Le Jeu des tricheurs
Chapitre 50 - La plus folle des héroïnes de BD
CHAPITRE 50
La plus folle des héroïnes de BD
BELLE
Le juge tranche en faveur de mon client – ou plutôt celui de Paul – et je me retiens – à peine – d’effectuer une danse de la joie. Je ne m’occupais pas initialement de cette affaire, mais elle m’a prise aux tripes quand Paul me l’a expliquée avant de m’envoyer plaider à sa place.
Cette victoire, ça veut dire que son client est désormais libéré de son ex abusive qui menaçait de le tuer chaque fois qu’il tentait de discuter avec elle. Et surtout, mon client va pouvoir de nouveau voir sa fille. Son ex-femme lui interdisait de l’approcher alors même qu’il a toujours répondu à ses besoins et pris soin de son enfant.
Mon rôle est terminé, dans cette affaire. Sa vie va continuer comme sur des roulettes, on l’espère désormais.
On quitte la salle d’audience tandis qu’il s’autorise à sourire. Je vois ses yeux s’emplir de larmes quand il me dit :
— Je… je vais pouvoir revoir ma fille.
Il réalise tout juste.
Debout face à lui dans le couloir, je m’autorise à presser ses doigts entre les miens. Sa main tremble contre la mienne.
— Oui. Vous allez retrouver votre fille.
Il hoche plusieurs fois la tête, le bonheur le possédant peu à peu. Il y a pas mal de passage autour de nous. Des membres de la cour et des justiciables convoqués au palais de justice cet après-midi.
— Merci, merci, merci !
L’homme en face de moi serre mes propres doigts avant de me libérer. Il inspire brusquement puis reprend :
— Vous m’avez sauvé la vie.
Ses mots me touchent en plein cœur.
— Remerciez Paul, je lui suggère avec un petit sourire. C’est lui qui a établi notre défense.
— Mais c’est vous qui m’avez soutenu pendant l’audience.
Je m’apprête à enlever ma robe d’avocat, mais quelque chose au loin m’interpelle. Le type continue de parler mais mon regard se porte vers le couloir dans son dos. Une silhouette massive le traverse, dominant aisément les lieux.
L’homme au loin est dos à nous tandis qu’il s’éloigne. Mais je reconnais cette démarche, cette chevelure foncée. Du costume gris anthracite aux chaussures vernies qui les accompagnent. De l’attaché-case noir aux épaules larges qui s’éloignent déjà.
Priam.
J’inspire brusquement et pivote mon visage vers mon client.
— Je dois y aller.
— Oh, oui ! Bien sûr ! Je ne vous retiens pas davantage.
Déjà, je m’éloigne. Je m’élance aussi vite que mes talons aiguilles me le permettent et traverse le couloir. Il y a beaucoup de monde, mais Priam a déjà disparu.
Non, non, non ! Où es-tu ?!
Je continue de slalomer entre les couloirs et arrive dans le hall du tribunal. Je tourne sur moi-même, ne trouvant pas Priam.
Plusieurs personnes passent la lourde porte. Bien vite, je suis sur le seuil et dépasse le vigile à l’entrée. J’atterris sur les marches en pierre devant le tribunal. Ces dernières mènent à la rue en contrebas, sur laquelle les voitures circulent.
Je descends une marche, puis deux, et plus encore. Le ciel est gris, un orage se prépare. Au milieu des marches, je m’immobilise. Priam n’est nulle part.
Je l’ai loupé… Il est déjà reparti. C’est trop tard.
Mon cœur bat atrocement dans ma poitrine, mélange de déception et de tristesse. Vaincue, et toujours vêtue de ma robe d’avocate, je me retourne vers les portes du tribunal.
C’est là que je le vois, trois marches derrière moi.
Priam se tient debout, une main glissée dans sa poche, l’autre tenant toujours son attaché-case. Il se tient là, son regard vert posé sur moi.
Il est là. Il n’a pas disparu.
Un petit bruit s’étouffe dans ma gorge quand je le vois.
Deux mois. Deux mois que nous ne nous sommes pas vus. Deux mois que nos routes se sont séparées. Il m’a donné ce dont j’avais besoin et ce dont lui aussi avait besoin, au fond.
Mais il m’a manqué. Il m’a atrocement manqué.
M’a-t-il attendu, tout ce temps ?
— Priam, je souffle.
Ses mâchoires se contractent et je l’observe, buvant avidement chaque détail de lui. Ses cheveux sont plus longs et lui arrivent au niveau du col de sa chemise. Il est plus fin qu’avant, mais il possède toujours l’air autour de lui.
Les bras le long du corps, je remonte les marches et m’arrête sur la sienne à ses côtés.
— Salut, je murmure.
Ses yeux contemplent intensément mon visage.
— Salut.
Sa voix est grave. Elle résonne en moi et l’entendre me fait du bien.
— J’ai… j’ai cru que tu étais parti. Je t’ai vu dans le couloir, mais le temps que je te cherche, tu n’étais plus là.
Il écoute attentivement mes mots avant qu’un petit sourire ne creuse sa joue droite.
— Je suis là.
Et le voir me donne envie de pleurer.
— J’ai cru que tu étais parti, je répète à nouveau bêtement.
Je n’arrive toujours pas à croire qu’il soit là, en face de moi. Son regard exprime les regrets, les questions aussi, mais également de la joie.
Mais aussi, surtout, de l’amour.
— J’avais dit que je reviendrais te chercher, non ?
Ses mots me bouleversent. Je n’ai pas le temps de lui répondre qu’il continue :
— Je me suis dit que tu avais encore besoin de temps. Alors j’ai attendu.
Il n’a jamais cessé de m’attendre.
Je secoue la tête sans rien dire, mon cœur se gonflant peu à peu.
— Pardon d’avoir disparu tout ce temps.
Il hausse les épaules avec un petit sourire en coin. Il ne me le dit pas. Mais je vois la douleur sur son visage.
Les secondes s’écoulent. J’ai tant de choses à lui dire. Je veux lui dire que je vais mieux. Je veux savoir comment lui, il va. Je veux lui dire que j’ai besoin de lui et que je l’aime. Mais la première question qui quitte mes lèvres concerne une autre personne.
— Comment va Fatal ?
Un petit rire lui vient. Il relève les sourcils avant de secouer la tête.
— Elle se balade dans les moindres recoins de mon appartement.
Bien. Elle doit être heureuse.
Priam semble réfléchir puis commence à ouvrir son attaché-case.
— J’ai quelque chose pour toi. Je… je voulais attendre avant de t’en parler, mais je me trimballe avec au tribunal depuis des jours, pensant t’y croiser.
Je l’observe sortir une sorte de petit livret de feuilles agrafées à la va-vite.
— Qu’est-ce que c’est ?
Il hésite puis me tend le tas de feuilles cartonné.
— Lorsque je suis retourné dans l’appartement d’April, je suis tombé dessus. C’était pour toi.
— Pour moi ? dis-je d’une voix anormalement aiguë.
Priam se contente de hocher la tête et je récupère le feuillet.
— De la part d’April ?
Il ne me répond pas, mais je n’ai pas besoin de sa réponse. Mes yeux se posent sur la première page des feuilles cartonnées et agrafées entre elles.
La première page est dessinée et montre deux petites filles se tenant la main debout près d’une grosse pile de livres. Non, pas des livres. Des BD.
Je lis ensuite le titre. L’Incroyable Histoire de Belle et April.
— Quoi ? ma voix se brise sur ce simple mot.
Le dessin de la première page n’est pas terminé. Il y a de la couleur sur la partie supérieure mais la partie inférieure est incomplète. Les larmes me viennent instantanément lorsque je comprends ce que je tiens entre mes mains et à quel point c’est précieux.
— April m’a fait une BD ? soufflé-je.
— Je crois bien que oui.
Je garde mes yeux posés sur l’objet et m’assieds sur la marche en ignorant soudainement tout du monde autour de moi.
Mon index tremblant tourne la première page cartonnée et découvre les premières bulles de dessins. En haut de la page, je reconnais l’écriture de ma meilleure amie.
« Pour Belle Murray, la plus folle des héroïnes de bande dessinée ».
— Oh… April.
J’ai envie de m’effondrer, et en même temps, mon cœur se gonfle étrangement de bonheur. Mes yeux se baissent sur les premiers dessins.
J’y découvre trois enfants. Une première petite fille. Puis un garçon et une jeune enfant qui se battent au milieu d’un bac à sable.
Un rire sort de ma bouche.
— Le moment où je t’ai fait manger du sable ?
— Le moment où tu m’as traumatisé, oui.
Priam s’assied près de moi, son visage penché vers l’image. Mes yeux se posent sur la petite bulle de pensée au-dessus du personnage d’April. On peut y lire « Cette fille est folle. Je l’adore déjà ! »
Je tourne la page et découvre un nouveau souvenir dessiné ici.
On y voit April et moi en train de piéger le plat de lasagnes de Ed, le harceleur de notre collège qui ne cessait de nous faire chier. Les deux jeunes femmes dessinées sont cachées dans un couloir tandis que Ed s’étouffe avec sa nourriture.
La page suivante me montre dans une voiture qui s’éloigne dans la rue. Mon déménagement. April et Priam se tiennent à côté sur la route et observent mon départ. Une bulle est inscrite au-dessus de la tête de Priam. « Elle me manque déjà. »
Ça me fait sourire.
Les pages s’écoulent, retraçant nos petits moments de vie. Les bons comme les mauvais.
L’avant-dernière page est April. Sur son lit d’hôpital tandis que je dors près d’elle et que Priam se tient debout à nous observer. Une larme s’échappe de mon œil et atterrit sur le papier. L’index de Priam essuie rapidement mon visage et je me retiens de renifler comme une enfant tant son contact me fait du bien.
Sur la dernière page, April n’est pas là.
Comme si elle savait que cette BD allait se terminer sans elle. Il y a Priam qui regarde en l’air. Et il y a moi. J’observe également le ciel, il est rempli d’étoiles. L’une est plus grosse que les autres et se tient au-dessus de nous.
April.
Il y a une bulle au-dessus de ma tête, mais elle est vide. Parce qu’April n’a pas eu le temps de terminer sa BD. Mais moi, je dois le faire.
— Tu as un stylo ? je demande à Priam en relevant mon visage vers lui.
Ses sourcils se froncent tandis qu’il ouvre son attaché-case et sort un Bic noir.
— Merci, dis-je en le récupérant.
Je m’applique du mieux possible en écrivant. Puis Priam se penche pour lire.
— « Regarde le ciel, Priam. Il est beau. »
Il sait ce que ces mots signifiaient pour April.
Je referme ma BD, mon cœur guérissant peu à peu. Priam est assis près de moi et ma tête se pose d’elle-même sur une de ses épaules. Nous observons les marches à nos pieds, bercés par les nombreux klaxons autour de nous.
— Pardon d’être partie aussi longtemps, murmuré-je.
Je le sens se redresser à mes côtés et je tourne mon visage dans sa direction.
— Ne pars plus aussi loin dans tes pensées sans moi, Belle.
— Promis. Jamais.
— J’ai besoin de toi, il souffle ensuite. Je crois que ça fait quinze ans que je suis amoureux de toi, Belle Murray. Depuis que tu m’as fait manger du sable, tu as pris mon cœur. Lentement. Peu à peu. Et tu ne me l’as plus jamais rendu.
— Ça tombe bien, je compte le garder.
Et j’ai besoin de lui. J’ai toujours eu besoin de lui.
Ses joues se creusent un peu plus tandis qu’il penche son visage vers le mien. Son souffle rencontre mes lèvres tandis que je passe ma langue sur elles. Puis j’avance ma tête et l’embrasse. La seconde suivante, Priam dévore ma bouche.
Un souffle nouveau nous parcourt. Ça y est, le chapitre peut s’achever. Nous allons en ouvrir un nouveau. Notre nouvelle vie débute. Ensemble.
Et je n’oublierai jamais une chose. Rien ne se brise plus qu’un cœur de tricheur.
Mais rien n’aime aussi fort qu’un cœur amoureux.
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