Le Jeu des tricheurs
Chapitre 3 - Un charmant voyage en avion
CHAPITRE 3
Un charmant voyage en avion
— Si jamais quelqu’un t’ennuie, tu lui fais une clé de bras, d’accord ?
Un petit sourire étire mes lèvres et creuse mes fossettes.
— Maman, je ne vais pas à Boston pour mettre à terre chaque abruti que je croiserai.
— Bien sûr que si. Et j’insiste. Une clé de bras, puis tu enchaînes par un coup de coude dans le visage. Tu le fais saigner et tu le fous au sol.
Laissez-moi vous présenter ma génitrice et son amour pour les imbéciles. Notez l’ironie. Je l’observe, debout devant moi. Elle m’attire contre elle et me serre longuement dans ses bras, jusqu’à m’étouffer. Je sais qu’elle retient ses larmes. Alors que je suis une experte pour pleurer à la moindre occasion – y compris quand je me rends compte au milieu de la journée que j’ai mis mon pull à l’envers –, ma mère n’a jamais réellement été démonstrative.
Elle s’est forgé une carapace qu’elle a longuement entretenue, même auprès de nous. Je sais que c’est lié à son métier de militaire, et même si aujourd’hui elle est à la retraite, elle en a gardé des séquelles, en quelque sorte.
— Tout va bien se passer, je lui promets pour la troisième fois depuis qu’on est arrivés à l’aéroport international de Tacoma.
— Y a intérêt, sinon je débarque. Et je pète des genoux.
Je la serre un peu plus contre ma poitrine avant de finalement m’éloigner. Je pivote vers mon père. Lui, c’est une autre histoire. Je sais qu’il n’a pas dormi de la nuit. Il est comme ça. Surprotecteur et surtout à s’inquiéter pour la moindre occasion.
Sa main caresse une seconde ma joue. Son regard noisette – un regard dont j’ai hérité – me transmet de nombreux messages à cet instant.
Il ne dit rien, il n’a pas besoin de parler. Je sais ce qu’il pense, l’amour qu’il me porte et que je lui rends au centuple.
L’amour n’a pas forcément besoin d’être exprimé par des mots pour pouvoir bercer nos cœurs. Parfois, un regard suffit.
J’inspire profondément avant de jeter un œil autour de nous. L’endroit est blindé, chacun court dans une direction différente afin de prendre le prochain vol. Je serre mon sac contre moi et me décide à bouger.
— Bon, il faut que j’y aille. Je vous aime, les vieux.
— Embrasse April pour nous, ainsi que sa mère.
Je le ferai. Si je revois sa mère, je sais que depuis que son père est décédé, il y a quelques années, elle est devenue une recluse.
— Et le frère d’April, aussi ! ajoute mon père.
Je me braque à ses mots. L’embrasser ? Hum, plutôt crever.
— Comment est-ce qu’il s’appelait ? Priam ! Voilà ! complète ma mère.
— Il doit avoir quitté la ville depuis longtemps, riposté-je rapidement.
Du moins je l’espère, parce que si je suis censée l’embrasser de la part de mon père, je crois que Priam préférerait remanger du sable.
Tandis que je m’éloigne quelques minutes plus tard, je prends enfin conscience de ce qu’il se passe : je retourne à Boston. Et au fond de moi, j’ai l’impression que je vais retourner exactement où je dois être.
*
* *
Parmi tous les passagers à destination de Boston, il a fallu que je tombe sur le tracteur du coin.
Le type à mes côtés – la quarantaine à tout casser – n’a pas attendu que nous décollions pour commencer à ronfler bruyamment. Et quand je dis bruyamment, je veux dire qu’à chaque minute qui s’écoule j’ai l’impression que l’avion est sur le point de se crasher.
Ses joues vibrent encore plus fortement que mon vibromasseur, alors que j’ai un petit appareil de compète !
Je me racle la gorge tout en priant pour que le temps passe plus vite. En vain. Et à cet instant, impossible de me concentrer sur le magazine que je tiens entre mes mains. Aujourd’hui, pas de BD. Mes petites pépites sont soigneusement emballées et livrées directement à Boston.
Nouveau ronflement.
Nouvelle envie de meurtre de ma part.
Je suis à deux doigts de lui pincer le nez jusqu’à ce qu’il s’étouffe. Il pousse un grognement puis enchaîne sur un ronflement encore plus bruyant avant de baver. Je lui donne un discret coup de coude mais ça ne change rien.
J’interpelle l’une des charmantes hôtesses de l’air.
— Excusez-moi, est-ce qu’il est possible de changer de place ?
J’indique du menton le type qui ronfle et grogne, au choix.
— Je suis désolée, mais l’avion est complet.
Son regard n’est absolument pas désolé et je pousse un soupir de frustration. Quitte à passer pour une chieuse, autant y aller à fond.
— Pas de soucis ! Mais si je commets un meurtre, vous connaissez déjà le mobile.
Sauf que mon trait d’humour ne la fait absolument pas rire.
Merde.
Je perds mon sourire blagueur et lève mes deux mains devant moi – mains qu’elle regarde désormais de travers.
— Je rigolais, je ne suis pas une tueuse en série. Je n’ai pas d’arme.
Les deux personnes assises devant moi se retournent brusquement dans ma direction. Leurs yeux paniqués me font pincer les lèvres.
Putain, c’est pas vrai !
Au bout de quelques instants, l’hôtesse finit par s’éloigner, non sans m’avoir jeté un regard menaçant.
Je me rassieds, tente de m’endormir, mais la tête de mon voisin tombe sur mon épaule. Une goutte de salive, en suspens au-dessus de mon vêtement.
— Alors ça, je chuchote furieusement, même pas en rêve, mon gars.
Je parviens à le repousser tandis qu’il poursuit sa sieste tranquillement. Il ronfle, grogne et pousse des soupirs tout à fait bizarres si vous voulez mon avis. Et ne se réveille toujours pas.
Et puis je craque.
Je récupère un mouchoir dans mon sac, entortille le bout du tissu et m’approche du visage de l’inconnu, concentrée. La langue entre mes dents, je me penche vers lui tout en fixant son nez.
J’ai déjà vu ce genre de technique, il suffit que j’effleure ses narines avec le tissu pour qu’il éternue, se réveille et comprenne qu’il est doucement, mais sûrement, en train de me faire chier.
Sauf qu’au moment où je m’apprête à effleurer l’intérieur de son nez, toujours complètement penchée sur lui, je m’aperçois d’une chose : le type ne grogne plus.
Oups. Ça, ce n’est pas bon signe.
Je relève les yeux pour constater… qu’il ne dort plus et que son regard est posé sur moi.
Super, vraiment super.
Je prends un air innocent tout en me reculant.
— Mais qu’est-ce que vous faites ?
Il grogne même quand il parle. Charmant.
— J’allais me moucher.
Je plaque le mouchoir contre mon nez et me mouche.
— Mais non ! Vous alliez m’étouffer ! s’époumone-t-il.
— Avec ça ? Sérieusement. J’aurais peut-être dû, à bien y réfléchir.
Belle, tu parles un peu trop souvent de meurtre, m’interpelle ma conscience.
Je n’y peux rien si les gens sont un peu trop cons.
— Maintenant que vous êtes réveillé, pourriez-vous arrêter de ronfler ?
— Je ne ronfle pas, ma jolie.
Ma jolie.
Il zieute sans discrétion ma poitrine moulée par mon simple tee-shirt blanc. Il la fixe longuement, sans gêne.
Je vous jure que je prends sur moi. J’essaye, hein. Mais la patience n’a jamais été ma copine. Madame « je crève les yeux », en revanche…
— Écoute-moi bien, mon joli, déjà, arrête de me mater, je chuchote furieusement. Ensuite, si tu continues à grogner aussi fort qu’un cochon qu’on serait en train d’égorger, je te jure que je vais vraiment finir par t’étouffer, compris ? Et quand le cochon sera égorgé, je le transformerai en bacon.
Miam, du bacon. J’aurais vraiment dû manger avant de partir.
La bouche de l’inconnu s’entrouvre de surprise mais aucun mot n’en sort. Il se colle contre son siège, désormais parfaitement réveillé et apeuré. Je me réinstalle à mon tour et me replonge dans la lecture de mon magazine. Sauf que je sens son regard sur moi. Bon, peut-être que j’y suis allée un peu fort.
Trouve quelque chose à dire ! m’ordonne ma conscience. Essaye de lancer la conversation. Peut-être que ce type est très gentil, après tout.
Je me creuse les méninges et finalement ma bouche s’ouvre d’elle-même tandis que je pivote vers lui, tout sourire.
— Vous savez que l’affaire de l’étrangleur s’est déroulée à Boston ? Dans les années 60, un type a étranglé treize femmes dans la ville après les avoir agressées sexuellement au moyen d’objets divers. Il a été emprisonné et a réussi à s’évader.
La peur s’intensifie dans le regard de mon voisin. Bon, peut-être que ce n’était pas la bonne chose à dire pour créer des liens. J’avais adoré cette affaire qu’on avait étudiée en cours, mais je crois que ma passion pour les faits divers ne semble pas partagée.
Tristesse et désespoir.
— On peut aussi parler de…
Pense à un truc sympa !
— Du ciel ! J’adore les avions ! Je n’ai jamais eu peur qu’on se crashe, en fait ! Bon après, les catastrophes arrivent et peut-être qu’on va s’écraser, un peu comme dans la série Lost. Vous l’avez regardée ? J’avoue que me retrouver coincée sur une île avec Ian Somerhalder ne serait pas une mauvaise chose, à bien y réfléchir.
Le type se relève précipitamment en fuyant mon regard.
— Je dois aller aux toilettes.
Il s’éloigne sans un autre mot. Bon, je n’ai peut-être pas de nouvel ami, finalement.
J’atterris environ cinq heures plus tard à Boston. La nuit est presque tombée, l’air est frais. Encore plus que d’habitude. Mais tandis que je monte dans le taxi qui va me conduire à mon nouveau chez-moi, je suis surexcitée.
Mes yeux ne cessent d’observer les moindres détails autour de moi.
Le véhicule parcourt de nombreux kilomètres avant d’arriver dans le Downtown. J’ai de vagues souvenirs de cet endroit. Et dire que mon nouvel appartement se situe pas loin d’ici ! Ça, c’est franchement cool.
On passe devant le Post Office Square, célèbre place située dans le quartier financier à l’intersection des rues Milk, Congress, Pearl et Water. J’en prends plein les yeux, et même si je suis épuisée, j’accroche chaque petite lueur qui se dégage de cette ville. Mon portable se met soudainement à sonner mais je ne le remarque même pas, trop concentrée sur l’extérieur.
— Vous êtes du coin ? me demande soudainement le conducteur.
Je tourne mon visage vers lui avant de reporter mon attention sur les vitres du véhicule.
— J’ai vécu ici pendant cinq années de mon adolescence. Je suis… de retour en ville.
En quelque sorte. Je fronce les sourcils en me plongeant dans mes pensées.
— Vous venez aussi pour le travail ?
— Absolument.
— Et vous êtes vraiment toute seule ? poursuit-il.
Qu’est-ce qu’il veut, ce con ?
— Vous avez une tête de flic, explique-t-il.
Je pose mes mains sur mes joues. Une tête de flic, c’est quoi ça ? Je m’oblige à défroncer les sourcils. D’abord parce que ça va creuser mes rides, et ensuite, c’est peut-être parce que mon expression un peu sévère lui donne cette fausse impression. Mais je rentre dans son jeu, autant s’amuser.
— Je suis effectivement flic, je reprends ensuite avec un air conspirateur. Je suis ici en mission d’infiltration, est-ce que je peux compter sur vous pour garder mon secret ? Quel est votre nom ?
— John.
John, bien sûr qu’il s’appelle John.
— John, je répète. Est-ce que la police peut vous faire confiance, John ?
Il fait les gros yeux, se demandant sans doute s’il peut croire à mon mensonge. Je garde un air sérieux et lui se reconcentre sur la route. Il pense que je ne vois pas les coups d’œil furtifs qu’il me lance.
Ah John, si tu savais… Je déteste les flics.
Finalement, la voiture passe devant la Old South Meeting House. J’avais étudié ce monument à l’école. Je m’en souviens parfaitement. J’ai la mémoire des mots, ce qui est très utile dans mon métier. Cette église a servi de maison d’assemblée après le massacre de Boston. Des soldats britanniques ont massacré cinq civils et en ont blessé six autres pendant ce passage tristement célèbre.
Huit soldats, un officier et quatre civils ont été arrêtés et accusés d’assassinat. Ces types ont été défendus par John Adams, lointain Président des États-Unis. « Le massacre de Boston » a marqué le début de la tension entre le peuple britannique et les colons. Figurez-vous que cet événement a abouti à la Révolution américaine et à la guerre d’indépendance des États-Unis.
Mon taxi dépasse l’édifice et j’aperçois un petit square au loin, devant lequel il se gare. Je remarque de suite le Chipotle à quelques mètres.
Toi et moi, on va écrire une belle histoire d’amour.
— 40 Summer Street, nous y voilà ! annonce le chauffeur.
Je m’empresse de régler ma course et de descendre du véhicule.
Ça y est, j’y suis. De retour. Et je sens que je ne suis pas au bout de mes surprises.
Je rejoins le deuxième étage, armée de mon sac et de ma grosse valise. Que celui qui a inventé les roulettes soit à tout jamais remercié. Petite déception passagère lorsque je comprends que l’ascenseur de mon nouvel immeuble est effectivement en panne. Inutile de préciser que j’ai appuyé sur tous les boutons pendant cinq minutes jusqu’à ce qu’un enfant se moque de moi dans le hall.
Sale gosse.
Heureusement, ce n’est qu’une panne, et il sera réparé dans la nuit.
Je pousse la porte de mon appartement entièrement meublé. Les quelques cartons que j’ai fait envoyer ici patientent sagement à la réception. J’ai plus que hâte de récupérer mes affaires et de faire trôner mes BD en bonne place.
Pour le moment, je laisse mon sac sur le sol, me débarrasse de ma valise et m’avance sur le parquet.
— Putain de merde.
Je laisse échapper un petit sifflement en découvrant les grandes baies vitrées en face de moi ; je n’ai peut-être pas une vue depuis l’un des hauts immeubles de la ville, mais la pièce est baignée de lumière, tant mieux.
Je passe une main sur mes yeux fatigués et, debout au milieu de la grande pièce unique, je fais un tour sur moi-même. La cuisine se trouve sur la gauche de la porte d’entrée et tout est ouvert sur le salon. Un petit couloir sur la droite conduit à l’unique chambre des lieux.
C’est petit mais très bien meublé. J’ai hâte d’apporter ma touche à l’endroit et d’installer mes affaires, histoire de vraiment me sentir chez moi. J’ignore combien de temps je vais rester à Boston, mais sûrement un bon moment.
Je n’ai même pas le temps de retirer ma paire de Stan Smith que déjà on tambourine contre ma porte.
— BELLE MURRAY ? ! Je te jure que si tu es déjà arrivée sur les lieux alors que tu n’as répondu à AUCUN DE MES MESSAGES, tu es une femme morte !
Je perçois parfaitement la menace dans la voix de ma meilleure amie. April n’attend pas une seconde avant d’ouvrir la porte.
Accrochée à la poignée, elle pose instantanément son regard vert sur ma personne.
April est une petite boule d’énergie d’à peine un mètre soixante. Ses cheveux bruns sont désormais parsemés de mèches blondes et orange vif. Ses yeux s’écarquillent à ma vue et un grand sourire me vient tant je suis heureuse.
— Coucou ! lancé-je gaiement.
— Espèce de salope ! T’aurais pu décrocher, parce que je m’inquiétais.
Merde, mon portable. Je n’ai pas le temps de trouver une excuse qu’elle se jette sur moi et que ses bras me collent à elle. J’inspire brusquement et la serre à mon tour, retrouvant son odeur familière.
Que ça fait du bien de la tenir contre moi.
On dit souvent qu’on ne choisit pas sa famille. Mais c’est faux. J’ai choisi April pour qu’elle soit ma sœur. À la vie, à la mort.
Je la serre un peu plus.
— Tes seins m’étouffent, grogne-t-elle contre moi.
Je laisse échapper un petit rire avant de me reculer enfin. Je fais un mètre soixante-quinze, et effectivement, son visage était complètement pressé contre ma poitrine.
— Y a des morts pires que ça, rétorqué-je.
— Vrai ! Mais ta poitrine de rêve ne deviendra pas la cause de ma mort.
Elle est encore tout essoufflée d’avoir apparemment monté les deux étages jusqu’à mon appartement. Sa respiration est courte et laborieuse.
— Ça va ? je lui demande. Tu vas te remettre des escaliers ?
Elle hoche la tête plusieurs fois et, surexcitée, tourne sur elle-même pour admirer les lieux à son tour. De nouveaux tatouages recouvrent encore la peau de ses bras. J’ai hâte de les observer dans les moindres détails.
— Eh, c’est plutôt mignon ici. Je t’imagine déjà copuler dans tous les coins de l’appartement.
— Espèce de perverse, dis-je en prenant un air choqué.
— Ne joue pas ta prude, Belle. Je te rappelle que la dernière fois que j’ai débarqué dans ton appartement à Seattle, un mec était en train de te lécher la…
— OK OK ! C’est bon, t’as gagné !
Je lève mes deux mains, m’avouant vaincue. Un air crâneur sur le visage, celle qui me sert d’amie flâne dans les lieux. Les tons vert foncé et beige se marient parfaitement avec le parquet en bois sombre.
— J’espère que t’as ramené du vin, je lui dis ensuite. J’ai besoin de me soûler avant de commencer le travail demain.
— Non, j’ai rien. Mais on peut se faire livrer dans les dix minutes.
— Adjugé, vendu.
On se sourit mutuellement. Des centaines de souvenirs remontent à la surface. Des situations dans lesquelles on s’est embourbées jusqu’au cou avant de fuir in extremis.
— Ça fait du bien de te savoir de retour, Belle.
De retour. Ouais, je suis belle et bien de retour.
Notez le jeu de mots…
OceanofPDF.com