Le Jeu des tricheurs
Chapitre 32 - Ne me brise pas le cœur
CHAPITRE 32
Ne me brise pas le cœur
BELLE
— Du vin ? lancé-je à voix haute.
Priam hoche la tête.
Je débouche une bouteille tout en fixant l’homme qui déambule dans mon salon. Il y a quelque chose de bizarre à le voir ici. Ce n’est pas désagréable. Mais je ne m’y attendais pas vraiment.
Je nous verse deux verres de vin.
Ça fait cinq minutes que nous sommes arrivés chez moi, après avoir assisté à l’inauguration du salon d’April. Cette dernière a continué la soirée au bar avec des amis tandis que, sur un coup de tête, j’ai demandé à Priam de venir chez moi.
Ses mains aux longs doigts s’égarent sur les nombreuses étagères le long du grand mur de mon salon. Il penche la tête en lisant les titres des BD. J’ai vraiment l’impression d’être à découvert à cet instant, encore plus que quand il est plongé en moi et gémit à mes oreilles.
J’avale une gorgée de vin en le voyant reposer un exemplaire de The Witcher. Il traverse ensuite mon salon et me rejoint contre le comptoir central de la cuisine. Ses traits sont détendus, et je suppose que les miens également. Mon corps va être épuisé, délicieusement épuisé, je le sens déjà.
Il s’approche de moi, le haut de sa chemise déboutonnée. Ses pieds nus claquent sur le parquet.
— Salut, toi, il souffle contre mon visage après m’avoir rejointe.
— Salut, bel enfoiré.
Ses fossettes se creusent, et il récupère son verre de vin. Je continue de le reluquer, des questions plein la tête.
— Je ne m’attendais pas à tomber pour toi, Priam. Ça me fait peur. Je ne sais pas trop où je vais, mais j’accepte de prendre le risque.
Voilà, je l’ai dit. J’avoue mes craintes à voix haute.
— Je ne m’attendais pas non plus à toi, Bella Murray. Le risque, c’est bien.
— Ne me brise pas le cœur, Priam.
Parce que rien ne se brise plus qu’un cœur de tricheur.
— Même si je le recolle ensuite ?
Il ne suffit pas qu’un cœur soit recollé pour qu’il fonctionne à nouveau. Je le fusille du regard, et il éclate de rire.
— Déstresse, Belle. Laisse-toi aller. Suis ton corps.
Me laisser aller ? Je suppose que je peux le faire.
Nous buvons notre vin silencieusement avant que je ne reprenne :
— Ce n’est pas parce que nous sommes en train d’entamer une relation… Appelle-le comme tu veux…
— Une relation ? répète-t-il avec un sourire.
— Appelle ça comme tu veux.
En fait, je n’ai pas envie de mettre de mot là-dessus. Mais nous couchons ensemble. Il déambule dans mon salon. Nous parlons sans avoir envie de tuer l’autre. Je suppose qu’on peut appeler un chat un chat.
Il cherche mon regard et reprend son sérieux :
— On peut jouer l’un contre l’autre dans notre dossier, mon ange. Mais non, on ne joue plus concernant cette relation. On se jette dedans tous les deux. Et on ne fait pas semblant. On ne fuit pas.
— D’accord, mais, je reprends en relevant le menton, ce n’est pas pour ça que j’abandonnerai mon dossier avec Colyne. Je vais toujours gagner contre toi et ton client, Priam. Je continue à me battre.
— Oh, mais j’y compte bien.
— Je te déstabiliserai avec joie, et je ne vais pas te lâcher, je martèle.
Il laisse son verre et penche son visage contre le mien, une lueur joueuse dans les yeux.
— J’ai hâte, souffle-t-il.
Et intérieurement, moi aussi.
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Deux jours plus tard
Ne me demandez pas comment j’ai pu arriver ici. Si vous m’interrogez, je vous ignorerai en sifflotant.
Non, parce que me rendre à un cours de yoga un samedi matin n’est absolument pas – et j’insiste bien sur ce mot – une chose que je ferais habituellement. Alors imaginez un peu ma tête lorsque Colyne m’a appelée au secours il y a vingt minutes.
Quand je suis venue travailler pour Paul, j’ignorais que j’allais devoir devenir une baby-sitter. Mais bon, ce n’est pas comme si j’avais le choix. Et au fond de moi, toutes ces péripéties m’excitent un peu !
Donc, me voilà. Au club de yoga au coin de ma rue. Là où Colyne a son cours du matin, et là où son futur ex-mari Parker a décidé de se rendre aussi, juste pour la rendre dingue. Pour faire un rapide résumé, Colyne a décidé de débarquer hier dans le bureau de Parker afin de le faire craquer et de le rendre cinglé.
Parker a décidé de lui rendre la pareille aujourd’hui. Et je suis là pour venir assister à cette cour de récré géante. Colyne pense que si je suis là, Parker se tiendra à carreau. Je serai comme une sorte d’arbitre entre eux, son dernier soupçon de raison avant qu’elle n’étouffe son mari, d’après elle.
Je n’en suis pas si sûre, mais quoi qu’il en soit, je débarque devant la salle où se tient une quinzaine d’élèves de tous âges.
J’avise rapidement la professeure tout en retirant mes Converse. La femme est vêtue d’une sorte de combinaison en Lycra qui la moule comme une seconde peau. La couleur néon du tissu me fait penser à un cours de gym des années 80. Je prie pour une chose : qu’elle ne me vire pas en découvrant que je squatte le fond de la salle. Je dirai que je suis là pour une séance d’observation, on verra bien.
La prof est en train de parler avec deux élèves tout en se grattant l’arrière du crâne. Je suppose que le cours va bientôt commencer.
Lorsque je rejoins le fond de la salle, je remarque Colyne. Parker se tient devant elle, les bras croisés sur le torse, tout sourire. Et il la dévore des yeux tandis qu’elle tente de cacher son rougissement.
OK, il se passe quoi ici ?
Sa future ex-femme, mais pas encore ex-femme – il nous faut toujours une faute de Parker pour obtenir un divorce à ses torts exclusifs –, frappe du pied sur le sol tout en pointant un index accusateur vers Parker.
Bon, ça commence bien. Et puis il y a le fait que mon legging de sport me rentre dans le derrière : tout va bien. À tout moment, quand je vais me pencher vers le sol, le tissu risque de craquer et de révéler mes fesses à la salle. Ne parlons pas de malheur.
— Si tu fais un pas de travers pendant le cours pour me perturber, elle chuchote furieusement, je t’arrache les testicules avec les dents.
— Tu veux dire un pas de travers comme débarquer au beau milieu d’une réunion avec mes comptables, habillée en tenue de soubrette pour notre prétendu rendez-vous ? C’est ce genre de faux pas dont tu parles, Colyne ? Voyons, ma chère femme, je n’oserais jamais.
Je me retiens de rire en imaginant Colyne. Non, ne me dites pas qu’elle a vraiment fait ça ?
Parker m’aperçoit par-dessus l’épaule de sa femme, et son sourire s’agrandit.
— Je savais que t’allais appeler ton avocate. Mais tu ne m’auras pas comme ça.
Colyne se tourne vers moi en poussant un soupir de soulagement. Je repense aux mots de Parker. Que veut-il dire ?
Je sens une silhouette s’installer à ma droite. Je découvre Priam près de moi, tout sourire lui aussi. La tête inclinée, il me fait un clin d’œil pas très discret.
— On m’attendait ?
Je plisse les yeux dans sa direction et son sourire s’élargit. J’ai très envie de l’embrasser et de me coller à lui. Surtout qu’il a quitté mes draps hier soir alors que je dormais encore. Sa chaleur m’a manqué.
Argh, je deviens niaise. Quelle horreur, achevez-moi !
Je prends une seconde pour observer sa tenue : son tee-shirt gris près du corps et son short large de la même teinte. C’est une couleur qui va bien avec son teint doré. Il me regarde aussi, les promesses sexuelles en plus dans ses yeux.
— Tu es aussi de corvée de baby-sitting ? je murmure quand il s’approche de moi.
— Apparemment.
Il veille à ne pas me toucher, surtout alors que nos clients respectifs ne sont qu’à quelques pas de nous. Mais les deux loustics recommencent déjà à s’embrouiller à voix basse. Ils ont presque l’air mignon. À leur façon. Parker lève les yeux au ciel face aux reproches de sa femme, mais je vois le regard avec lequel il la couve. J’en reste bouche bée.
— Putain, je chuchote finalement.
— Quoi ? me demande Priam.
— Il… Il l’aime toujours, pas vrai ?
Priam se tourne vers Parker, les sourcils froncés. Il hausse les épaules, perplexe :
— Non. Il veut la plumer. Il ne l’aime plus.
Lui non plus ne croit pas à ses propres mots. Je le vois sur son visage.
— Bien sûr que si.
Parker a retrouvé son air coincé, mais j’ai vu son regard le temps d’une seconde. Et un regard ne ment pas, croyez-moi.
Vous pourrez toujours dire ce que vous voulez, agir comme vous voulez, mais votre regard vous trahira toujours.
Je me demande si Colyne le sait ? Si elle s’en moque ? Son but est de divorcer tout en plumant Parker, mais est-elle toujours amoureuse de son mari, elle aussi ?
Je n’ai pas le temps de laisser mes réflexions intérieures se poursuivre, la professeure se dresse devant les élèves et tape dans ses mains.
— Bon ! Nous allons commencer la séance.
Elle jette un coup d’œil circulaire, surprise.
— Oh, mais nous sommes un peu plus nombreux que d’habitude ! Si vous êtes là pour un cours de test et découverte, j’espère que ces trente prochaines minutes vont vous convaincre.
Cours toujours.
Elle attache ses cheveux en chignon puis enchaîne :
— Allez, c’est parti !
Qu’est-ce que je ne ferais pas pour mon boulot !
Je me place juste derrière Colyne et Parker qui se tiennent côte à côte.
Ils font semblant de s’ignorer tout en se jetant des coups d’œil assassins. Priam se place à ma droite, derrière nos clients.
Son visage se penche vers mon oreille qu’il effleure de son souffle :
— Essaye de retenir quelques positions qu’on pourrait tester plus tard.
Je lève les yeux au ciel, comme si ces sous-entendus n’étaient pas en train de me retourner le ventre.
— On n’est pas là pour parler de sexe, j’articule doucement pour qu’il soit le seul à m’entendre. On bosse, là.
Il m’observe de bas en haut puis finit par hocher la tête, un air canaille sur ses traits.
— Nous allons commencer simplement avec la position du cobra ! annonce notre professeure.
Colyne se penche vers Parker tout en sourire :
— Ah, tu dois connaître cette position, toi qui es un serpent.
Je me retiens de glousser.
— On est censés les maîtriser s’ils s’entretuent, mais j’ai l’impression qu’on ne va pas être d’une grande aide, continue Priam près de moi.
Il n’a pas tort.
On finit tous par imiter la position de notre professeure, et je laisse finalement échapper un rire en voyant Priam tenter de plier son grand corps. Il s’allonge à plat ventre et relève son torse, ainsi que sa tête pour tenir la position. Il me fusille du regard face à ma moquerie.
— Vas-y, toi, il m’ordonne.
Ça a l’air simple comme bonjour. Je m’installe sur le sol, totalement détendue, et prends la même position que lui. Je lui lance ensuite un regard victorieux.
— Hum, il termine simplement.
Son regard balaye le bas de mon dos et mes fesses contractées.
— Priam, je le rappelle à l’ordre aussi discrètement que possible.
La seconde position est un peu plus compliquée.
— La posture du chien tête en bas ! ordonne notre prof. Parfaite pour étirer votre corps.
Colyne se place parfaitement et Parker l’imite aussitôt. Bon, pour l’instant, tout va bien. Aucun meurtre à l’horizon.
Je finis par me placer comme il faut à mon tour. Je me penche et pose mes mains à plat sur le sol devant moi, tendant les jambes. Ma tête vers le bas, mon corps forme une sorte de pyramide. J’observe mes orteils qui se cramponnent au tapis du sol, comme des moules à un rocher.
J’entends Priam pousser des soupirs de frustration, en bataillant pour se plier en deux. Si on m’avait dit que j’assisterais à une scène pareille, un jour…
— Tu vois que tu peux être souple quand tu veux, chuchote Parker devant nous.
Et c’est reparti.
Colyne rétorque sans se soucier d’être entendue :
— Si t’avais trouvé mon clito du premier coup, je t’aurais montré mes prouesses.
Priam éclate de rire à mes côtés.
— Colyne ! je la rappelle à l’ordre tout en me concentrant pour ne pas m’écrouler sur moi-même.
— Pardon, grommelle ma cliente devant moi. Mais il bouffe mon oxygène.
— Comme tu as bouffé le mien en débarquant à poil dans mon bureau hier.
Un raclement de gorge se fait entendre :
— On tente de rester silencieux, nous ordonne notre prof, c’est important pour se détendre et faire le vide en nous.
On finit enfin par se relever ; le sang me monte à la tête. Est-ce que cette activité est vraiment censée nous détendre ? Parce que mes bras me font mal, mes jambes, je n’en parle même pas. Et on n’a commencé que depuis dix minutes.
Je me tourne vers Priam et découvre que lui aussi semble au bout de sa vie. Ses pommettes sont rouges et alors que Parker et Colyne se relèvent, toujours dos à nous, Priam penche soudainement son visage vers le mien, et ses lèvres se plaquent contre les miennes.
Sa bouche s’éloigne déjà et un sourire naît sur ses lèvres.
Lui aussi semble avoir du mal à se tenir loin de moi.
Lui aussi semble aussi épris et perdu que moi face aux sentiments qui commencent à nous bouffer. Là, je n’ai qu’une hâte : être à ce soir pour lui sauter dessus.
— Vu que nous sommes… seize, reprend la prof, nous allons pouvoir tenter des positions en duo. Super !
Quoi ? Comment ça, des positions en duo ?
Oh non !
— Mettez-vous en binôme avec votre voisin.
Priam s’approche déjà de moi.
— Hors de question de me mettre avec la morue, bougonne Parker devant nous.
— Oh si, tu as voulu gâcher mon cours, rétorque Colyne en s’approchant de lui, la morue va te gâcher la vie et te montrer que je suis celle qui pisse le plus loin.
Je me retiens de la rappeler à l’ordre, mais finalement je les laisse à leur nouvelle brouille. Les deux futurs ex-époux sont presque collés l’un à l’autre, le regard orageux.
La main de Priam se place dans le bas de mon dos tandis qu’il les observe à son tour, un air énigmatique sur le visage. Parker et Colyne sont tellement dans leur bulle qu’ils ne voient rien d’autre.
— Le but est d’échanger, de ressentir un vrai moment de plaisir et de fusion des corps et des sens, continue notre prof.
Je me tourne vers Priam. Fusion des corps et des sens ? On connaît déjà.
— Que l’un des deux s’allonge sur le sol, ordonne la prof.
Priam s’exécute et je le toise. Son grand corps s’étale sur le sol, et il m’observe alors que je l’examine avec attention.
Pourquoi est-ce que je le sens mal ?
— Nous allons tenter une position qui permet d’améliorer la confiance en soi et en l’autre ; on affronte aussi sa peur de tomber.
La confiance en Priam ? Merde, je prends conscience à cet instant que je lui fais vraiment confiance, oui. Suffisamment pour lui confier mon corps.
Et mon cœur, un jour.
— La personne allongée sur le sol va lever ses jambes et poser ses pieds de chaque côté du bas-ventre de la personne toujours debout.
Je remarque que Parker est allongé sur le sol, et il s’exécute avec Colyne.
Quant à moi, je m’avance devant Priam. Il soulève ses jambes et place ses pieds comme l’a ordonné la prof. C’est… étrange. Mais pas déplaisant. Je veux savoir la suite.
— Vous qui êtes debout, penchez-vous vers l’avant, sur la personne allongée sur le sol.
J’hésite une seconde.
— Allez, m’encourage Priam, je vais te soulever.
Ses derniers mots laissent présager des promesses qui n’ont absolument rien à voir avec le yoga.
Je m’exécute finalement. J’attrape les mains de Priam, et l’instant suivant, je bascule un peu plus vers l’avant tandis qu’il me soulève au-dessus de lui.
— Punaise, je souffle en sentant mon cœur louper un battement.
Je souris sans pouvoir m’en empêcher. C’est trop cool.
Je suis totalement concentrée, et Priam également. Il fait tout pour assurer ma stabilité, ses doigts serrant fermement les miens. On a une vraie connexion psychique à cet instant, et je sais qu’il ne me laissera jamais tomber.
Oui, vraiment, je suis parfaitement focalisée sur ma position, jusqu’à ce que j’entende Colyne insulter Parker qui la soulève lui aussi, non loin de nous.
— Arrête ou je te fais tomber, rétorque Parker dans un souffle.
Ils sont intenables.
— Seulement si tu veux que je te tue, marmonne Colyne.
Priam se retient de rire, mais je n’y arrive pas. Je m’esclaffe nerveusement. C’est incontrôlable.
Merde !
Mes bras tremblent, et soudainement, je m’effondre sur la poitrine de Priam. Il pousse un cri lorsque mes seins atterrissent sur son visage.
— Tu m’étouffes, il tente d’articuler. Tentative d’assassinat avec la poitrine de maître Murray.
Je me redresse déjà, mais il me serre une seconde, puis me relâche. Je rigole toujours.
— Un peu de tenue, s’exclame la prof au loin.
Je me tiens le ventre en me relevant difficilement. Priam se remet debout à son tour, et je tente de reprendre mon sérieux.
— Avoue que tu as voulu me tuer, il chuchote tout en reprenant sa respiration.
— N’exagère pas.
— Qu’est-ce qu’il se passe, là-bas ? demande la prof en s’avançant parmi les élèves.
Nous nous redressons, Priam et moi, un air innocent sur le visage.
— Tout va bien, nous proclamons en même temps.
Elle nous observe d’un œil noir. Je suis sûre que si je demandais à m’inscrire, elle refuserait ma candidature.
Oups.
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