Le Jeu des tricheurs
Chapitre 15 - Fatal (« Assieds-toi faut que je te parle… »)
CHAPITRE 15
Fatal (« Assieds-toi faut que je te parle… »)
BELLE
Je fais un rêve. Un très beau rêve, dans lequel je suis en train de bronzer nue sur une plage paradisiaque de sable blanc. Aucun dossier à traiter. Aucun divorce à régler, et pas de confrères insupportables. Il n’y a que moi, allongée sur ce sable, les vagues léchant mes pieds.
Quelque chose me dérange. Je passe ma main sur mon ventre, sentant ce quelque chose chatouiller ma peau. Je papillonne des yeux, sortant de mon rêve, et me réveille doucement, mais je suis toujours dans les vapes.
J’ai toujours ma main posée sur mon ventre. Et mes doigts touchent actuellement un truc petit et poilu. J’appuie dessus du bout de mon index, testant la matière sans regarder.
Ne serait-ce pas un testicule poilu ?
Je suis chez April, j’ai échoué sur son canapé en finissant ma journée épuisante et je me suis apparemment endormie au même endroit. Donc, toucher un organe masculin ici serait surprenant. Mais il y a une chose à savoir quand on côtoie April Brings : il faut s’attendre à être surpris.
J’entrouvre une paupière et baisse les yeux. Et en apercevant ce qui se trouve sur mon ventre, je pousse le hurlement le plus aigu de ma vie, avant de bondir du canapé.
Je crois bien que je pleure aussi, en bonne drama queen.
— Quoi ? s’exclame April en déboulant dans le salon, vêtue de son pyjama rayé blanc et bleu.
Je pointe du doigt le canapé tout en secouant mes membres.
— Là ! Sur moiiiiiii !
J’agite les bras, la tête, les jambes. Tout y passe. Je ressemble à un petit spermatozoïde qui serait en train de se démener pour gagner la course face aux autres.
— Je ne vois rien ! Qu’est-ce qu’il se passe, Belle ?
J’inspire brusquement, pose mon regard sur le canapé et… JE LA VOIS.
— Làààààààà bordel ! je hurle encore une fois en sautillant dans la pièce.
Je suis vêtue uniquement de mon tanga noir et d’un vieux tee-shirt gris. Me secouer comme un prunier alors que je ne porte pas de soutien-gorge n’est pas très agréable, mais c’est une question de survie !
— Il y a un monstre dans ton appartement ! Déménage immédiatement ! Vite !
April fixe le canapé, et finalement, elle explose de rire en comprenant ma terreur. Elle s’avance vers les coussins et tend sa main vers L’ÉNORME ARAIGNÉE qui continue de faire sa petite vie comme si tout allait bien.
— Mais APRIL ! Qu’est-ce que tu fais ! Repose l’araignée ! C’est un monstre et elle ne va pas se transformer en Tom Holland pour que tu puisses le pécho.
Ses épaules s’agitent alors qu’elle récupère l’affreuse bestiole dans ses mains.
— C’est juste l’araignée que j’ai récupérée la semaine dernière. Mon voisin déménageait et il s’en débarrassait.
Je recule d’un pas lorsqu’elle se redresse.
— Pourquoi diable as-tu récupéré cette chose ?! Non, n’avance pas dans ma direction ou je hurle !
En fait, je hurle sans attendre, me moquant d’avoir l’air stupide. April se met à caresser la mygale qu’elle tient comme si c’était un mignon petit chaton.
— Ce n’est pas une « chose » Belle, c’est Fatal. Et elle est très sensible, alors parle-lui gentiment.
J’avale difficilement ma salive et me tiens contre le fauteuil, face au canapé.
— Tu as appelé ta mygale « Fatal » ?
— Bah oui, parce qu’elle est peut-être mortelle, j’en sais rien. Mais j’ai trouvé ça drôle comme nom. Pas toi ?
— Non. Putain, non.
Elle fait un nouveau pas dans ma direction comme pour me la présenter.
— Allez, Fatal, dis bonjour à tata Belle.
— Non, non je ne suis pas ta tata.
Ma meilleure amie lève les yeux au ciel et se laisse tomber sur le canapé, Fatal grimpant aisément sur son ventre.
Je savais qu’April aimait les animaux. Mais les araignées ? Punaise, ça je ne pourrai jamais. Donnez-moi un lapin, un chat, ou même un foutu poney. Mais une mygale ? Nope.
— Il va bien falloir que tu l’apprécies, reprend April. Si je disparais, c’est toi qui t’occuperas de Fatal.
— Alors c’est une chance que tu ne disparaîtras jamais, April Brings.
— T’en sais rien, rétorque-t-elle rigolant. Je pourrais fuir et ne plus jamais revenir. Je pourrais te fuir et changer de continent.
— Alors je reviendrais te chercher par la peau du cul, s’il le faut, pour que tu récupères ton nouvel enfant. Je ne te laisserai jamais me quitter.
— Te quitter ?
Elle glousse en s’asseyant.
— Bien sûr, ma biche. Nous deux, c’est à la vie, à la mort, continué-je. Jusqu’au bout de l’univers s’il le faut.
— Mais l’univers n’a pas vraiment de fin, Belle, marmonne-t-elle.
— Exactement. Et nous non plus.
— Ça me plaît quand t’es poétique comme ça.
April se mord une nouvelle fois les lèvres. Je ne peux détacher mon regard de la bête qui fait sa petite vie. Elle grimpe sur ses cuisses puis revient sur la poitrine d’April. Je vois d’ici ses pattes noires et ça me file des frissons.
Je passe une main dans mes cheveux complètement décoiffés. Je me suis endormie comme une masse sur le canapé après notre séance de sport, et d’après l’horloge murale, il n’est que vingt-deux heures. Je suis encore fatiguée, mais désormais je suis bien réveillée, et si je dors, je vais faire des cauchemars.
— Et d’abord, pourquoi tu laisses cette cho… je veux dire Fatal en liberté ?
— Parce que mon appartement est sa maison. Je veux qu’elle se sente comme chez elle.
Je me laisse tomber dans le fauteuil et pousse un soupir.
— J’étais en train de dormir quand elle est arrivée sur mon ventre. Figure-toi que je pensais toucher un testicule, putain.
— Belle ! me réprimande April. Ne dis pas d’insultes devant elle !
Elle récupère une nouvelle fois l’araignée et la fixe avec un air de mère poule.
— Fatal, n’écoute pas cette vieille folle. Tu n’es pas une couille. Je te le promets.
C’est à mon tour de me retenir de glousser comme une dinde tant cette conversation semble irréaliste.
Mon portable se met à sonner dans mon jogging échoué à quelques pas de là et je rejoins le vêtement.
Si jamais c’est Colyne qui m’apprend que Priam lui a encore tendu un piège, je vous jure que je vais commettre un meurtre.
— Si jamais ton frère essaye encore de me rendre dingue, je préviens April, sache que je vais lui jeter Fatal dessus.
— Il l’a déjà rencontrée, et il l’adore, rétorque April.
Tu m’étonnes. L’araignée est sans doute fatale. Lui est létal. Il se fait un malin plaisir de mettre à rude épreuve ma santé mentale. Bien sûr qu’ils doivent bien s’entendre.
Je récupère mon téléphone et découvre un numéro inconnu sur l’écran. Je décroche, hésitante.
— Allô, qui est à l’appareil ?
— Tu… tu es bien Belle Murray ?
Une voix me parvient. Une voix faible, triste et surtout très jeune. Je me redresse, immédiatement aux aguets. Je reconnais ce timbre.
— Amber ?
J’entends un reniflement à l’autre bout du fil.
— Oui, désolée de te déranger.
— Tu ne me déranges pas, qu’est-ce qu’il se passe ?
D’abord, elle reste silencieuse. Je me rappelle parfaitement notre rencontre. La jeune adolescente entièrement vêtue de noir était en train de se faire harceler par deux petites pestes dans le café en bas de ma rue. Je lui avais laissé ma carte. Au fond de moi, j’espérais qu’elle n’aurait jamais besoin de l’utiliser.
— Amber ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Je ne pouvais pas appeler ma mère, elle chuchote pour que personne n’entende. Je t’ai contactée sans réfléchir.
— Et tu as bien fait. Où es-tu ?
Je récupère mon jogging. April se lève, le regard interrogateur.
— Je suis au 56 Blue Hill Avenue, dans le quartier de Mattapan.
— Tu veux que je vienne ?
Elle n’a qu’un mot à dire pour que je bouge. Je ne connais pas cette gamine, mais si elle a assez confiance en moi pour m’appeler, je ferai mon possible pour l’aider.
— Je sais pas. Un garçon de mon lycée m’a invitée à une fête, ce soir. Il a dit qu’il m’appréciait. Il m’a dit que j’étais spéciale.
J’imagine déjà le pire. Je m’immobilise, en retenant mon souffle.
— Mais ils… Quand je suis arrivée… Il… Il était avec tous les autres. Ils étaient tout autour de moi, se moquant de moi. Comment ai-je pu croire à une invitation sincère ?
— Où es-tu maintenant, Amber ?
— Quand ils ont commencé à me filmer, j’ai couru à l’étage. Je me suis enfermée dans la salle de bains, chuchote-t-elle d’une petite voix.
J’enfile ma paire de running sans réfléchir. Ce qui arrive à Amber me rappelle des souvenirs. Mes souvenirs. Les propres moqueries que j’ai pu subir quand j’étais adolescente et que je venais d’arriver à Seattle. J’ai beaucoup encaissé avant de me forger une carapace infranchissable. Je ne la laisserai pas encaisser seule.
— Reste où tu es, je lui ordonne. J’arrive.
Je raccroche tandis que ma meilleure amie enfile ses propres baskets. On échange un regard, elle et moi. Je sais qu’elle m’accompagne.
— Dis-moi que tu as toujours ta fausse carte d’agent de police dont tu te servais l’année dernière pour entrer dans tous les clubs possibles et inimaginables ?
Elle hoche vivement la tête avant d’avancer vers une commode et d’ouvrir un tiroir.
— Bien sûr, pourquoi ?
Elle la brandit une seconde plus tard dans ma direction.
— On va en avoir besoin.
On quitte l’appartement, dans des vêtements choisis au hasard.
— Fatal ! hurle April en fermant derrière nous. Surveille la maison. Maman et tata vont sauver le monde !
Le sauver ? Je n’en sais rien. Nous ne sommes pas dans une BD avec des héroïnes justicières. Mais une chose est sûre : Je vais botter le cul de tous ces petits cons.
Je dois avouer que je conduis comme je vis : c’est-à-dire à cent à l’heure. On arrive rapidement à l’adresse indiquée par Amber. Et je bénis le ciel d’être toujours vivante vu le nombre de feux que j’ai décidé de brûler.
— J’ai failli avoir une crise cardiaque, s’exclame April en sortant de ma voiture.
— C’est pas ma faute, je ne vois plus les feux rouges.
Elle me fixe, les lèvres pincées.
— Depuis quand ?
— Ce matin ! rétorqué-je, avec un clin d’œil.
Elle bougonne alors qu’on se tient devant la maison à quatre étages où se sont réunis ces petits cons.
— Objectif : récupérer Amber.
— On ne peut pas traumatiser ces gamins qui l’humilient depuis des semaines ?
— Ce serait vraiment mauvais de faire ça, je lui dis d’un air sérieux. Je suis avocate. Et tu es une fille gentille.
April croise ses bras, feignant d’approuver mes dires.
— Donc… On les traumatise ?
— Absolument.
Un délicieux sourire étire ses lèvres tandis qu’on s’avance vers la porte d’entrée. On entend la musique d’ici.
J’échange un dernier regard complice avec ma meilleure amie. Puis on abat nos poings de toutes nos forces sur la porte d’entrée. J’ouvre la porte à la volée, et celle-ci claque brutalement contre le mur. Une dizaine de paires d’yeux se tournent vers nous, abasourdis.
— Police ! je hurle en pénétrant dans les lieux.
Nous n’avons absolument pas une tenue de flic, mais je compte sur mon regard ultra-glacial pour leur faire peur au moins de façon temporaire.
— La fête est finie ! hurle April en brandissant sa carte devant elle. Cassez-vous immédiatement où je vous embarque.
Bien vite, je remarque les deux gamines de l’autre jour, celles-là mêmes qui avaient créé des comptes TikTok sur Amber. Heureusement, elles ne semblent pas me reconnaître.
Les jeunes commencent déjà à se disperser lorsqu’un autre se dresse devant nous, les bras croisés.
— Vous êtes chez moi et on a le droit de faire la fête ! D’ailleurs, vous n’avez pas des gueules de flics.
April le percute presque en passant près de lui et en lui lançant un regard fou.
— Effectivement, je ne suis pas flic. Je suis une femme qui mange les petits cons dans ton genre. Je leur pète les doigts avant de les gober avec du ketchup.
Je vois le visage de l’ado se tendre, puis la peur se peint sur ses traits. Je laisse ma meilleure amie gérer les jeunes et m’empresse d’emprunter l’escalier menant à l’étage.
— Amber ? je l’interpelle.
La musique se tait tout à coup. Je suppose que la fête est définitivement finie.
— Belle ?
J’entends mon nom provenant d’une pièce. Je pousse la porte sur ma droite et la découvre, assise contre les toilettes de cette petite salle de bains. Les jambes pliées, ses bras entourent ses genoux. Sa position abattue me met hors de moi tant j’ai envie de l’aider. Je m’accroupis devant elle. Elle semble interloquée.
— T’es vraiment venue !
Je remarque les larmes dans ses yeux. Le noir charbonneux de son fard à paupières a coulé partout.
— Bien sûr que je suis venue. Ma meilleure amie est en train de traumatiser tes harceleurs en bas.
— Je… Je ne savais pas qui appeler.
Je secoue la tête. Je ne veux pas qu’elle regrette son appel, au contraire.
— Tu as bien fait. Allez, on y va.
Amber semble hésiter. Je lui tends la main.
— Laisse-moi t’aider à te relever, Amber. Sèche tes larmes, et quittons cet endroit.
Elle secoue la tête plusieurs fois tout en inspirant fortement.
— Ça ne sert à rien. Ils m’ont vue pleurer. Et ils rigolaient.
— Ils t’ont vue pleurer. Et maintenant, ils vont te voir partir la tête haute.
Finalement, Amber glisse sa main moite dans la mienne. Je la prends, et je ne vais pas la lâcher. Je me relève, la remettant debout dans le même geste. Elle essuie rageusement ses dernières larmes. Je sens une nouvelle détermination émaner d’elle. Cette gamine avait simplement besoin de soutien pour affronter le monde qui tente de la mettre à terre.
On quitte l’étage et elle lâche ma main tout en descendant l’escalier devant moi. Je remarque qu’April nous attend devant la porte, l’air fière d’elle. Les gamins ont tous quitté les lieux, sauf le jeune qui faisait le malin. Aux épaules crispées d’Amber, je comprends bien vite que c’est lui qui l’a invitée ici pour se moquer d’elle publiquement.
Il lance un regard rageur à Amber. Quand elle passe près de lui, il murmure assez fort pour qu’on l’entende :
— Salut, la meuf étrange. À très vite.
Amber se tourne vers lui, et nous prenant tous au dépourvu, envoie voler sa main dans sa direction et l’abat sur sa joue dans un bruit sourd. Le type recule, sonné, et pose ses doigts sur son visage brûlant. Amber se colle à lui, les poings serrés.
— C’est terminé, vous ne vous moquerez plus de moi, vous tous. Je ne cherche pas à vous ressembler, et encore moins à obtenir votre acceptation. Et la prochaine fois que tu m’humilies, Kane, je te pète le nez. T’as capté ?!
Elle n’attend pas une seconde pour quitter la maison. Nous échangeons un sourire avec April, comme deux mamans fières des premiers pas de notre petite fille.
Je quitte les lieux le sourire aux lèvres. Amber a déjà disparu quand on débarque sur le trottoir. Je ne suis pas surprise de sa fuite. Mais je reçois au même moment un SMS.
T’as raison, Belle. C’est à moi de décider qui je veux être. Merci
d’être venue.
Ses mots me serrent le cœur. Nous retournons dans la voiture, et April s’installe dans son siège.
— Tu crois que Fatal est restée sage en mon absence ?
L’amour que je porte à ce petit bout de femme ne cesse de grandir. Chaque fois, je me demande ce que je ferais sans une April Brings dans ma vie. Ma vie serait ennuyeuse au possible.
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