Le Jeu des tricheurs
Chapitre 39 - Tomber les masques
CHAPITRE 39
Tomber les masques
PRIAM
J’arrive devant l’appartement de ma petite sœur en début d’après-midi. La douche que j’ai prise a lavé la moindre goutte d’alcool qui s’accrochait à moi. Mais je me sens toujours aussi mal. Je frappe et entends rapidement sa voix de l’autre côté.
— J’arrive !
La porte s’ouvre une seconde plus tard, et ma petite sœur apparaît sur le seuil.
La surprise se peint sur ses traits. La joie et les regrets aussi.
— Priam !
J’ai l’impression de faire de nouveau face à la petite fille qu’elle était il n’y a pas si longtemps. Je me suis juré de toujours la protéger. Je ne peux pas faillir à ma mission.
J’avale difficilement ma salive en observant sa peau blafarde. Putain, que ça fait mal. Je lève le sachet de nourriture chinoise dans sa direction.
— Je suis passé chez le traiteur en bas de la rue. J’ai pensé que tu aurais faim.
Un bruit inarticulé lui échappe quand elle se jette dans mes bras. Elle enroule les siens autour de moi. Puis elle enfouit son visage contre mon torse, avant de se mettre à pleurer.
— Je t’attendais, elle souffle. Je pensais que tu ne viendrais plus.
Je place une main derrière sa tête et je la serre contre moi. Elle sent l’hôpital, ce qui me rappelle ce qui est en train de se passer.
— Je viendrai toujours, April. Tu es ma sœur. Ma démoniaque petite sœur.
April rigole doucement et son rire se transforme en quinte de toux. Puis elle me fait entrer dans son appartement. Je la suis et pose les nouilles sur la table basse, tandis qu’elle récupère deux cuillères et s’assied sur le canapé. Je l’imite. La petite banquette est trop étroite pour un gabarit comme le mien, ce qui rend ma position inconfortable. Mais je m’en moque.
La télévision est allumée sur un film des années 2000. Je sais qu’April l’a déjà vu de nombreuses fois. Mais elle continue de le visionner comme si c’était la première.
— J’adore ce traiteur, lance-t-elle en engouffrant une bouchée de nouilles.
Elle a de l’appétit, et ça me rassure un peu.
De mon côté, je n’arrive pas à manger. Je suis trop nauséeux pour ça.
Sentant que je l’observe, April lève son visage fatigué vers moi. Elle s’installe en tailleur et se mord les lèvres.
— Je t’en veux, balbutié-je.
— Je sais. Je… je m’en veux aussi, atrocement.
Je le vois sur son visage, elle dit vrai.
— Tu aurais dû m’en parler.
— Pour que tu t’énerves alors qu’on ne peut rien y faire, à part avoir confiance en la médecine ? Non, Priam. Ça t’aurait tué.
— Ton silence m’a tué, je réponds sur un ton sans appel.
Elle ouvre la bouche mais ne prononce pas un mot. Une nouvelle larme coule sur sa joue droite. Cela me rappelle le regard humide de Belle un peu plus tôt. Bon Dieu, j’ai besoin d’elle.
April essuie ses pleurs, secouée de hoquets.
— Pardon. J’avais… j’avais peur d’en parler. Je me suis dit que si je le gardais pour moi, ça rendrait la situation un peu moins réelle. Je me suis dit que si je le gardais pour moi, elle répète dans un souffle, ça allait vous protéger.
Une minute s’écoule silencieusement.
Cacher la vérité ne la rendra jamais moins douloureuse. Et parfois, les silences sont d’autant plus destructeurs.
Je reprends :
— Il faut qu’on en parle à maman.
April lève les yeux, le refus clair dans ses yeux.
— Non !
— Si, il le faut.
Elle croise les bras sur sa poitrine, en secouant la tête, faisant voler ses mèches autour de son visage.
— Maman est à l’étranger depuis des années et ne prend même pas de nouvelles de nous. Sais-tu depuis combien de temps je ne lui ai pas parlé ?
Je ne réponds pas à sa question. Je sais que ça fait longtemps, bien trop longtemps.
— Si… si on en parle, elle va me poser une simple question, puis retourner à sa quête spirituelle.
Je ne réponds pas. Je préviendrai notre mère, peu importe ce qui nous oppose.
— C’est mon choix, martèle April. Mon choix. Je t’interdis de le faire, Priam. Je… Je vais guérir, et elle ne saura rien de tout ça.
Je serre les dents et mes deux poings se crispent sur mes cuisses. Finalement, ma petite sœur s’approche de moi, et ses doigts glacés sur posent sur une de mes mains.
— Merci d’être venu.
Je viendrai toujours, je le lui ai déjà dit.
Le film continue à l’écran. April finit par s’endormir contre mon épaule. Quand ses paupières se ferment enfin, les miennes font de même. Je pousse un long soupir. Un soupir exprimant tout ce que je n’arrive pas à dire à haute voix.
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BELLE, Le lendemain
Nous avons un problème. Et par problème, je parle de problème professionnel. Paul, mon patron, était assez paniqué quand il m’a avertie il y a une heure avant de me donner l’adresse d’un café que lui a fournie Colyne.
Qu’a-t-elle fait ? A-t-elle réussi à faire fauter Parker ? L’a-t-elle zigouillé ? Et question encore plus importante : Où vais-je cacher son corps ?
J’étais tellement concentrée sur April ces dernières heures que mon propre travail m’était sorti de la tête. J’étais aussi tourmentée par une seule chose : Priam et cette femme, nue. Notre confrontation.
Je me ressaisis en descendant du taxi, et pénètre dans le Café Madeleine, enseigne française située sur Colombus Avenue. Je salue rapidement le gérant et me faufile entre les tables, mes stilettos martelant le sol. Me sentir élégante me redonne confiance en moi. C’est assez superficiel, certes, mais je vous jure que ça me booste intérieurement.
J’ai l’air sereine et sûre de moi alors que je traverse le café. Mais ma carapace se craquelle lorsque j’aperçois Priam à quelques pas. Ses yeux déterminés suivent mes moindres faits et gestes. Je me maudis intérieurement en sentant mon bas-ventre se crisper.
Il est habillé d’un costume gris anthracite et les premiers boutons de la chemise blanche qu’il porte sont ouverts. Il se lève pour venir à ma rencontre.
Reste assis, j’ai envie de lui hurler. Reste loin de moi !
Mais je demeure muette et ne le lâche pas du regard. Il est toujours aussi attirant, dangereusement beau. Mais fatigué aussi. Je sais qu’il est resté tard chez April, vu les messages de mon amie, qui n’est pas au courant de notre confrontation. April a d’autres sujets à gérer.
Priam fourre ses mains dans ses poches de pantalon et mes yeux repèrent la montre en platine à son poignet. Je ne peux m’empêcher de penser à ses doigts contre ma peau, ses mains serrant mes hanches pendant qu’il me pénétrait de toute son âme.
J’achève mon observation par son visage. L’impact de ses yeux verts est terrassant. Les cils et sourcils noirs qui les entourent accentuent leur effet. Tout comme sa bouche pleine et son nez aquilin.
Oh oui, c’est un homme dangereusement puissant. Fort et massif, et pourtant si faible à l’annonce du médecin d’April. Un homme qui m’a à demi brisé le cœur la veille. J’ai bien réfléchi à ce qu’il s’est passé. Au fond de moi, je sais qu’il ne m’a pas trompée. J’ai vu la tristesse sur son visage lorsque je l’accusais. Peut-être y a-t-il une explication que j’ai refusé d’entendre.
Son aura est glaciale aujourd’hui. Du moins, elle se veut glaciale. Lui aussi porte une carapace infranchissable. Mais ses yeux ne mentent pas. Ils fouillent mon âme, et je fais de même. Ce que j’y trouve est loin d’être froid. C’est brûlant. Et tumultueux.
Il me dévisage longuement avant de reprendre brièvement sa respiration. Un simple souffle qui veut dire tant de choses. Qui parle de la faim qu’il éprouve pour moi. De non-dits. De colère. Moi aussi, j’en éprouve.
— Belle ?
Une voix féminine que je connais bien fait éclater notre bulle. Je me retourne pour faire face à Colyne qui se tient debout derrière Priam.
Colyne, qui tient fermement la main de Parker, celui qui est censé être son futur ex-mari qu’elle détestait.
Ma mâchoire se décroche presque, tandis que je me demande si je rêve.
— Quoi ?
Je suis spécialisée dans les divorces. Mais je ne suis pas sûre que ce que je vois réponde à la définition du mot. Et je saisis maintenant l’incompréhension dans la voix de Paul ce matin.
Ma cliente rigole doucement, en découvrant ma surprise.
La première chose que je vois dans ses yeux, c’est de la joie. Elle est heureuse. La seconde chose que je remarque, ce sont ses lèvres gonflées et les suçons dans son cou. L’auteur est indéniablement l’homme qui lui tient la main. Le client de Priam.
Ce dernier semble aussi abasourdi que moi.
— Vous… Vous êtes de nouveau ensemble ? je demande sans vraiment y croire.
Où est passée la femme qui détestait son mari et voulait le piéger à tout prix ?
L’amour, un amour qu’ils tentaient d’étouffer, a refait surface. Qui suis-je pour juger ?
— Surprise ! s’exclame Colyne.
Elle s’avance vers moi, vêtue d’une robe beige qui épouse parfaitement sa silhouette. Ses yeux se font complices quand elle se penche vers moi.
— Remballez votre surprise, Belle. Vous me faites peur.
Je fronce les sourcils en me redressant.
— Je, hum, je ne m’attendais pas à ça, Colyne.
— L’avocat de Parker non plus !
Priam nous observe, les mains toujours dans ses poches.
— En fait, reprend Colyne. Parker a cherché la confrontation il y a trois nuits. Nous avons failli nous entretuer.
— Puis nous avons baisé comme des bêtes, continue Parker en se collant à elle.
— Comme des bêtes, affirme Colyne en hochant la tête.
Oh.
Oh.
Super, vraiment super.
En fait, une partie de moi est honnêtement heureuse pour eux. Parce que j’avais remarqué le regard qu’ils se lançaient. Un regard ne trompe jamais. Ils s’aimaient toujours.
— Donc… plus de divorce ? insisté-je pour être certaine.
— Non ! Mais ne vous inquiétez pas, je vous payerai vos frais jusqu’au moindre centime.
Je n’en doute pas. Paul veillera au grain.
— J’ai démissionné, intervient Parker. Nous partons nous installer à Londres.
— Nous allons visiter le monde ! s’exclame Colyne en frappant dans ses mains.
Je souris spontanément en observant les deux ex-futurs divorcés.
La vie est parfois remplie de surprises.
— Eh bien… je crois qu’il ne me reste qu’à vous souhaiter bonne continuation.
Me prenant au dépourvu, ma cliente se jette presque sur moi et me serre dans ses bras.
— Merci de m’avoir supportée, Belle Murray. Je ne vous oublierai pas quand il me viendra une nouvelle envie de divorcer.
Je secoue la tête en souriant.
— Vous êtes incorrigible, Colyne.
— Notre avion décolle dans deux heures, annonce ensuite Parker. Nous devons y aller.
Les deux tourtereaux quittent le café une minute plus tard, aussi amoureux que des adolescents. Peut-être que c’est ce dont ils avaient besoin : se battre l’un contre l’autre puis succomber et s’aimer de nouveau.
Je reste seule face à Priam. Et je vois qu’il est prêt à passer à l’attaque. Mais je ne lui en laisse pas le temps et fais volte-face.
— Belle.
Sa voix claque dans mon dos. Je frissonne. Mon cœur bat plus vite, et je me précipite dehors. Je me hâte de héler un taxi.
— Belle ! On doit discuter.
Oui, on le doit. Mais pas là. Pas comme ça. Pas alors que mes murailles s’effondrent déjà.
Je me tourne une dernière fois vers Priam, qui se tient sur le seuil du café. J’ai déjà la main sur la poignée de la portière et il termine avec force :
— Tu ne peux pas fuir. Tu ne peux pas nous fuir.
Peut-être pas.
Je monte dans le taxi sans attendre, faisant fi de ses mots. Assise, je l’observe une dernière fois.
Il n’a pas bougé, debout sur le seuil. Et son regard ne s’avoue pas vaincu. Il se fait calculateur. Priam ne va pas me laisser fuir. Il va me chasser, me rattraper, et m’obliger à lui faire face.
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