Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 33 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 30 - La plus grande des autruches

CHAPITRE 30

 

 

La plus grande des autruches

 

BELLE, Deux jours plus tard

 

Quel est le meilleur moyen de faire l’autruche ? Je vais vous donner la réponse : au lieu de penser à celle ou celui qui perturbe votre équilibre interne, essayez de l’oublier avec quelqu’un d’autre.

J’ai lu ça dans un magazine ce matin, et il m’a coûté trois dollars. J’ai donc décidé de suivre les conseils de cet article.

Alors me voici installée à une table du restaurant français Menton. Mon date Tinder m’a dit que c’était un endroit fabuleux pour faire connaissance. Le petit diable sur mon épaule a accepté le rencard tout en ignorant les regards noirs d’April.

Généralement, quand ma meilleure amie me désapprouve, je réfléchis à deux fois. Mais pas ce soir, je suis bête, perdue, et une froussarde assumée.

Je me contente de sourire quand mon partenaire du soir s’installe de l’autre côté de la table. Un blond aux épaules si carrées qu’on dirait une brique de lait. Je ne sais pas pourquoi je pense à cette comparaison.

Son visage est avenant et son regard franc ne s’égare pas une seconde sur mon décolleté tandis qu’il s’installe. Ça, c’est un bon point pour lui.

— Salut, Belle, commence-t-il avec un sourire ultra Colgate. Désolé pour le retard.

— Salut, Dimitri. Pas de soucis.

D’après sa bio Tinder, Monsieur vient de Russie. Et il adore les animaux, il est vétérinaire. Comment ne pas craquer pour lui ? J’ai essayé de chercher l’opposé total de Priam, qui ne cesse de me hanter depuis deux jours, depuis mon retour.

Il n’a pas cherché à me recontacter. C’est ce que je voulais, pas vrai ? Pourtant, ça me contrarie gravement. Ça me blesse, même, alors que je suis celle qui a fui lâchement avant qu’il ne se réveille.

— Tu as déjà commandé ? me demande mon rencard.

J’observe les taches de rousseur sur le haut de ses pommettes.

— Yep. J’espère que ça ne te dérange pas ?

— Pas du tout ! Je vais commander aussi.

Le serveur s’approche et Dimitri lui demande :

— Est-ce que je pourrais avoir un burger, mais sans viande ?

Le serveur fait une drôle de tête et se penche vers nous :

— C’est-à-dire que… Ne voudriez-vous pas prendre un plat sans viande directement ?

— Non. Je vais prendre un burger, sans viande.

Avec un air pincé, le serveur s’éloigne tandis que Dimitri hausse les épaules.

— Je suis végétarien.

— J’avais compris, rétorqué-je avec un sourire.

Chacun ses convictions, libre à lui de l’être ou de ne pas l’être.

Un silence assez lourd s’installe entre nous, et je me remue les méninges pour savoir comment poursuivre notre début de conversation.

— Alooors, je reprends en posant ma tête sur mes mains croisées. Pourquoi t’être inscrit sur Tinder ? Tu es adepte des relations sans lendemain ?

OK, je suis peut-être trop directe. Mais je cherche juste de l’honnêteté. Ça ne me gêne pas du tout qu’il me réponde par l’affirmative.

— Ma copine m’a trompé avec mon frère. Alors je me suis lancé pour me changer les idées.

Merde. Comment mettre les deux pieds dans le plat.

— Je suis désolée, je réponds en pinçant la bouche. Vraiment.

Il hausse les épaules, mais je vois qu’il est totalement refroidi.

— T’en fais pas. Elle m’a trompé avec lui la veille de notre mariage, il y a un mois.

— Putain de merde ! je m’exclame dans un chuchotement. Les enfoirés !

Impossible de ne pas jurer…

Je vois la peine traverser le visage de Dimitri tandis qu’il secoue la tête.

— Disons que je… je ne suis pas tout à fait remis. Je… Je tiens à te dire maintenant que ce repas ne va sans doute pas conduire à une nuit de sexe endiablé.

OK. J’ai compris. Ce qu’il cherche dans ce rendez-vous, c’est à se vider la tête et à penser à autre chose, tout simplement.

Un peu comme moi, finalement.

Alors je me jette à l’eau à mon tour alors qu’il remplit nos deux verres.

— Je suis avocate. J’ai couché avec l’avocat adverse de mon dossier, qui est un type que je ne supporte pas depuis mon adolescence, et qui est accessoirement le frère de ma meilleure amie. J’ai couché avec lui et je me suis barrée alors qu’il dormait encore. Et je ne m’attends pas à du sexe non plus, j’avais juste besoin de trouver un rencard histoire de me convaincre moi-même que je l’avais déjà oublié.

Pendant toute ma tirade, Dimitri m’observe, les yeux écarquillés. Puis il récupère son verre et le relève dans ma direction :

— À notre soirée spéciale « éclopés de la vie ».

— À notre soirée spéciale « la vie est une chienne, mais nous allons gagner face à elle ».

Mes lèvres s’étirent tandis que je récupère mon verre et le frappe contre le sien avant d’avaler une gorgée d’eau glacée.

Brrrrr, ça me gèle le cerveau.

— Tu sais quoi, Dimitri ? Je crois qu’il va nous falloir quelque chose de plus fort si on veut se lamenter sur notre vie.

Il hoche vivement la tête tout en interpellant le serveur.

Je savais que j’avais eu raison de venir !

Les prochaines minutes s’écoulent rapidement, et j’ignore les textos que m’envoie April. J’écoute attentivement les lamentations de mon nouvel ami. Une chose est sûre : nous ne coucherons jamais ensemble. En revanche, je m’éclate et je le reverrai.

— Attends, je reprends, elle t’a trompé avec ton jumeau, et ça durait depuis des mois ?

— Absolument.

— Je réitère : les enfoirés !

Comment est-ce qu’on peut faire un coup pareil à une personne qu’on aime ?

— L’avantage, je reprends ensuite, c’est que je suis spécialisée en divorce, et si t’avais été déjà marié, j’aurais pu te faire divorcer.

Il rigole doucement avant de passer une main dans ses cheveux blonds mi-longs.

— Et toi ? Est-ce que tu vas revoir le dieu grec avec qui tu t’es envoyée en l’air ?

— Bien sûr, comme je te le disais, on bosse ensemble. Donc, je vais le revoir. Mais quand ? j’en ai aucune idée.

Et comment réagirai-je ? C’est une autre question.

Nous poursuivons notre conversation tandis que je dévore mes pâtes aux champignons. Je me surprends à éclater de rire plusieurs fois.

— Je te jure ! poursuit-il, cette femme voulait vraiment se marier à son lapin.

— Mais c’est ultra glauque !

— Un peu, oui ! J’ai essayé gentiment de lui expliquer que ça ne se fait pas ici, quoi.

— Et sa réponse ?

Dimitri hausse les épaules tout en se mordant la lèvre.

— Elle m’a traité de coincé avant de partir.

Vraiment glauque !

Pauvre bête.

Je m’apprête à lui répondre, mais un mouvement derrière Dimitri attire mon regard.

Mon cœur loupe un battement, et je reste bouche bée.

J’ignore si je suis en train de rêver, mais Priam se tient de l’autre côté du restaurant, le regard braqué sur nous. Et il a l’air très, très en colère.

Les premiers boutons de sa chemise sont défaits et ses cheveux sont en pagaille. Mais c’est surtout son visage qui m’interpelle. Ainsi que ses lèvres pincées et ses yeux noirs et remplis d’une irritation que je sens d’ici.

Mayday. Je crois que ce n’est pas un rêve.

Priam est très, très réel.

Est-ce que c’est parce que je viens de me moquer de la vie qu’elle se venge ? Merci, garce.

— Il est là ! je chuchote rapidement en me penchant vers Dimitri. Je répète : code rouge. Le dieu grec de l’autre nuit est là.

— Quoi ? me demande Dimitri en écarquillant les yeux.

— Non ! Ne tourne pas la tête, je lui ordonne en le voyant bouger sur sa chaise. Récupère ta carte des desserts et plonge ta tête dedans. Priam ne nous a sûrement pas vus !

Il pince la bouche tout en restant immobile sur sa chaise.

— Mais je n’aime pas les desserts et j’avais fini de manger.

— Fais-le ! Vite.

Dimitri m’obéit et se plonge dans la contemplation de sa carte pendant que je fais de même.

Nous restons silencieux tout en feignant de relire quatre fois le même nom de dessert. Mes doigts tiennent fermement la carte, je m’y accroche comme Jack tentait de s’accrocher à son bout de bois. Bon, ce n’est pas le bon exemple quand on se souvient de comment il finit : un joli glaçon qui m’a fait pleurer pendant une heure non-stop.

Ma lamentable tentative de diversion ne semble pas fonctionner.

Super, vraiment super.

J’entends des pas s’approcher de nous. Je peux presque sentir Priam se tenir au-dessus de moi, son regard de prédateur posé sur ma petite personne. Clairement, si j’arrêtais de me mentir, je serais prête à me jeter une nouvelle fois dans la gueule du loup.

Les pas s’arrêtent près de notre table tandis que je continue de fixer ma carte.

Miam, du flan à la noix de coco, quel délicieuse idée de dessert.

Je déteste ça.

Chaque fois que je mange de la noix de coco râpée, je manque de m’étouffer. C’est super dangereux ce truc !

— Hum.

Je connais cette voix. Et ce n’est pas bon signe.

Une chaise racle le sol tandis qu’on l’approche de notre table. Je lève les yeux au moment où Priam s’assied dessus. Il me fixe droit dans les yeux, un sourcil relevé.

— Oh ! Priam ! je m’exclame. Salut, je ne t’avais pas vu.

Il se contente de m’observer avant de tourner son attention vers Dimitri. Il se rembrunit encore et pose une main agacée sur la table. J’observe ses longs doigts qui pianotent sur la nappe beige, et je les revois caresser mon corps avant de presser la peau tendre de mes seins.

Ça suffit, Belle ! Espèce d’obsédée !

— Bonjour, lance Dimitri. Je suis Dimitri, son rencard du soir.

Le sourire qu’il adresse à Priam me donne envie de rire. Il le défie du regard, bien qu’il sache ce que Priam représente pour moi. Je vous jure, je suis sûre et certaine qu’on va devenir les meilleurs amis du monde !

Priam se carre dans sa chaise avant de sourire de manière insolente :

— Et je suis l’homme qu’elle baise.

Je m’étouffe avec ma salive, avant de le fusiller du regard. Il n’a pas dit ça ? Dites-moi que mes oreilles me trompent !

Dimitri rigole et me lance un regard du style « T’es mal ! Tu tiens un sacré morceau, là ».

Il s’esclaffe de nouveau avant de se lever.

— Qu’est-ce que tu fais ? je lui demande, au bord de la panique.

— Je vais vous laisser. Je crois que vous avez besoin de… discuter.

Non-NON !

Dimitri s’éloigne après avoir laissé un billet sur la table.

— On se rappelle !

À ces derniers mots, il tourne les talons et s’éloigne.

Je reste immobile sur ma chaise, sentant le regard de Priam qui me scrute. Finalement, je cède et me tourne dans sa direction.

Ses mâchoires sont serrées, et contrairement à d’habitude, il reste silencieux.

— Tu as gâché mon date, je lui annonce en poussant un soupir.

Oh, oh. Mauvais choix, vu ses narines qui se gonflent.

Et d’abord, comment il a su où je me trouvais ? Ça, c’est forcément un coup d’April qui désapprouvait. Je vais la TUER. Ou lui faire bouffer Fatal.

Je gesticule sur ma chaise, mal à l’aise.

— Pourquoi est-ce que tu tires la gueule ? finis-je par demander à Priam.

— Je ne tire pas la gueule, répond Priam, en boudant comme un enfant.

C’est étrange, j’ai l’impression de me retrouver des années en arrière lorsqu’on s’engueulait, alors adolescents emplis d’hormones.

Finalement, Priam n’arrive pas à se contenir et se penche vers moi. La chaleur de son corps réveille le mien, et mon bas-ventre palpite.

Et j’ai osé imaginer que coucher une seule fois avec lui allait me vacciner contre Priam Brings ? Quelle erreur.

— Tu es de nouveau en chasse ?

— Je ne suis pas en chasse, rétorqué-je.

J’essaye juste de survivre à ton apparition soudaine dans ma vie qui fait vriller tous mes maigres équilibres.

Sa proximité me perturbe davantage, et je m’éclaircis la gorge pour cacher mon trouble. Mais Priam commence à me connaître. En fait, j’ai l’impression qu’il me connaît depuis toujours.

— Nous n’aurions pas dû coucher ensemble.

Voilà, je l’ai dit.

— Ça matche pas, toi et moi. Tu es insupportable, tu veux toujours avoir raison.

— Toi aussi, il rétorque.

— Justement ! Et nous bossons ensemble, je te signale ! Ou plutôt, l’un contre l’autre.

Ses doigts pianotent sur la table tandis que son visage exprime les réflexions qui le torturent. Il tente de trouver une solution à notre petit souci.

— Tu regrettes ?

— Je…

— Est-ce que tu regrettes ?

Je ne m’attendais pas à cette question, et je n’arrive pas à mentir sous son regard intense.

— Non, je ne regrette pas. Content ?

Ses lèvres s’étirent doucement.

— Bien.

Quoi ? C’est tout ce qui le perturbait ?

— Alors pourquoi est-ce que tu es partie comme une voleuse ?

— Parce que si j’étais restée, on aurait recommencé. Et que ça ne peut plus arriver. Si Colyne le savait… Si mon boss le savait… Non, c’est mort.

Ma voix ne flanche pas, et j’en suis fière parce qu’intérieurement c’est l’hécatombe.

Une minute s’écoule. Une longue minute pendant laquelle Priam se referme peu à peu sur lui-même. Finalement, il hoche la tête comme s’il venait de comprendre les secrets de l’univers.

— Je vois. Donc on continue ce pseudo-jeu dans lequel on fait semblant de se détester, c’est ça ?

— Je ne joue plus, Priam.

Et je ne te déteste pas.

Son front se plisse. Même à mes propres oreilles ma voix sonne faux. Sauf qu’à cet instant je me dis que non, je ne peux vraiment plus me laisser aller avec Priam. Il en va de mes propres barrières que j’ai peur de briser. Tout va trop vite. Tout est trop fort pour que j’aie une chance de survie face au raz-de-marée qu’il représente.

Alors je mens une nouvelle fois :

— Nous avons couché ensemble, et c’était plutôt sympa. Passons à autre chose, maintenant.

— Plutôt sympa ? il répète avec irritation.

Il laisse échapper un petit rire sans joie. Je l’ai vexé et je m’en veux.

— Tu as raison, Belle. Peut-être que ce qui s’est passé entre nous n’a perturbé que moi.

J’aimerais lui dire que non, moi aussi, je suis ébranlée. J’aimerais lui dire que ce lien qui nous unit ne cesse de se renforcer. Mais je reste silencieuse ; lâchement silencieuse.

— Continuons de faire semblant, réitère-t-il avant de se relever d’un mouvement souple.

— Priam…

Il m’ignore et ne me jette pas un regard avant de s’éloigner.

Je pousse un soupir et termine mon verre dans une seule gorgée qui me brûle la gorge.

Pourquoi est-ce que je me sens si mal après l’avoir repoussé ?

Pourquoi ai-je envie qu’il fasse demi-tour et plaque ses lèvres contre les miennes ?

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PRIAM, Deux jours plus tard

 

 

Tu dois venir, obligation de grand frère. Si ton cul n’est pas là

d’ici une heure, Priam, je te maudis sur trois générations.

 

Le message de ma petite sœur pourrait presque me faire oublier la journée de merde que je suis en train de passer. Presque.

Je lui réponds le temps que mon prochain rendez-vous arrive, vu l’heure tardive.

 

J’ai un rendez-vous avec un nouveau client.

 

Et c’est l’inauguration de mon nouveau salon de tatouage. Bouge

tes fesses.

 

Je souris et je m’apprête à lui répondre lorsqu’on frappe à la porte. Je me relève tout en accrochant le bouton de ma veste de costume gris.

— Entrez.

Un type pénètre dans mon bureau, et je sais de manière quasi instantanée que c’est une pourriture.

À force d’exercer mon métier, on apprend rapidement à lire les gens. C’est essentiel parce qu’il faut savoir une chose : le pire ennemi de l’avocat est son propre client. Si vous lisez mal en lui, vous partez sur un mauvais pied, et ce sera très compliqué d’assurer ensuite sa défense.

Je me trompe très rarement sur mes premières impressions.

Et celle-là est mauvaise.

Sur le seuil, l’homme d’une quarantaine d’années me lance un sourire très poli. J’entends le vent battre contre les fenêtres de mon bureau.

— Maître Brings ? Je suis Jeremy, je vous remercie de me recevoir de manière aussi abrupte. Disons que je n’avais pas prévu de faire appel à un avocat.

Il me donne l’impression d’être innocent et de ne pas savoir ce qu’il fait là.

Sauf que les gens qui font appel à moi sont rarement innocents. Et je vois ce qu’il tente de me cacher. Jeremy ment, il sait pourquoi il est là. Il sait qu’il a fait une connerie et a besoin de moi pour s’en sortir. Je vois les tics nerveux de sa bouche. Je vois ses mains qui se serrent et se desserrent.

— Bonjour, Jeremy. Je vous en prie, installez-vous.

J’indique le fauteuil de l’autre côté de mon bureau, et il s’y installe rapidement. Il croise ses jambes tout en observant la pièce autour de lui.

— C’est un joli bureau !

Je me contente de hocher la tête. Je n’aime pas les banalités de ce style.

— Je suis assez pressé, je lui annonce.

— Bien sûr, vous m’avez ajouté à votre agenda alors que ce n’était pas prévu. Je comprends.

Son sourire est poli. Son regard, lui, ne me plaît pas.

Je m’installe à mon tour dans mon fauteuil et croise mes mains sur mon ventre.

— Alors, pourquoi avez-vous besoin de mes services ?

Il pince la bouche avant de s’éclaircir la voix. Sa pomme d’Adam bouge difficilement dans son cou.

— J’ai un… problème avec ma femme.

— Vous divorcez ?

Il laisse échapper un rire jaune avant de secouer la tête.

— Disons que c’est un peu plus compliqué.

Hum. Généralement, quand ils disent que c’est compliqué avec cette tête, ce n’est pas bon signe.

— Je vous écoute.

Jeremy reste silencieux pendant de longues secondes. J’ai besoin de connaître exactement la situation. Je ne me lance jamais dans un dossier au hasard, et il est important d’évaluer la situation avant de l’accepter ou non.

— Ma femme vient de porter plainte contre moi et demande le divorce, oui.

Il annonce ça avec de la haine dans la voix. Uniquement de la haine, de la colère, mais aucune peine ni incompréhension.

Un nouveau signe qui ne me plaît pas.

Je l’observe davantage. Il paraît stressé désormais. Ses genoux ne cessent de tressauter.

— Pourquoi a-t-elle porté plainte ?

— Pour des conneries.

— Mais encore ?

— Elle m’accuse de violence conjugale, crache-t-il en levant les yeux au ciel. Mais je vous assure qu’elle ment. Et j’ai besoin de vous pour assurer ma défense face à cette salope.

Nouveau signe qui ne trompe pas.

Ça en fait beaucoup. J’ai un mauvais pressentiment. C’est un sale type, je le sens.

Et j’ai mes propres limites concernant les clients.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Je lui ai simplement rappelé son devoir conjugal. Elle raconte n’importe quoi et dit que notre dispute se serait terminée avec un coup de ma part. Sauf qu’elle n’a aucune preuve.

Il aurait pu me dire : « Mais jamais je ne lèverais la main sur elle. » Mais il a décidé de me dire qu’elle n’avait aucune preuve. Il ment.

— Quel devoir conjugal ? je lui demande en analysant ses mots.

Il hausse les épaules et reprend :

— Une femme doit satisfaire son époux. C’est normal qu’elle réponde à ma demande quand j’ai envie d’elle.

Je me raidis. Il ne se remet même pas en question. Je me redresse sur mon fauteuil et me penche par-dessus mon bureau.

— Que vous soyez marié ou non, vous n’avez pas le droit de forcer votre partenaire à avoir des relations avec vous.

Il s’apprête à rétorquer quelque chose, mais ma voix claque une nouvelle fois :

— Je vous rappelle par la même occasion que le viol conjugal existe et est condamnable.

La tromperie, oui. Même certains coups bas, je ne suis pas un saint. Mais ce genre de dossier ? Non. Je ne le défendrai pas, j’ai mes convictions et mes propres valeurs.

Le viol conjugal et un rapport non consenti qu’une personne impose à une autre dans le cadre d’une union conjugale, c’est prohibé, et je ne me mêle pas de ce genre de dossier.

Jeremy n’aime pas ce que je viens de dire. Sa façade polie et courtoise se craquelle peu à peu, et il me fusille du regard.

— Je ne vais pas pouvoir prendre votre dossier, je conclus de manière implacable.

Il se relève déjà, muet comme une tombe, puis crache :

— Les avocats doivent accepter n’importe quel dossier.

Je lâche un rire moqueur.

Bien sûr que non. Nous nous investissons corps et âme dans la défense de nos clients, libre à nous de refuser ou d’accepter.

— Au revoir, Jeremy.

Il marmonne quelque chose dans sa barbe, mais je l’ignore. Mes mains tremblent, remarqué-je une seconde plus tard. Mes muscles sont tendus de frustration. Intérieurement, j’espère juste que les flics vont bien faire leur putain de travail, et que la plainte de cette femme va la libérer de ce type.

Mon portable m’annonce un nouveau message d’April, et je me demande si je vais aller à son inauguration. Je n’ai aucune espèce d’envie de célébrer quoi que ce soit à cet instant. Mais je sais que ma petite sœur compte sur moi.

Sauf que voir April signifie voir Belle.

Cette femme qui me met à terre en ignorant tout ce qui se passe entre nous. Celle qui me tient par la gorge et par les couilles sans même savoir le pouvoir qu’elle commence à détenir sur moi. Ça me rend dingue.

Je quitte mon bureau d’un pas décidé.

La vraie question n’est pas de savoir si j’ai envie de la voir, mais si j’ai envie de me défaire de ses griffes alors que la douleur qu’elle m’inflige est si bonne…

Non, assurément pas.

Cette partie de jeu est terminée. Un nouveau jeu commence. Un dont je ne connais pas les règles.

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