Pas alors que j’imagine ses lèvres entre mes cuisses et…

Il laisse échapper un petit rire moqueur.

— Décale-toi, je lui demande en m’avançant devant lui.

— Bien sûr.

Il prend la direction de la sortie mais s’arrête sur le seuil. Tu ne vas pas me faire perdre mes moyens comme tu le crois, Priam Brings. Je lève mon menton et le rejoins. Mon corps se colle au sien, et je le fixe droit dans les yeux sans flancher. Ma poitrine effleure son torse, et je le vois serrer les dents.

Œil pour œil, dent pour dent.

— Tu sais, chuchote-t-il contre ma bouche, tu es effectivement une bonne joueuse. Et tu triches bien. Tu as même un côté manipulateur sous tes airs de garce. Et je crois que j’aime ça. Mais…

Je m’interromps, suspendue à ses paroles. Il lève une main et vient placer une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. C’est à mon tour de serrer les dents.

Échec et mat.

— Tu ne sais pas mentir, termine Priam en se penchant vers moi avant de se reculer pour couper tout contact entre nous.

Il pénètre dans son bureau, le dos tourné. Il me congédie.

— Je ne mens pas.

Il ne prend pas le temps de répliquer quoi que ce soit. Je l’entends chantonner un air stupide tout en rejoignant son bureau.

Il me laisse là, pantelante, le corps en ébullition. J’ignore quel combat vient de prendre place entre nous pendant ces quelques minutes. Mais je suis sûre d’une chose : je l’ai perdu sans même m’en rendre compte.

Je me tourne et rejoins l’ascenseur, le souffle rapide.

S’il suffit d’un effleurement pour me rendre dingue, qu’adviendra-t-il de mon âme quand Priam viendra la revendiquer ? Parce qu’il le fera. Je le sens au fond de moi. Et ce jour-là, je ne suis pas sûre de pouvoir la lui refuser.

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