Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 27 sur 54

Pages du PDF

Le Jeu des tricheurs

Chapitre 24 - Gueule de bois

CHAPITRE 24

 

 

Gueule de bois

 

BELLE

 

Priam avait raison, j’ai une méchante gueule de bois.

J’ai l’impression qu’une enceinte immense joue de la musique à fond directement dans ma boîte crânienne. Autant vous dire que j’apprécie moyennement l’expérience.

Et je dois avouer que j’ai vomi toutes mes tripes en me réveillant ce matin. Littéralement. Mon corps a rejeté chaque millilitre d’alcool qu’il restait dans mon organisme. Ne me parlez plus jamais de champagne. Jamais.

Je me dis que le meilleur moyen de sortir de cette phase affreuse, c’est de me bouger et de quitter ma chambre. Je m’exécute en traînant des pieds, vêtue d’un short de sport et d’une brassière grise. Pas vraiment la tenue adéquate pour l’endroit vers lequel je me dirige, mais je m’en moque un peu à vrai dire.

Le soleil est le meilleur guérisseur, alors je vais aller à sa rencontre et espérer qu’il me choie.

Mon état pourrait être pire. L’enterrement de vie de jeune fille de Maria, l’amie de Colyne, vient de tourner au cauchemar. Figurez-vous que je fais bien de détester le poisson cru.

Les trois amies se tapent une méga indigestion en plus de leur cuite mémorable. Colyne m’a laissé un message sur mon répondeur tôt ce matin pour me l’annoncer. Elle ne sait pas encore si elles sortiront ce soir. En attendant, elles vont profiter de massages dans leur chambre et du jacuzzi immense de leur salle de bains. J’ai encore une journée entière et une soirée à Miami. Colyne repart demain, par conséquent moi aussi. Honnêtement, j’espère qu’elles pourront profiter de leur soirée, au moins ne pas vomir pendant quelques heures.

En attendant, je suppose que j’ai le champ libre. J’ai tenté de bosser sur un autre dossier en me réveillant, mais à part mes mails et une consultation écrite, je n’arrive vraiment pas à connecter mes neurones comme il faudrait. Donc, direction la piscine. Ou du moins, les transats au bord du bassin.

Si je saute dans l’eau dans mon état, je vais finir par couler comme une pierre. Avec ma chance, personne ne me verra disparaître et je mourrai seule. Je vais donc éviter la baignade.

Je traverse le Nobu Hotel, faisant clairement l’impasse sur le petit déjeuner. Si j’avale un truc maintenant, je ne garantis rien. Il est encore tôt, à peine dix heures. Il y a peu de monde sur les transats et encore moins dans la piscine.

Mais il y a quelques silhouettes qui nagent dans l’eau transparente. Je les détaille une à une et finis par en identifier une. Bien sûr que je la reconnais, j’étais contre elle hier soir.

Il nage rapidement, atteignant sans peine le bord du bassin à l’opposé de moi. Deux mains aux longs doigts et à la peau bronzée se posent sur le bord en pierre.

La seconde suivante, Priam s’aide de ses bras et sort de la piscine. Chaque centimètre de son corps se contracte dans ce geste. Ses cheveux sont plaqués en arrière quand il se redresse ; il passe la main dans ses mèches brunes. Encore une fois, comme hier soir, l’eau dégouline le long de son corps et j’aperçois ses cuisses puissantes sous son short de bain noir. Son corps est sec, ses épaules larges, mais il n’est pas musclé à outrance, loin de là. Il a un corps de nageur.

Quelques poils parsèment son torse et une ligne plus sombre trace son chemin sur son bas-ventre pour s’arrêter derrière le tissu de son short. J’avale difficilement ma salive.

Priam me découvre lorsqu’il lève la tête. Il hausse les sourcils, surpris de me voir là.

Cette fois-ci, je suis sobre. Très, très sobre.

Je ne suis pas stupide. Hier soir, j’ai débarqué je ne sais comment dans sa chambre, le prenant par surprise. Je l’ai embrassé. Et à aucun moment il n’a tenté de profiter de la situation en me rendant mon baiser. Non, Priam m’a repoussée. Il m’a… Il m’a aidée à retrouver le chemin de ma chambre.

Malgré mon état déplorable de la veille, je me souviens de pas mal de choses avec précision.

Je lui adresse un rapide signe des doigts, en esquissant un petit sourire. C’est la moindre des choses que je puisse faire. Il hoche la tête en réponse et sourit doucement, ce qui rend son visage beaucoup plus juvénile.

Il s’avance vers un transat non loin de moi et s’assied au bord avant d’essuyer son visage avec sa serviette blanche.

Éloigne-toi, m’ordonne une petite voix criarde.

J’avise le transat vide près de lui.

Rejoins-le, m’ordonne une autre voix. Et je décide de lui obéir. J’arrive près de Priam et me racle la gorge.

— Ce siège est pris ?

J’indique du menton le transat à ses côtés. Il secoue la tête alors je m’y installe. Je fixe le ciel, profitant des rayons du soleil sur mon visage. Je sens qu’il m’observe, mais il ne me dérange pas.

En fait, je pensais qu’il y aurait une gêne entre nous, mais ce n’est pas du tout le cas. Et je n’ai pas envie de me battre contre lui à cet instant ; j’ai décidé seule d’une trêve.

— Ta tête ? me demande-t-il.

Sa voix reste ensommeillée et un peu cassée.

Je me souviens d’un autre détail : il m’a embrassée sur le front. Comme si… Comme si je signifiais quelque chose pour lui. Pourquoi ai-je l’impression que ce qui s’est passé hier soir marque une sorte de tournant dans notre relation ? Je perds complètement le contrôle de la situation et de moi-même.

— Ma tête est dans un état déplorable, je réponds ensuite en étouffant un bâillement.

J’entends un bruissement de tissu lorsqu’il déplace sa serviette et redresse son transat en position assise.

— J’ai rejoint Colyne et ses amies, hier soir, dis-je, décidée à lui expliquer ce qu’il s’est passé.

Je lui raconte tout, jusqu’à leur indigestion due au saumon et au thon.

— En conclusion, achevé-je, pas sûre que tu puisses la voir ruiner son mariage ou tromper son foutu mari aujourd’hui.

— Hum, hum.

Sa réponse ne me donne aucune information sur ce qu’il pense alors je tourne mon visage vers lui. Il m’observe derrière le verre fumé de ses lunettes de soleil.

— T’as entendu ce que j’ai dit ?

Je sais que c’est le cas, pourtant il semble se moquer de mes informations.

— J’ai entendu, oui, finit-il par répondre.

Argh, j’ai du mal à le jauger. Peut-être que c’est pour ça qu’il me rend aussi dingue. Je masse mes tempes douloureuses tandis qu’il sort l’iPad qui était rangé dans sa sacoche noire. Qui vient avec un iPad au bord de l’eau ? À part lui, bien entendu.

Avec ma chance légendaire, je serais capable de faire tomber l’appareil au fond du bassin.

Priam se met à lire ce qui ressemble à des mails tandis que, toujours allongée, je me tourne vers lui et place mes mains sous mon visage.

Le silence s’installe entre nous. Confortable, une fois de plus. Il est presque… agréable. Tandis que les minutes défilent, plusieurs expressions passent sur le visage de Priam.

Un moment, il fronce les sourcils et je vois sa mâchoire se contracter.

— Un dossier qui te donne du fil à retordre ?

J’ignore pourquoi je lui pose cette question. J’ai juste envie de savoir ce qui ne va pas.

Il hoche simplement la tête.

— Je t’ai embrassé, hier soir.

Voilà, je l’ai dit. Priam reste silencieux mais je vois ses yeux se tourner dans ma direction. Plusieurs mèches de cheveux sont retombées sur son front.

— Tu t’en souviens ?

Non seulement je m’en souviens, mais j’ai surtout aimé ça.

— Je me souviens de tout.

Il incline la tête sur le côté avant de sourire :

— Tu as tenté de lécher le mur. Plusieurs fois.

Je me racle la gorge. Malheureusement, je me souviens également de ça. C’est décidé, je persiste et je signe : plus jamais de champagne pour moi !

— En fait, je l’ai léché avant de pénétrer dans ta chambre.

Il sourit.

— Pourquoi ne suis-je pas étonné ? Tu as aussi parlé à ta chaussure avant de me la jeter dessus. Elle est toujours dans ma chambre.

C’est pas vrai. La honte. Je dégage ma main droite et la plaque sur mon visage en poussant un soupir.

— J’ai presque honte. Je suis vraiment pas le pingouin qui glisse le plus loin sur la banquise, apparemment.

Son rire résonne à mes oreilles.

— Ah… maître Murray, vous m’étonnerez donc toujours.

J’aime quand il m’appelle comme ça. Surtout la façon dont ces mots résonnent dans sa bouche. Ils cachent beaucoup de sensualité, d’électricité, et surtout : de promesses de perdition.

Puis Priam reprend finalement l’étude de ses mails, et toute joie quitte son visage.

— Fait chier, soupire-t-il.

Je me redresse en position assise et croise mes jambes en tailleur.

— Allez, raconte-moi. Je vais te donner des conseils en tant que meilleure avocate de Boston.

Il arque un sourcil moqueur. Notre jeu est toujours là. Nous sommes toujours des tricheurs. Mais je mentirais en disant qu’il n’y a que ça.

— Allez, je répète comme il reste muet. Dis-moi tout.

— OK.

Il s’assied en tailleur face à moi.

— J’ai assisté une cliente il y a quelques mois dans son divorce conflictuel avec une espèce de fils de pute. Grosso modo, il lui tapait dessus mais elle a catégoriquement refusé de porter plainte et d’intenter un divorce pour faute.

Aïe. Je sais à quel point ce type de situation est compliqué et surtout à quel point il est difficile d’offrir une aide aux victimes qui pensent ne pas la mériter.

— Donc, on est partis sur un divorce conventionnel. Ils avaient un enfant.

Je n’ose imaginer ce qu’il a vu.

— Dis-moi qu’il n’a jamais rien subi.

— Non, il n’a rien eu.

Je pousse un soupir de soulagement.

— Après le prononcé du divorce, une pension alimentaire a été fixée pour le père. Il avait énormément de fric. Pas elle. Et l’enfant est resté vivre avec la mère, ma cliente. La somme s’élevait à six cents dollars par mois. Mais il ne la paye plus depuis six mois.

— Pourquoi cet enfoiré a décidé d’outrepasser la loi ?

— Non seulement il l’outrepasse, mais il a disparu de nos radars. Nous ne savons pas où il est. Il n’est plus à son domicile, et son propre avocat n’a plus de nouvelles. Cependant, on a des attestations de certains de ses proches nous affirmant qu’ils l’ont vu. Il est bien vivant et n’est pas déclaré disparu.

Il est donc vivant et a décidé de faire le mort pour ne plus payer.

— Tu as essayé de passer par le juge pour qu’il fasse exécuter le jugement et demande aux huissiers de saisir les sommes demandées directement sur les comptes du père ?

— Cet enfoiré a vidé intégralement ses comptes en banque, Belle. Il a dû déplacer son argent pour le mettre à l’abri de toute saisie. Sauf que la mère peine aujourd’hui à s’en sortir.

Je réfléchis pendant de longues secondes.

— Et on ne peut pas le choper à son travail ?

— Il ne travaille plus. Pas officiellement, en tout cas. Je t’ai dit, il a disparu des radars.

Tout ça pour ne plus assumer son gosse. Malheureusement, ce type de comportement est assez commun.

— Alors il faut que la mère porte plainte contre lui. Au moins, les flics vont bouger et le chercher.

Priam secoue la tête ; je vois bien qu’il est énervé par la situation.

— Elle ne veut pas porter plainte, Belle. Elle… Elle ne s’en sort pas mais ne veut pas.

— Même si c’est le seul moyen pour retrouver le père et le faire payer ?

Il secoue une nouvelle fois la tête. Je me doute qu’il a déjà dû essayer de la convaincre. Une autre idée me vient.

— Demande directement au ministère public d’engager les poursuites contre lui. Saisis-le.

— Je… Tu crois ?

— Honnêtement ? Oui. Il faut retrouver cet enfoiré. Il doit assumer son rôle de père à défaut d’avoir été un bon époux.

Priam ne semble pas convaincu, mais il réfléchit sérieusement à mon idée. Je me penche vers lui et pose ma main sur sa cuisse sans réfléchir.

— Ou on peut toujours essayer de le retrouver nous-mêmes, histoire qu’il comprenne bien les choses.

Il baisse le visage sans que je comprenne pourquoi. Sa peau est brûlante sous la paume de ma main, et je prends conscience seulement maintenant de ce que je viens de faire. Nous regardons tous deux mes doigts sur sa peau. Quand je relève la tête, Priam me fixe étrangement. Ce n’est pas seulement de la faim dans son regard. C’est un véritable besoin : une revendication.

— Belle.

— Oui ? chuchoté-je.

Je vais faire une erreur. Est-ce que vous êtes prêts à me rattraper quand je tomberai ? Je l’espère. Car la chute sera inévitable. Mais je suis sûre qu’elle sera bonne.

J’approche mon visage de Priam et mes yeux rivés aux siens, ma langue pointe entre mes lèvres. Le prenant au dépourvu et me prenant moi-même de court, je lèche doucement sa lèvre supérieure, comme un chaton qui laperait son lait.

Il a un goût de soleil. Et de chlore.

Miam.

Sa main se pose sur ma hanche, ses doigts fermement ancrés dans ma peau.

Je ne l’embrasse pas, et lui non plus. Je l’ai simplement goûté de ma langue et je vous jure que j’ai l’impression de vivre le plus chaud préliminaire de ma vie.

— Tu as bon goût.

Mieux que ça, même. J’ai envie de le goûter encore. Partout.

Son téléphone se met à sonner contre sa cuisse, et je romps tout contact.

Je jette un œil à l’écran, et ça me refroidit instantanément. « Parker ».

Priam décroche sans me quitter des yeux. Quant à moi, je me relève et m’éloigne, sentant son regard dans mon dos.

Je le sens partout, jusque dans les moindres recoins de mon âme.

N’oubliez pas. Vous avez promis que vous me rattraperez quand je tomberai. Et on ne rompt jamais une promesse.

Jamais.

OceanofPDF.com