Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 31 sur 54

Pages du PDF

Le Jeu des tricheurs

Chapitre 28 - Fuite préméditée

CHAPITRE 28

 

Fuite préméditée

 

PRIAM

 

Je faisais un rêve. Un délicieux rêve dans lequel j’étais enfoui dans le corps de Belle Murray. Elle enfonçait ses ongles dans mon dos tandis que je la possédais corps et âme.

Rectification. J’étais aussi bien à elle qu’elle était à moi durant ces quelques heures.

Je pousse un grondement inintelligible tout en enfouissant mon visage dans l’oreiller sous moi. Couché sur le ventre – comme à mon habitude –, mes bras encerclent fermement l’oreiller.

Je me sens étrangement reposé quand j’émerge vraiment, cinq minutes plus tard. Reposé, mais surtout affamé.

Je meurs de faim.

Je roule sur le dos et mes bras cherchent à tâtons sur le matelas un corps féminin qui n’y est plus. Les draps sont froids, et je n’ai pas besoin de tourner mon visage pour découvrir que je suis seul dans ce lit d’hôtel.

Belle n’est plus là.

Dire que je suis surpris de me réveiller seul serait un mensonge.

— Belle ?

Ma voix grave résonne entre les murs. Seul le silence me répond. Un silence qui ne me plaît pas et me frustre intérieurement.

Mon téléphone annonce l’heure. 11 h 16. Il y a bien longtemps que je n’ai pas pris le temps de faire une grasse matinée. Mes muscles sont détendus et reposés, malgré la nuit. Je me sens en pleine forme physiquement. L’écran affiche plusieurs messages de Reyes, mais je les ignore et laisse tomber mon portable sur le matelas.

Je m’assieds en roulant mes épaules, puis j’étire mes bras au-dessus de ma tête.

Je sens la peau de mon dos s’étirer douloureusement.

Ma petite garce m’a longuement marqué, cette nuit.

Je me relève, entièrement nu.

— Belle ?

Peut-être n’est-elle pas vraiment partie. Peut-être est-elle dans la salle de bains. La vérité, c’est que je ne suis pas étonné de son absence, mais j’aurais voulu un autre réveil. Un réveil contre son corps bouillonnant que j’aurais longtemps léché le temps d’émerger pour de bon.

Sa peau est délicieuse. Belle est trop dangereuse pour ma santé mentale.

Je traverse la chambre d’hôtel illuminée par les rayons du soleil qui éclairent chaque détail de la pièce. Je m’arrête près de la commode qui prend place contre le mur opposé. Un papier y est déposé, avec quelques mots grossièrement gribouillés dessus.

« Ce qu’il s’est passé en Floride reste en Floride, maître Brings. »

Alors c’est ainsi qu’elle veut jouer. Je serre le mot dans un poing tout en inspirant fortement.

Belle pense pouvoir ignorer tout ce qu’il s’est passé ces dernières heures entre nous ? Elle se trompe. Ce serait sûrement la bonne chose à faire sachant qu’on travaille l’un contre l’autre.

Mais je sais surtout que je vais difficilement pouvoir oublier ces dernières heures.

Je la veux encore. Parce que contrairement à ce que je pensais, je ne suis pas rassasié. Ma faim n’est pas assouvie, et son comportement – se barrer en douce – me pousse à la prendre en chasse.

Mon portable se met à sonner.

— Priam Brings, dis-je en ouvrant en grand la baie vitrée menant au balcon.

D’ici, je peux voir des gens courir sur la plage. J’entends presque des rires et des exclamations de joie sortir de leur bouche.

— Priam, c’est Parker.

Et voilà une bonne reconnexion avec la réalité. Parker, mon client. La raison de ma venue ici.

— Parker, comment allez-vous ?

— Noyé par le travail.

J’entends un craquement à travers le combiné, signe qu’il vient de se lever de son fauteuil.

— J’appelais pour savoir si vous aviez assisté à une scène, pendant votre week-end, qui me donnerait l’occasion idéale d’invoquer un divorce pour faute contre Colyne.

Je prends mon temps pour répondre, essayant de m’éclaircir les idées. Tandis que la cliente de Belle faisait ses petites affaires, j’étais en train de dévorer son avocate.

Comment l’expliquer à Parker ? Ouais, pas sûr qu’il le prenne bien. Chose que je ne ferais pas non plus à sa place.

Alors je mens.

— Colyne a eu un comportement exemplaire. J’ai bien peur que ma venue n’ait servi à rien.

Je l’entends pousser un juron. En bas de l’immeuble, des enfants jouent avec le sable.

— Fait chier, reprend Parker.

— Ça, vous l’avez dit.

— Alors notre guerre continue, termine-t-il. J’ai bien peur que cette situation s’éternise. J’ai fait appel à vous car on m’avait dit que vous étiez le meilleur, Priam.

Qu’il sous-entende le contraire ne me plaît absolument pas. Ma réputation n’est plus à faire.

— Je suis le meilleur, rétorqué-je. Mais maître Murra…

— Cette salope arriviste ? m’interroge Parker avec un rire.

L’entendre parler comme ça de Belle me donne envie de traverser l’écran pour exploser sa petite tête.

Cette garce est la mienne.

Les mâchoires serrées, je la défends sans pouvoir m’en empêcher :

— Maître Murray est douée. Et j’ai beau être son adversaire sur cette affaire, ma déontologie m’oblige à la respecter. Et vous allez devoir en faire de même, Parker. Sinon, vous devrez gentiment chercher un nouvel avocat.

Le silence s’éternise au bout du fil.

— Faites ce pour quoi je vous paye, c’est tout ce que j’vous demande, Priam, soupire-t-il sans en ajouter davantage.

— C’est ce que je vais faire. Mais entendre insulter ma consœur va au-delà de mon seuil de tolérance, j’insiste.

— Vous rigolez ? Elle m’a inventé un fils. Puis a payé une escort pour me faire tomber. Et quelque chose me dit que son prochain coup arrive. Défendez-moi.

— Je vais le faire.

Bien entendu. Je n’oublie pas mes propres objectifs de carrière.

Parker raccroche, mais ses mots tournent dans ma tête.

J’observe l’intensité de l’océan face à moi. Et je me remémore le corps de Belle contre le mien. La façon dont elle a fermé les paupières alors que son vagin m’enserrait comme un poing. Nous étions sauvages. De simples mortels goûtant à l’ambroisie des dieux.

Tout cela, ce n’est pas terminé. Ce n’est que le début. Malgré tout, Belle me rappellera à elle. Et je la posséderai de nouveau.

OceanofPDF.com

BELLE, 15 ans, Boston

 

Nous déménageons demain. Nous rejoignons Seattle. Je n’ai aucune envie de partir et de quitter la vie que je me suis construite ici, mais je n’ai pas le choix. Je sais que si ma mère avait pu, elle aurait refusé cette mutation. Mais l’armée ne plaisante pas.

Alors j’essaye d’être forte et d’agir en adulte responsable. J’essaye d’accepter la situation tout en me demandant ce qui se passera une fois là-bas. Est-ce que je me referai des amis ? Est-ce qu’on m’acceptera dans mon nouveau lycée ?

April me répète que oui. Elle sourit et me dit que je vais m’éclater. Mais je vois bien sur son visage qu’elle aussi elle est triste de me voir partir.

Elle est partie faire des courses avec sa mère lorsque j’entre dans sa maison, voisine de la mienne. Les lieux sont silencieux, mais je sais que la personne que je cherche est ici.

J’ai les mains moites tandis que je grimpe l’escalier menant à l’étage. Je ne devrais pas être là. J’ai hésité pendant de longues minutes, avant de traverser la rue. J’entends du rock à travers les murs, ce qui me confirme que Priam est bien là.

Je flippe intérieurement.

Je vais en territoire hostile, prête à hisser mon drapeau blanc. L’ennemi sera-t-il prêt pour un cessez-le-feu ? Pas sûr.

Je frotte mes mains sur mon tee-shirt Marvel lorsque j’arrive devant la porte de Priam. Je pense qu’il est en train de réviser. Après tout, il a dix-sept ans, et s’il veut entrer dans les facultés huppées, il va devoir décrocher une sacrée bourse.

Je tape doucement à la porte de sa chambre. Aucune réponse. Je me retiens de coller mon oreille au battant et frappe un peu plus fort.

— Priam ? C’est Belle !

J’entends un petit cri. Un gémissement de femme.

C’est bizarre, ça.

Des pas se font entendre, puis la porte s’ouvre brusquement. Je fais un pas en arrière, puis j’ouvre grand les yeux en voyant une fille devant moi. Uniquement vêtue d’un tee-shirt blanc et d’une culotte de la même couleur, elle fronce les sourcils en me découvrant sur le seuil.

— T’es qui, toi ?

Sa voix n’est pas aimable du tout et ma bouche s’ouvre sans que je puisse prononcer un mot. Je ne m’attendais pas à ça, et je ne sais pas vraiment comment réagir. Je commence à entrevoir ce qu’il se passe et une sensation de malaise m’envahit.

— C’est qui ? demande une voix grave dans son dos.

Priam. Je penche ma tête sur le côté et le découvre au milieu de la pièce, les doigts cramponnés à son tee-shirt noir. Il l’enfile tandis que je détourne le regard.

Merde, je me sens rougir. Quelle horreur.

Il m’aperçoit et un de ses sourcils se relève.

— Bella, qu’est-ce que tu fous ici, hein ?

— Je… Je voulais qu’on discute.

Discuter ? Laissez-moi rire, on n’a jamais vraiment discuté, lui et moi. On se contente de se battre depuis qu’on s’est rencontrés des années plus tôt. Mais je voulais… Je ne sais pas à quoi je pensais. Je me suis dit que je ne pouvais pas partir comme ça, sans lui dire au revoir. Parce que malgré notre guerre d’adolescents, j’ai appris à apprécier Priam et son caractère de connard.

Je voulais le lui dire. Mais désormais, je n’ai qu’une envie : fuir très loin.

— Tu tombes au mauvais moment, rétorque la petite brune, si peu vêtue.

Je ne peux m’empêcher de me comparer à elle. Et de me dire que mes seins à moi sont minuscules, putain. Mon jean troué est recouvert de terre parce que je lisais ma nouvelle BD couchée à même le sol dans le jardin. J’ai juste l’air… misérable. Je tire sur le bas de mon tee-shirt pour tenter de reprendre contenance.

Je m’apprête à faire demi-tour, mais Priam fait un pas dans notre direction.

— Vas-y, ordonne-t-il à la fille. Ma mère va rentrer, alors on se retrouve plus tard.

La fille l’observe longuement, la bouche pincée, puis elle finit par hausser les épaules et quitter la pièce après l’avoir embrassé dans un claquement sonore.

Alors je me retrouve sur le seuil de la chambre de Priam, ce dernier m’observant, les bras croisés.

— Qu’est-ce que t’as à me dire, Belle la Terreur ?

Je passe une main dans mes cheveux nattés avant de faire un pas dans sa direction. Je peux le faire, je ne vois pas pourquoi je suis aussi intimidée. Mais son regard me perturbe. C’est difficile de l’affronter sans flancher.

— Je pars demain, lancé-je d’une petite voix.

Il se rapproche de la fenêtre et sort une cigarette. Je ne suis pas sûre que ses parents sachent qu’il fume. Ils seraient furieux.

— Je sais, me dit-il en me tournant le dos.

— Je me disais…

Ma voix s’interrompt. Il pivote son visage dans ma direction, intrigué.

— Tu te disais quoi ?

— Je me disais qu’on pourrait faire la paix.

Voilà, je l’ai dit.

Il reste silencieux, alors je continue :

— Peut-être qu’un jour on finira par devenir amis, toi et moi ?

Il laisse échapper un rire. Son visage se recouvre peu à peu de barbe. Avant, il n’en n’avait pas. Et j’ignore pourquoi je remarque ce genre de détail.

— On ne sera jamais amis, me dit Priam. T’es trop une emmerdeuse pour ça.

— Et toi, alors ?!

— Tu vois ? Il suffit d’une phrase pour qu’on ait envie de s’étriper.

Bon. J’avoue qu’il n’a pas tort.

Je ne sais plus trop quoi dire. Je n’arrive pas à trouver mes mots, moi qui ai une grande gueule, habituellement. Me prenant au dépourvu, Priam s’avance vers moi et lève une main.

— Tu veux faire la paix ? Alors faisons la paix.

J’observe sa main comme si c’était un animal sauvage prêt à me dévorer. De longues et interminables secondes s’écoulent, puis je finis par glisser mes doigts entre les siens.

Une lueur calculatrice traverse son visage, mais je n’arrive pas à l’interpréter. Ses doigts sont chauds contre les miens et je finis par reculer, chamboulée.

— Au revoir, Priam.

J’ignore si je le reverrai un jour.

— Au revoir, Belle Murray.

Je m’éloigne sous son regard qui ne me quitte pas. Et j’ai l’impression qu’il voulait me dire quelque chose, mais qu’il s’est abstenu pour une raison que j’ignore.

Le lendemain matin, tandis qu’on boucle nos dernières affaires, je comprends que Priam Brings m’a menti. Il s’est de nouveau joué de moi.

Parce que quand j’ouvre le coffre de notre voiture familiale pour vérifier que mon carton de BD s’y trouve bien, mes bébés n’y sont plus. J’inspire fortement en comprenant que quelque chose s’est passé. Je cours dans toute la maison pour les retrouver, et je finis par trouver le carton dans la vieille cabane de notre jardin.

— Priam, tu ne payes rien pour attendre !

Quelques minutes plus tard, je me glisse discrètement dans sa chambre pour lui laisser mon propre souvenir.

Dire que j’ai voulu faire la paix avec lui… Mais aucune paix n’est possible, en réalité. Je me surprends à sourire tout en finissant de déverser de l’après-shampoing entre ses draps, aidée d’April.

Priam prend sa douche et n’a aucune idée de ma petite surprise.

Quand je dis au revoir à ma meilleure amie une heure plus tard, les larmes coulent.

— J’ai hâte que tu viennes me voir, je dis à April.

Ma meilleure amie me serre encore dans ses bras.

— Nous deux, c’est à la vie, à la mort, annonce-t-elle Jusqu’au bout de l’univers s’il le faut.

Un gloussement s’échappe de ma bouche tandis que je la serre à mon tour.

Je me glisse ensuite dans ma voiture. April se tient sur le trottoir et agite ses doigts dans ma direction.

Et puis je le vois.

Priam.

Il se tient sur le seuil de sa maison, son regard braqué sur notre voiture. Sur moi.

Je fronce les sourcils et dresse mon majeur dans sa direction. Il me sourit en guise de réponse.

Notre voiture s’éloigne, Priam disparaît peu à peu de ma vision.

C’est à cet instant que j’ai compris que notre jeu n’aurait jamais de véritable fin. Je le reverrai, je le sais. Et peu importe le temps qui s’écoulera, quand on se retrouvera… je lui donnerai le dernier coup.

OceanofPDF.com