Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 20 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 17 - Ne pas succomber

CHAPITRE 17

 

 

Ne pas succomber

 

BELLE

 

Ce sentiment de douce amertume ne me quitte pas quand je rejoins ma voiture garée au sous-sol de l’immeuble dix minutes plus tard.

Mon plan a échoué. Mais en réalité, à cet instant, je me moque de ce dossier. Je me moque de tout.

Je ne peux que ressentir mes jambes qui tremblent légèrement et mes muscles crispés.

Et ça fait mal, pour une raison que j’ignore. La seule image que j’ai en tête, c’est celle de Priam emportant Serena dans l’ascenseur. Je revois son sourire de vainqueur, ses yeux pleins de défi. Ils me défiaient d’intervenir.

Dans un monde parfait – un monde où j’accepterais sans broncher que Priam ne s’approche pas de moi –, mes réactions me feraient mourir de rire. Sauf que nous ne sommes pas dans un livre. Nous sommes dans ma putain de réalité, les choses échappent peu à peu à mon contrôle et je ne sais pas quoi faire pour le conserver.

L’ascenseur du restaurant me mène au sous-sol. Je quitte la cage chromée et m’avance dans le parking, le regard vague.

Tu es une pauvre fille, se moque ma conscience. Tu es censée détester ce type.

Oui. Assurément. Il me donne des envies de meurtre. Et je ne l’apprécie même pas. C’est purement physique, cette attraction… Cet embrasement… Que suis-je censée faire pour lutter contre ? Je sais que Priam l’a aussi ressenti. Mais apparemment lui s’en moque royalement, entièrement maître de sa propre vie et de ses propres émotions.

Sont-ils déjà chez lui ? Sont-ils actuellement en train de se dévorer l’un l’autre ?

Je secoue la tête pour chasser ces pensées. Hors de question que je laisse Priam Brings envahir davantage ma tête.

Je récupère mes clés dans ma pochette, mes talons claquant sur le sol bétonné. Je tourne à droite et découvre ma voiture garée là où je l’ai laissée plus tôt dans la soirée.

Je sursaute presque et retiens un juron en découvrant que je ne suis pas seule.

Qu’est-ce que…

Priam est appuyé contre mon capot, son regard incisif posé sur moi. Je ralentis avant de stopper définitivement à deux mètres de lui.

Les mains dans les poches, les jambes croisées, il est maître de lui-même, et surtout, il m’observe m’efforcer de contrôler ma réaction. Sa mâchoire se contracte une seconde avant que je ne le voie inspirer profondément.

Je fais de même.

— C’est ma voiture, lancé-je.

Un sourire naît sur ses lèvres. Cet affreux sourire qui m’exaspère autant qu’il me donne envie de planter mes griffes en lui.

— Ah oui ? je l’ignorais.

Il ment comme il respire.

Ses mots résonnent entre nous alors qu’il me déshabille une nouvelle fois du regard. L’attraction est encore là.

Elle grandit.

Elle me dévore.

Balaye tout.

Jusqu’à exploser.

— Où est-elle ?

— Qui ?

Il semble sincèrement ne pas comprendre à qui je fais allusion. C’est possible. Ou il me tend encore un piège et se moque de moi.

— Serena.

— Oh, Serena…

Il jette un coup d’œil derrière moi avant de reporter son attention sur mon visage.

— Elle est dans ma voiture, elle m’attend.

Boom. Ça, c’est la claque virtuelle que je viens de me recevoir. J’ai joué, j’ai perdu. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Mais la colère mêlée à une jalousie malvenue m’envahit, l’amertume se fait alors plus forte.

— Je vois.

J’inspire brusquement et mes lèvres tremblent imperceptiblement. Tout ça n’est que purement physique. Mais ça reste douloureux. Priam repère aussitôt cette inspiration de pure douleur physique, comme si c’était exactement ce qu’il attendait. Son sourire s’efface, et il se redresse, les épaules tendues. On dirait qu’il vient d’obtenir la réponse à une question qui m’est inconnue.

— Alors bouge de ma voiture et va la retrouver. Tu as déjoué mon plan du soir, Priam. Bien joué.

Il laisse échapper un petit rire sans joie.

— Bien joué ? C’est la seule chose que tu as envie de me dire ?

Je fronce les sourcils et m’avance vers ma portière.

— Que voudrais-tu que je te dise ?

Non, il ne peut pas savoir à quel point il me perturbe à cet instant. C’est impossible. Je le refuse.

Priam s’éloigne de ma voiture et s’arrête devant moi, sa silhouette imposante confrontant directement la mienne. Je suis grande, mais il me domine toujours, alors je relève le menton instinctivement. Il me toise d’un regard dur, désormais, et j’ai l’impression qu’il est effectivement un prédateur, et moi sa proie.

— Quelle tricheuse tu fais, souffle-t-il contre mon visage.

Je me force à sourire alors qu’à l’intérieur de moi ce n’est que tumulte.

— Nous sommes en plein jeu de tricheurs, je lui rappelle avec aplomb.

Son visage se penche vers moi. Je ne recule pas. Je reste concentrée sur le vert de ses yeux. Un vert dangereux qui m’hypnotise presque instantanément.

— Serena n’est pas dans ma voiture. Je lui ai appelé un taxi.

Nouvel affolement de mon corps.

— Ah ?

Un seul mot, stupide. Un simple « Ah » qui exprime tant de choses que j’aimerais cacher. Une attirance physique pour Priam. Le désir charnel que nos deux corps se rencontrent.

Surtout à cet instant.

Je m’attends à ce qu’il recule, mais il passe sa langue sur ses lèvres avant de reprendre, toujours dans un murmure :

— Comment voudrais-tu que je m’approche d’elle, alors que la seule femme qui me rend complètement fou se trouve en face de moi, mon ange ?

L’électricité crépite entre nous. Une bulle se forme autour de nos deux corps chauffés à blanc, nous coupant instantanément de tout ce qui peut se passer au-delà.

J’ignore si j’ai bien entendu ses paroles. Si je deviens folle.

— Moi ? Je te rends fou ?

Se pourrait-il que lui aussi soit en train de perdre tout contrôle sur ce qu’il se passe entre nous ? Sur cette guerre qui se mêle à une puissante convoitise ?

Il relève un sourcil. Mais son contrôle le quitte peu à peu, lui aussi.

Et cette faille de son être attise la mienne. Ses mots suivants finissent de m’achever.

— Ne fais pas comme si tu ne savais pas que j’avais envie de te baiser, Belle.

Sa voix reste toujours aussi calme. Ou plutôt, faussement calme.

— Ne fais pas comme si tu ne sentais pas l’océan dévastateur qui tente de nous emporter.

J’avale difficilement ma respiration.

Il se penche un peu plus contre moi, sans que nos corps entrent en contact.

Recule, m’ordonne ma conscience. Ne succombe pas.

Mais comment lutter alors qu’une partie de nous a déjà cédé ?

— Et surtout, souffle Priam, ne fais pas comme si toi, tu n’en n’avais pas envie.

Mes yeux rivés aux siens, je réponds enfin :

— Pourquoi est-ce que je voudrais me faire emporter par la vague à tes côtés, Priam ?

Il me dévisage et lève sa main droite doucement. Mais au dernier moment, juste avant de toucher ma peau, il interrompt son geste.

— Pour te battre contre le courant pendant de longues minutes avant de retrouver la surface.

— Ça me semble… dangereux.

Mais ça me plaît.

Alors je fais un pas dans sa direction et mon corps entre en contact avec le sien.

Priam s’abat sur moi, abandonnant entièrement son propre contrôle. Ses lèvres heurtent les miennes sans aucune douceur. Une faim dévorante implose dans nos corps. Sa bouche découvre la mienne et finit par la dévorer.

Mes mains se posent directement sur sa nuque pour l’attirer un peu plus contre moi. Mais cela ne suffit pas à rassasier notre faim. Elle grandit. Elle finit par m’engloutir. Mes ongles s’enfoncent dans la peau de sa nuque tandis que celles de Priam longent mon dos et s’arrêtent sur mes fesses. Il tente de mouler mon corps au sien.

Priam m’a menti, il ne nage pas avec moi à contre-courant. Il est la vague qui tente de me noyer.

Il est la tempête et l’océan. Il est la vague qui s’écrase sur le rocher. Il est le tricheur. Mais à cet instant, il ne triche plus.

Ses doigts se pressent contre moi, ses muscles se tendent et Priam me soulève d’un mouvement souple. Il me porte aisément et mes jambes s’enroulent autour de son bassin. Je me moque de tout, du lieu de notre débauche, de l’interdit qui nous unit, du jeu qui nous détruit.

Il n’y a que lui, moi, nos souffles qui se mélangent et la brutalité qui nous anime tant nous sommes hors de contrôle.

Le besoin physique ne nous lâche pas. C’est lui qui dirige, en réalité. Nous ne sommes que ses disciples, les esclaves de nos propres corps, et le seul moyen de nous affranchir de nos chaînes est de succomber à l’autre.

Mes fesses heurtent le métal froid du capot de ma voiture lorsque Priam m’assied dessus. Ma bouche perd la sienne une seconde. La suivante, il est de retour contre moi, un air de pure folie sur le visage.

Et sa langue entre dans la danse. Elle est taquine et revendicatrice. Un nouveau jeu de domination s’installe entre nos deux bouches. Mes jambes s’écartent et je sens ma jupe remonter dangereusement sur mes cuisses pour lui permettre de s’installer entre elles.

Il est si près de moi et pourtant si loin. La délivrance est si proche, et pourtant hors de portée.

Tout n’est que frustration alors que tout ne devrait être que libération.

Mes dents mordent sa langue quand elle se fait provocatrice. Il laisse échapper un son sourd et étouffé. Ses doigts se posent sur la peau tendre de mes cuisses et la pétrissent durement pendant qu’il se glisse entre elles, en m’obligeant à les écarter encore plus pour lui céder le passage.

J’attaque. Il contre-attaque. La balle ne cesse d’aller et venir entre nous jusqu’à ce qu’il y ait un vainqueur. Mais j’ai bien peur qu’il n’y en ait pas vraiment.

Soudainement, sa bouche me quitte mais Priam reste contre moi. Sa bouche est gonflée tant je l’ai meurtrie. Et j’imagine que la mienne est dans le même état.

— Pourquoi es-tu si délicieusement dangereuse, Belle Murray ?

— Parce que tu me l’as dit toi-même, Priam, tu n’as pas peur de te battre, je halète sans m’éloigner.

Une de ses mains est toujours contre ma cuisse tandis que l’autre agrippe délicatement mon menton pour me faire redresser la tête. Son souffle est aussi court que le mien.

— Peut-être que tu es un trop grand danger, même pour moi.

Il ne me laisse pas le temps de répondre et m’embrasse une nouvelle fois. C’est un baiser plus calme mais beaucoup plus profond. Si les précédentes minutes démontraient une faim purement sexuelle, cette minute-ci annonce un besoin profond, plus qu’un désir percutant.

Ses lèvres glissent contre mon oreille. Ses dents retiennent ma peau tendre prisonnière et je ferme les yeux tout en réprimant un gémissement.

J’ai… besoin de plus.

Un grondement de moteur se fait entendre au loin et une grosse voiture passe près de nous dans un bruit assourdissant. J’ouvre brusquement les paupières et la bulle explose.

C’est pas vrai…

Priam, lui aussi, sursaute au son du véhicule et se redresse avant de reculer comme si je venais de le brûler.

Je viens de… Il vient de… On vient de se dévorer l’un et l’autre sur un parking.

— Putain, il s’exclame en passant une main dans ses cheveux.

Lui non plus ne pensait pas finir par perdre le contrôle à ce point.

Je vois d’ici son érection tendre le tissu de son jean. Je ne m’attarde pas dessus, désormais bien connectée à la réalité.

L’homme qui se tient en face de moi n’est pas mon prochain partenaire sexuel. C’est mon ennemi. Un confrère digne des plus grands enfoirés qui m’est interdit dans une affaire de travail.

Le travail, et uniquement le travail.

Je descends ma jupe le plus rapidement possible. Je sais que je suis toujours aussi débraillée, mais je tente de reprendre le contrôle.

— Tu ne gagneras pas, Priam. Si tu pensais pouvoir posséder mon corps pour gagner cette partie, tu te trompes.

Il fronce les sourcils mais n’a pas le temps de répondre que, déjà, je récupère ma pochette échouée sur le sol et m’installe derrière mon volant.

J’ai failli tout foutre en l’air. J’appuie sur l’accélérateur et m’éloigne, sa silhouette diminuant au fur et à mesure.

La vérité, c’est que nous sommes dangereux l’un pour l’autre. Parce que s’il me fait perdre mes moyens en si peu de temps, je suis sûre qu’il pourrait briser l’équilibre de ma vie.

Ce qu’il vient de se passer ne doit jamais se reproduire. Jamais, si je ne veux pas que Priam Brings finisse par m’anéantir.

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