Le Jeu des tricheurs
Chapitre 43
Il pleuvait, cette nuit-là.
Le ciel était couvert et pourtant incroyablement beau.
Le cœur d’April Brings s’est arrêté, cette nuit-là.
Et le nôtre aussi.
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CHAPITRE 44
Face au brouillard
PRIAM
Lorsque j’avais treize ans, ma petite sœur a débarqué dans ma chambre. Les yeux pleins d’inquiétude, elle s’est approchée de moi, les lèvres tremblantes. Elle portait un bandeau orange dans les cheveux. Dans ses mains, elle tenait un dessin qu’elle venait de faire.
— Tu dois m’aider, Priam.
Ce sont les mots qu’elle a prononcés. Elle a agrippé mon bras et m’a attiré dans notre jardin derrière la maison. J’ai compris de quoi elle parlait en regardant le petit oiseau qui était tombé du ciel.
— Tu dois le sauver, m’a-t-elle supplié. Il a besoin de ton aide.
— Et si je n’arrive pas à le sauver ? lui ai-je demandé en me baissant.
Elle s’est agenouillée près de moi, son regard posé sur le volatile.
— Tu dois essayer.
Je ne pouvais lui dire non. Son regard suppliant a suffi à nourrir ma détermination. Nous nous sommes occupés de lui, en cachette de nos parents. Je l’ai sauvé, et un beau jour, le petit moineau s’est envolé. April était si heureuse en le voyant partir. Elle laissait échapper des petits cris tout en lui souhaitant bon voyage.
— Regarde ! Il vole ! Il rejoint le ciel. C’est si beau.
Puis elle m’a sauté au cou. Elle m’a ensuite remercié pour l’avoir sauvé, lui.
Mais aujourd’hui. Je ne l’ai pas sauvée, elle.
Mon petit oiseau sur lequel je m’étais toujours promis de veiller.
April s’est envolée.
Le temps s’est arrêté il y a dix-sept minutes et trente-six secondes.
Je le sais, parce que depuis cet instant je suis plongé sous l’eau et je me noie sans aucune volonté d’être sauvé. Je m’adosse difficilement au mur du couloir. Ma vision est floue. Mes jambes ne me soutiennent presque plus. L’environnement qui m’entoure m’échappe complètement.
Belle se tient près de moi. Ma téméraire et délicate Belle. Qui s’est brisée, elle aussi.
Mon évasion, le temps d’un instant.
Elle hoquette à mes côtés, les larmes ravageant son visage. J’aimerais m’approcher d’elle et sentir son corps contre le mien. Juste pour m’assurer qu’elle est toujours là.
Mais je n’y arrive pas. Je n’arrive à rien. Je cligne de nouveau des paupières, mais l’obscurité persiste. Partout, autour de moi.
Une brume épaisse et hideuse qui tente de m’étouffer. J’inspire brusquement pour lui échapper, en vain.
April.
Ma… ma petite sœur.
Elle était si froide, quand je suis entré dans cette chambre. Belle hurlait, et j’ai toujours le souvenir de la peau de ma petite sœur.
Glaciale.
J’ai refusé d’y croire. Alors… alors j’ai pris son corps, et je l’ai emmené aux urgences sans réfléchir. Je… je l’ai installée dans ma voiture tandis que Belle lui tenait la tête en sanglotant. Elle embrassait son front tout en lui demandant de revenir.
Mais April était déjà partie.
J’ai conduit jusqu’à l’hôpital. Je me suis dit que, si je n’arrivais pas à sauver April, les médecins y parviendraient.
Mais c’était trop tard.
Ma petite sœur était déjà partie.
Les médecins l’ont emmenée loin de moi. Loin de nous. Et je n’ai pas eu la force de me battre pour rester près d’elle. Je sentais qu’elle était déjà loin.
Une silhouette masculine se dresse devant moi. L’homme me parle mais je n’entends rien.
Il n’y a que le vide autour de moi.
Mais Belle entend ses mots, elle. Je la vois se laisser glisser contre le mur et remonter les genoux avant d’enfouir son visage entre ses bras repliés. J’aimerais la supplier de ne pas cacher son visage. C’est la seule chose qui me retient, désormais. La seule chose qui me connecte à la réalité.
J’ouvre les lèvres pour la supplier. Mais ma voix s’est tue, elle aussi.
Je ne suis qu’une enveloppe de chair.
Finalement, une main se pose sur mon épaule. Je tourne mon visage vers l’homme qui se tient en face de moi. Il observe les larmes qui coulent sur mon visage. Elles non plus, je ne les sens plus.
Je… je crois que je connais cet homme. Mais je n’arrive pas à réfléchir. Je suis en état de choc. Et détruit.
Si seulement la vie pouvait s’incarner. Si seulement elle pouvait être une personne. Alors je m’approcherais d’elle et je lui demanderais : « Pourquoi ? Pourquoi elle, et pas moi ? »
C’était mon rôle de grand frère, de veiller sur April.
J’ai échoué.
Le médecin serre un peu plus mon épaule, comme s’il voulait me ramener sur terre. Il m’empêche de m’envoler, lui aussi.
— Priam ? Vous m’entendez ?
Est-ce que je l’entends ? Oui. Mais je ne veux pas. Je veux qu’on me dise qu’April est vivante. Je veux l’emmener manger une glace chez Fomu. Elle les adore. Je… je veux me dire que tout cela n’était qu’un terrible cauchemar.
— Priam ? répète le médecin.
Je tourne le visage vers lui. Les pleurs de Belle résonnent en fond.
— Je suis désolé, répète le docteur. Terriblement désolé.
De quoi est-il désolé ?
Je perds la notion du temps, des événements. De tout.
Tout n’est que mirage. Tout n’est que mensonge.
Pourquoi April ? Pourquoi pas moi ? Je devais la protéger. C’était à moi de mourir, pas à elle, je me répète sans cesse.
— Le traitement n’a rien changé, Priam, continue le médecin. Nous avions espoir mais… son cœur était trop fatigué. Il s’est arrêté subitement pendant la nuit, le trouble du rythme ventriculaire était subitement trop élevé. Sa mort a été instantanée. Vous n’auriez rien pu faire pour la sauver.
Belle pleure un peu plus bruyamment. Les sanglots la déchirent de l’intérieur.
Moi, je ne bouge toujours pas.
Le médecin continue de m’expliquer certaines choses, mais je n’entends plus rien.
Je laisse la brume me recouvrir, cette fois. Sans chercher à reprendre mon souffle.
Je navigue dans les eaux sombres de la mort. Qu’elle vienne à moi. Je l’accepte.
Mais elle ne veut pas de moi. La vie n’a pas fini de jouer avec moi.
Je me laisse tomber près de Belle. Je tente de glisser ma main contre la sienne, mais c’est dur. Ma paume s’égare sur le carrelage. Finalement, mes doigts effleurent les siens. Belle ne réagit pas. Sous elle aussi, il n’y a qu’un gouffre sans fin.
C’était donc vrai. Rien ne se brise plus qu’un cœur de tricheur amoureux.
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BELLE
Mon corps est collé à celui de Priam. J’ignore qui m’a ramenée ici, sans doute lui. Je ne l’ai même pas senti tirer mon corps de l’hôpital pour m’installer sur le canapé de son salon.
Je reste dans un état second, tandis que Priam se laisse tomber à mes côtés. Nos corps se touchent. Mais je ne vois rien.
Je ne vois qu’April. Je ne ressens que son corps. Je ne revois que son visage aux traits figés. Sa pâleur. Sa fraîcheur.
— Elle est morte dans mes bras, je souffle.
Mon souffle est la seule chose qui brise le silence de l’appartement. Je sais que Priam m’a entendue, mais lui aussi il est loin, très loin, perdu au fond de lui-même.
April n’était pas censée mourir. Pas comme ça. Pas alors qu’elle commençait un nouveau traitement. Sa mort a été brutale, imprévisible. Même si nous connaissions les risques de sa maladie. Je refuse son départ. Je refuse qu’elle m’abandonne.
Pas alors que j’ai tant besoin d’elle.
Je… je sais qu’elle doit avoir peur du noir, là où elle est. Elle doit se demander où nous sommes, Priam et moi. Elle est seule, et nous sommes ici. Ce n’est pas comme ça que cela devait se passer.
— Elle souriait, lorsqu’elle s’est endormie hier soir.
Et elle souriait lorsque je me suis réveillée tôt ce matin. Elle est morte en sachant que nous l’aimions. Priam étouffe un sanglot à mes côtés. Puis son souffle se fait court, et il laisse libre cours à ses larmes qui secouent ses épaules.
Une nouvelle fois, mes doigts cherchent les siens. Mais cette fois, ils ne se trouvent pas.
Ce sont les derniers mots que je prononce avant de longues, très longues heures.
Mon regard continue de fixer le vide. Je ne vois que le corps de ma meilleure amie. Je ne vois que ses membres immobiles et ses yeux qui ne se rouvriront jamais.
J’entends ma mère m’appeler au loin. Est-elle vraiment là ? L’ai-je appelée ? Je n’en sais rien. Je suppose que oui. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis assise là, Priam contre moi.
Ma mère se laisse tomber par terre devant moi et m’entoure de ses bras. Je suis restée immobile, observant mon père dans son dos.
Je suppose qu’ils sont bien là. Depuis combien de temps suis-je dans cette position ? Je m’en moque.
— Belle, murmure ma mère en pleurant elle aussi. Ma chérie, je suis là.
Oui, elle est là. Et moi aussi, je suis toujours là, pas vrai ? Mais April est partie. On ne m’a pas enlevé une amie. On m’a enlevé ma sœur. Une partie de moi. Mon âme sœur.
Rien ne sera plus jamais comme avant.
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