Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 7 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 4 - Nouveau dossier et nouvel adversaire à abattre

CHAPITRE 4

 

 

Nouveau dossier et nouvel adversaire à abattre

 

Lorsque Paul Nameh m’a proposé de le rejoindre à Boston, trois mois plus tôt, je n’ai pas mis longtemps avant de prendre ma décision.

J’ai effectué mon stage de fin d’études à ses côtés quand il était encore à Seattle, et je peux vous assurer que j’ai autant appris en quelques mois auprès de lui que durant des années à la fac. Paul fait partie de ce genre du tuteur qui prend son stagiaire sous son aile comme si c’était le prochain poulain sur qui parier. Il a misé sur moi et m’a poussée à prendre toutes les initiatives possibles.

J’avais même pour ambition d’intégrer son cabinet de Seattle. Sauf que Paul a divorcé de sa femme l’année dernière et qu’il l’a suivie sur Boston afin de se rapprocher de son fils de sept ans. Et m’a ensuite proposé de le rejoindre.

« Viens m’aider à plumer tous ces époux et ces épouses riches comme Crésus qui ont commis une faute dans le saint Mariage de mes couilles. » Voilà le premier argument qui m’a tentée. Et retrouver April, c’est ce qui m’a définitivement convaincue.

Alors me voici ce matin devant le 82 Devonshire Street, à environ dix minutes à pied de mon appartement. J’arrive rapidement au troisième étage de l’immeuble, là où mon nouveau patron a décidé d’atterrir, lui et la nouvelle secrétaire qui l’assiste.

Je connais Paul, ses mimiques et ses manières de travailler. Je ne devrais pas être stressée. Pourtant, mes mains sont moites et je ne peux m’empêcher d’arranger sans cesse mes boucles serrées dans mon dos. Je vérifie une dernière fois ma tête dans le miroir mural de l’ascenseur.

C’est bon, cette fois je n’ai pas oublié de maquiller mon deuxième œil. Mes longs cils noirs sont couverts de mascara et ma bouche pulpeuse d’un rouge de la couleur exacte de mes lèvres. La chemise blanche et la jupe crayon noire que je porte me moulent comme une seconde peau mais sont taillées dans un tissu qui me met parfaitement à l’aise.

Nous connaissons toutes ce bouton de jupe que nous sommes obligées d’ouvrir après le repas du midi.

Le seul truc que je commence déjà à regretter, c’est d’avoir enfilé cette nouvelle paire d’escarpins. Mes orteils me font souffrir, et je parie qu’une fois que je les enlèverai ils ressembleront à des petites saucisses cocktail disgracieuses.

Le tintement de l’ascenseur retentit et je pose un pied sur la moquette moelleuse du troisième étage. Une femme se tourne vers moi. Ses yeux se plissent doucement et les rides sur son visage se creusent tandis qu’elle me sourit aimablement.

— Belle Murray ?

— C’est moi.

Elle contourne son bureau tout en replaçant une mèche de cheveux gris derrière son oreille.

— Je suis Leila. Nous vous attendions. Bienvenue au cabinet Nameh.

Son attitude hyper accueillante me rassure instantanément. Dans nombre de cabinets – et je l’ai vu de mes propres yeux –, certains abrutis considèrent les secrétaires juridiques comme inférieures à eux. Alors qu’en réalité je peux vous assurer que ce sont ces mêmes secrétaires qui font tourner les choses. Les avocats seraient complètement perdus sans leur aide précieuse. Alors s’il y a bien une personne avec qui s’entendre au sein d’un cab, ce sont elles.

— Merci, m’exclamé-je en poussant un soupir de soulagement.

Elle a la soixantaine bien tassée et la robe poudrée qu’elle porte la rend super classe. Elle ouvre la bouche dans l’espoir d’ajouter d’autres mots mais le tintement de l’ascenseur retentit une nouvelle fois.

— Belle Murray, la plus grande tricheuse de Seattle ! s’exclame une voix masculine dans mon dos.

Je me tourne vers Paul Nameh, un grand sourire sur le visage.

La tricheuse.

Un surnom dont il m’a affublée il y a déjà longtemps tandis que je bossais pour lui. Un surnom qui me sied à merveille.

Je triche, je contourne la loi et l’utilise de manière à gagner. Je travaille dans un monde de requins et j’ai rapidement compris qu’il fallait que je devienne le plus gros prédateur si je ne voulais pas me faire bouffer dans ce milieu. Donc, oui, j’ai les dents pointues et les griffes acérées.

Certains pensent que la loi ne peut jamais être contournée sans que cela soit illégal. Figurez-vous que c’est faux. On peut prendre différents chemins menant à des montages légaux et pourtant inconnus de tous.

— Tu peux parler, continué-je en regardant Paul venir à moi, tu as dû faire divorcer la moitié de la population de Seattle.

— Et maintenant que je ne crois plus au mariage, je compte bien m’attaquer à celle de Boston. Et j’espère bien que je vais pouvoir compter sur toi.

— Assurément.

Il s’approche de moi et m’entraîne dans une rapide accolade. Sa main droite tapote mon dos et on finit par reculer. Je l’observe avec attention. Paul porte parfaitement son début de cinquantaine, ses cheveux grisonnant légèrement sur les côtés.

Le costume noir dont il est vêtu lui donne un air sévère, et ajouté à ses yeux noirs et à ses sourcils broussailleux, on ne pourrait jamais deviner quelle crème se cache derrière. Nous portons tous un masque, voici celui de Paul. Son air austère l’a aidé à se sortir de pas mal de situations.

J’ai beau essayer de m’entraîner à faire le même genre de grimace devant mon miroir, j’ai juste l’impression de ressembler à un poisson rouge qui serait en train d’agoniser hors de l’eau.

— Suis-moi, m’ordonne Paul, et je lui obéis.

Nous empruntons le petit couloir sur la droite tandis que Paul m’explique rapidement son installation et le fonctionnement des lieux.

On déboule sur deux bureaux d’une taille plus que correcte. Mieux que ça en fait. Les deux possèdent de grandes baies vitrées qui donnent sur la rue en contrebas.

— Pas de placard à balais ? je lance en pénétrant dans ce qui semble être mon bureau.

— J’ai pas envie que tu me files un procès au cul. Tu pourras même manger le midi et terminer à une heure décente.

Je laisse échapper un petit rire.

— Wouhou, champagne !

Un grognement sort de sa bouche tandis qu’on échange un regard. Je crois qu’on se souvient de la même chose. Pour fêter la fin de mon stage, Paul avait apporté une bouteille hors de prix au cabinet. Inutile de vous dire ce qu’il s’est passé…

Bon, puisque vous insistez…

La bouteille a fini éclatée sur le carrelage tandis que je tentais de la déboucher. J’étais à deux doigts de lécher le sol pour récupérer le précieux liquide.

— Sois gentille, Belle, ne brûle pas le cabinet et ne casse pas mon imprimante. Ne trucide aucun client, sauf s’il ne paye pas.

Je lève les yeux au ciel mais me retiens cependant de le contredire. Parce que le problème, c’est que ça pourrait très bien m’arriver.

Je fais un tour sur moi-même tout en sifflant. Mon bureau est fait de verre et un fauteuil en cuir noir est placé derrière. Devant le bureau se trouvent trois chaises parfaitement alignées pour recevoir de potentiels clients.

Paul se frotte les mains et se redresse. C’est tout lui, entrer directement dans le vif du sujet.

— Ta première cliente arrive dans sept minutes.

Je me redresse à mon tour, parfaitement attentive. Mon premier test. S’il me confie directement un dossier, c’est qu’il a confiance en moi et je veux lui prouver qu’il a raison.

— C’est une connaissance, alors je compte sur toi pour te concentrer puissance max sur ce cas. Peu importe ce qu’il te sera demandé, accomplis-le, montre-moi que j’ai fait le bon choix.

— Bien sûr que tu as fait le bon choix.

Que cette personne soit une de ses connaissances ou pas, je m’investirai entièrement.

— Donc, tu seras amenée à bosser assez exclusivement sur cette affaire pour l’instant.

Ça sent bon, ça sent le gros dossier, avec les honoraires en conséquence. J’aime ça !

— Tu t’en doutes, ça concerne un divorce, mais c’est un cas assez… particulier, je la laisserai t’expliquer tout ça.

— Particulier ? C’est-à-dire ?

Un petit sourire éclot sur ses lèvres alors qu’il joue des sourcils.

— Je te laisse la surprise. Voyons ce que tu as dans le ventre, Belle Murray. Ta cliente arrive désormais dans…

Il jette un œil à sa montre luxueuse.

— Cinq minutes, son mari et son avocat seront là trente minutes plus tard. Leila, notre secrétaire, les fera entrer ici. Bonne chance ! Et n’oublie pas : tricher, c’est mal, mais c’est toujours mieux que de perdre.

— À nous de déjouer les règles pour les refaçonner à notre sauce, pas vrai ?

— Tu as tout compris. Et ce dossier sera sans limites.

Il quitte la pièce la minute suivante, me laissant au milieu du bureau, les bras ballants. J’inspire brusquement et tente de rassembler mes idées.

— Paul, soupiré-je, pourquoi ai-je l’impression que tu viens de me faire un cadeau empoisonné ?

J’ai à peine le temps de poser mon sac qui était sur mon épaule et de récupérer un bloc-notes et un stylo que, déjà, on frappe à ma porte. Je prends place derrière mon bureau et lance d’une voix forte :

— Entrez !

Une rousse sculpturale entre dans le bureau, et son regard bleu clair se pose directement sur moi. Mes yeux repèrent les diamants autour de son cou. Je m’apprête à me présenter mais sa bouche s’ouvre et elle hurle presque en tapant du pied :

— Je veux divorcer !

— Bonjour, je suis Belle Murray, votre avocate.

— Mon nom est Colyne Pesky et Je. Veux. Divorcer !!

Ça commence bien…

Son regard calculateur et presque fou m’analyse dans les moindres détails, comme si j’étais une nouvelle espèce fraîchement découverte. À première vue, je dirais qu’elle vient à peine d’entrer dans la trentaine.

Pour contrebalancer son agitation, je m’assieds calmement derrière mon bureau, récupère mon stylo et l’invite d’une main à s’asseoir.

Waouh, ce fauteuil est confortable.

— Je vous en prie, Colyne. Je peux vous appeler Colyne ?

— Tout sauf madame Pesky ! Plutôt crever !

OK, je vois le genre. Donc, ce sera conflictuel ; très conflictuel.

Sa main passe sur les trois colliers en diamants qui pendent de son cou et je poursuis calmement :

— Je suis là pour vous aider à…

— À divorcer ?

Je pince les lèvres à sa nouvelle interruption tout en agitant mon pied droit.

— Oui.

Elle semble se rendre compte de la contrariété évidente sur mon visage et souffle un bon coup.

Quelle est son histoire ?

— Et si vous me disiez ce qu’il se passe, Colyne ?

La femme sort un paquet de feuilles de sa pochette rose vif. Elle n’a pas besoin d’ouvrir la bouche pour que je devine ce dont il s’agit.

— Contrat de mariage ?

Elle hoche vivement la tête mais ne me le tend pas encore. Ses doigts s’y agrippent comme s’il cachait un secret bien gardé, du style la recette du Coca-Cola.

— Je ne supporte plus mon mari ! Quand je vous dis qu’on passe notre temps à se tirer dessus, c’est une réalité, Belle. Il me casse les ovaires et je me retiens chaque jour de griffer l’intégralité de ses voitures de sport.

Elle me tend finalement le document mais je ne l’ouvre pas encore, la laissant me présenter les choses à sa manière :

— J’étais trop jeune, et lui aussi, lorsqu’on s’est dit oui. On profitait chacun de notre héritage respectif et on ne voyait pas plus loin que le bout de notre nez. Sauf que notre relation s’est dégradée, et mon Dieu, Parker est insupportable.

Il s’appelle Parker, donc. Et ils ont chacun une fortune personnelle. Je note mentalement chaque détail qui pourrait me servir.

— Est-ce qu’il a commis un quelconque acte de violence à votre égard ?

C’est toujours la première question que je pose, histoire de savoir si une demande de protection doit être exigée dès maintenant.

— Non. Mais sa sale tête de rat va finir par me rendre violente. Appelez ça des différends irréconciliables si vous voulez. Je veux divorcer et profiter de la vie. Il me rend dingue. Je vais lui arracher les couilles.

Je vois…

J’ouvre finalement le contrat de mariage et trouve rapidement la clause qui m’intéresse. La seule et unique clause concernant un possible divorce. Merde.

— Article 6, dis-je, « En cas de faute de l’un des deux époux, l’autre époux victime pourra demander le divorce. Dans ce cas-là, la moitié de la fortune personnelle de l’époux fautif sera transmise à l’époux victime ».

Je pousse un soupir, en fermant les yeux. Ce n’est pas vrai.

On se souvient tous de l’histoire du PDG d’Amazon, Jeff Bezos. À cause de son adultère, son ex-femme est repartie avec une partie de sa fortune : trente-huit milliards de dollars. Rien que ça.

— Donc, vous voulez divorcer.

Et votre contrat est merdique, j’ajoute mentalement.

— Avez-vous commis une faute de votre côté ?

Pitié, dites-moi que non. Colyne prend un air outré tout en posant sa main contre sa poitrine.

— Bien sûr que non ! Regardez-moi ! J’étais une épouse parfaitement facile à vivre. Je suis une CRÈME.

J’en doute très fortement mais je ne m’attarde pas sur ce point.

— Je ne suis pas sûre que vous compreniez mon véritable souhait, annonce-t-elle. Je veux divorcer de Parker. Et je veux surtout plumer cet enfoiré qui pense être meilleur que tout le monde. Je veux qu’il regrette ce contrat de mariage qu’il a lui-même fait établir. Je lui prendrai jusqu’au moindre centime.

— Mais est-ce que votre mari a commis une faute ? Et avez-vous une preuve de cette faute ? Tromperie, violence, ou…

Seul son silence me répond. Un silence qui dure plusieurs minutes.

— Colyne ?

La déception se peint sur ses traits.

— Non. Putain, il n’a commis aucune réelle faute. À part être un idiot. Il est hautain. Il prend les gens de haut. Et puis il pense que son nom peut tout acheter. Dernièrement, il a décidé qu’on ne devait plus avoir de cuir à la maison, à cause de la souffrance animale. Quand je suis rentrée chez moi, Belle, mes canapés avaient été donnés à une association. Des canapés que j’avais payés quinze mille dollars pièce. Je préfère encore aller me faire épiler le sillon inter-fessier plutôt que de rester dans une pièce avec lui.

Qui peut se permettre de dépenser autant d’argent pour des canapés, putain ?

Et comment lui annoncer que son cher et tendre arrive dans… dix minutes ici ? Accompagné de son avocat ? J’imagine déjà la tête de ce dernier. Ou de cette dernière.

— Ces… « griefs » ne sont pas suffisants, malheureusement, continué-je. Parker aussi souhaite divorcer ?

— Oui. Mais cet enfoiré veut utiliser ce torchon de contrat contre moi, invoquer une faute qui n’existe pas et prendre MON argent. Dieu seul sait ce qu’il dira contre moi !

Donc, lui aussi veut plumer sa femme avant de se tirer. Charmant. Rappelez-moi de ne jamais me marier, voulez-vous ?

— Ça va être difficile de le « plumer » si nous n’avons pas de réelle faute caractérisée de sa part, annoncé-je avant de croiser les bras sur ma poitrine.

La rouquine m’observe pendant de longues secondes, droit dans les yeux. Elle tente de me faire passer un message. Sauf que cette idée qu’elle veut me souffler, je l’ai en tête depuis ma première lecture de l’article 6.

Tricher.

On ne peut pas faire ça, non ?

Bien sûr que si. Et on va le faire, continue le petit diable sur mon épaule.

Colyne esquisse un sourire de prédateur quand elle comprend que nous pensons à la même chose. Et je ne peux retenir le mien en guise de réponse.

Je vous ai dit que j’étais un requin. Sans scrupules.

— Je n’ai pas commis de faute et je ne le laisserai pas m’avoir – parce qu’il veut de son côté me plumer, continue Colyne. Alors il va falloir…

Un divorce par consentement mutuel n’est pas possible entre eux, et chacun veut ruiner l’autre. Super, vraiment super.

— Il va falloir qu’il commette une faute, annoncé-je.

Son sourire s’élargit.

— Il va falloir qu’on le fasse fauter, et qu’on le plume, complète-t-elle.

Déjà, mon cerveau réfléchit à mille et une idées loufoques.

Je préfère néanmoins lui annoncer ce qu’il va se passer dans les prochaines minutes.

— Avant qu’on aille plus loin, sachez que votre mari arrive dans cinq minutes, avec son avocat.

On dirait que je viens de lui annoncer un décès.

— Quoi ? Pourquoi ? Je vais faire une crise d’urticaire !

J’ai intérêt à désamorcer dès maintenant la bombe qu’elle est et qui est sur le point d’exploser. Je pose mes mains sur le bureau et la fixe d’un air serein :

— C’est monnaie courante, surtout dans ce genre de cas. Et surtout, il faut savoir que les avocats tentent avant toute chose une médiation entre les clients. Accessoirement, ça me permet de rencontrer le client adverse et l’avocate qui va l’assister.

— C’est un homme, me reprend Colyne avec rage. Un trou du cul qui ne recule devant rien pour défendre ses clients, d’après Parker.

Parfait.

Je veux un avocat à la hauteur de la tricherie que je vais mener.

Et s’il pense être le meilleur, je vais le laminer.

La femme grommelle plusieurs paroles inintelligibles juste avant que quelqu’un ne frappe à la porte de mon bureau.

— Je vous invite à vous installer sur cette chaise à droite, et Parker se mettra tout à gauche.

— Pourquoi est-ce que je devrais bouger pour lui ?

Elle ne va rien faire pour me faciliter la tâche. Super.

— Parce que si vous finissez par vous entretuer, vous allez salir la moquette. Et le sang met beaucoup de temps à partir. Donc, on va éviter tout homicide et mettre l’avocat de Parker au milieu, OK ?

Avec un soupir haineux, elle s’assied sur la chaise de droite et prend une moue boudeuse. J’ai l’impression de faire face à une adolescente qu’on aurait privée de sortie, à cet instant.

Enfin, je me relève pour aller ouvrir la porte. Le type qui se tient derrière semble tout à fait charmant. Mais le regard hautain qu’il me lance accentue mon sourire faux. Il me juge et me place directement dans la catégorie ennemi à abattre, je le vois sur son visage.

Ses intentions sont limpides.

Oh oui, il ressemble bel et bien à un connard. Il lance un regard à sa « femme » avant de lâcher un petit rire moqueur en observant sa position.

— Pourquoi tu rigoles ? crache la rouquine, tu veux que j’enlève mon talon aiguille pour te crever les yeux ?

— Au moins, je ne te verrai plus, si tu me crèves les yeux !

— Pas d’homicide dans mon bureau, clamé-je fortement en retournant derrière ce dernier tout en laissant la porte ouverte. Où est votre avocat, monsieur Pesky ?

— En retard, il devait gérer un truc.

Gérer un truc.

Bordel, je déteste les gens en retard. Surtout si c’est désormais mon ennemi dans cette affaire. Un ennemi à abattre.

Dix minutes passent et l’avocat de Parker ne s’est toujours pas présenté. Je suis à deux doigts de péter un câble tandis que les deux époux s’affrontent du regard sans flancher. Je fais de mon côté les cent pas dans la pièce.

Ma porte reste ouverte tout ce temps. Je me dis que si je dois hurler à l’aide en cas de bagarre entre les époux, Paul m’entendra forcément. Pas sûr qu’il vienne m’aider. Quand j’ai avalé un trombone, alors que j’étais en stage chez lui, il s’est contenté de se moquer de moi.

— Arrête de me regarder, crache Colyne à Parker.

— Je ne te regarde pas, tu n’es pas le nombril du monde.

— C’est TOI qui oses dire ça ?

Je lève les yeux au ciel tout en passant une main dans mes cheveux. Pitié, que le temps passe plus vite.

Je finis par craquer et m’avance vers la porte pour la refermer.

Je ne sais pas ce que devait « gérer » ce cher avocat adverse, mais qu’il aille se faire voir.

S’il n’a pas pris la peine de venir, commençons sans lui. Au moment où je m’apprête à fermer la porte, une grande main aux veines apparentes s’interpose, bloquant mon geste.

Je fronce les sourcils tout en posant mon regard noisette sur les doigts hâlés devant moi, qui repoussent la porte, et je me recule précipitamment pour ne pas basculer. Je fais demi-tour et m’avance vers mon bureau sans un regard vers l’homme qui est désormais face à mon dos.

Je lance d’une voix ironique, en me retournant :

— Waouh, mon cher confrère, vous avez décidé de nous honorer de votre présence. Quelle joie…

La fin de ma phrase reste bloquée dans ma gorge.

Mon souffle se coupe, et je comprends que je viens de tomber dans un piège dont j’ignorais l’existence.

Devant moi se tient l’ennemi de mon enfance. Beaucoup de souvenirs remontent à la surface. Lui, cachant mes BD. Moi, renversant de l’après-shampoing dans ses draps. Lui, m’injuriant et écorchant mon prénom. Moi, lui faisant manger du sable.

Sauf que Priam n’est plus un adolescent. Ce n’est plus le jeune gringalet que je connaissais.

C’est un homme, désormais. Et il est loin d’être petit. Je suis déjà grande, mais si j’en juge sa silhouette, il me dépasse largement.

J’essaye du mieux possible de cacher mon choc. Je ne peux m’empêcher de remarquer sa silhouette massive vêtue d’un costume sur mesure gris. Cet enfoiré entre dans les lieux comme s’ils lui appartenaient. Il absorbe toute l’énergie de la pièce, la remplissant de son essence et m’obligeant à le sentir jusqu’aux tréfonds de mon âme.

Ses cheveux bruns sont décoiffés et il les rabat en arrière comme si ça pouvait arranger les choses. La barbe de trois jours qu’il porte ne cache en rien les angles prononcés de son visage.

Putain de canon.

Qu’est-ce que je viens de dire ?

Sa pomme d’Adam bouge rapidement tandis qu’il s’avance vers moi. Enfin, vers nous. Son nez aquilin se fronce soudainement et ses yeux verts se plissent en me découvrant.

Et moi ? Je reste immobile. Aussi immobile qu’une statue.

— Pardonnez mon retard, commence-t-il d’une voix grave, certains ont des urgences à gérer.

Son regard vert parcourt l’intégralité de mon corps avant qu’un sourire d’enfoiré, et surtout calculateur, ne se dessine sur ses lèvres.

Bordel, sortez-moi de là. Ce ne sont pas les deux époux qui vont se battre. C’est moi qui vais commettre un meurtre.

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