Le Jeu des tricheurs
Chapitre 35 - Descente aux enfers
CHAPITRE 35
Descente aux enfers
BELLE
Lorsque j’ai rencontré April, l’année de nos dix ans, j’ai su presque instantanément qu’elle deviendrait ma meilleure amie et m’accompagnerait dans toutes les folles aventures de ma vie. April est mon pilier. Et je serai toujours le sien.
Il a suffi que je la voie embêter son grand frère et qu’elle me voie lui faire manger du sable pour le savoir.
C’était écrit. Nous deux. April est mon âme sœur dans ce monde.
J’ai su qu’on finirait par tracer notre propre chemin tout en restant soudées.
Et je me suis juré qu’on finirait nos vieux jours ensemble, notre propre famille à nos côtés.
Les doigts de Priam ne lâchent pas les miens. Lui aussi devient un pilier dans mon existence. Il s’est imposé à mon âme, la gravant peu à peu. Il prend une place dans mon cœur, une place qui lui semblait destinée. Je ne m’attendais pas à tomber pour Priam Brings, mais c’est le cas.
Ses doigts m’empêchent de m’effondrer tandis qu’on traverse le couloir aux murs blancs et aseptisés. Mes mains glacées tremblent, les siennes brûlantes se referment sur moi. Peut-être que c’est moi qui le soutiens et l’empêche de tomber. Je ne sais pas.
La seule chose que je sais véritablement, c’est ce que les paroles acides du docteur Poke nous ont fait comprendre.
Les gens se retournent sur notre passage. Il y a du monde malgré l’heure tardive. Je baisse mon regard sur mon haut de pyjama que j’ai enfilé à l’envers. Ça aussi, je m’en moque.
Je reste concentrée sur les épaules tendues de Priam qui ouvre la route. J’entends son souffle s’accélérer, alors qu’on arrive devant une autre galerie de couloirs. Notre chemin nous a été indiqué par une infirmière, mais je n’écoutais pas, mon attention entièrement centrée sur l’état de santé d’April.
Un homme vêtu d’une blouse blanche se tient devant nous. Il consulte ses notes sur son bloc-notes.
Le docteur Poke, sans doute.
Je lâche Priam lorsqu’on arrive essoufflés devant lui.
— Où est April ? s’écrie déjà Priam.
Il n’a pas prononcé un mot depuis le coup de fil de l’hôpital. Sa voix est rauque et remplie d’inquiétude pour sa petite sœur.
Le docteur lève les yeux, et je pousse un cri surpris. Parce que j’ai déjà vu cet homme.
— Vous… je souffle.
Je me souviens de ce moment où j’ai débarqué chez April à mon retour de Miami. Un type sortait de chez elle, vêtu d’une blouse blanche. Ma meilleure amie m’a juré qu’il s’agissait d’un plan cul. Mais non, c’était son médecin. Elle… elle m’a menti.
Oh, April, qu’est-ce que tu ne nous as pas dit, ma chérie ?
— Vous ? répète Priam, perdu.
Le médecin se redresse et nous jette un regard sceptique.
— Vous êtes Priam Brings ?
— Absolument.
— Je suis le docteur Poke, le médecin d’April depuis plusieurs années.
— Où. Est. Ma. Petite. Sœur ? articule Priam en s’approchant de lui.
Le médecin n’est nullement impressionné. Il me jette un nouveau coup d’œil et annonce :
— J’aimerais vous parler avant de vous accompagner jusqu’à sa chambre.
Un silence pesant s’abat sur nous. Mille et un scénarios affreux défilent dans ma tête. Je croise les bras tout en sentant quelque chose me serrer la gorge, et j’ose enfin demander :
— Que se passe-t-il, docteur ?
Ce dernier nous observe attentivement. Je suis glacée de l’intérieur, mais je sens que je n’ai pas fini d’avoir froid.
— April souffre d’insuffisance cardiaque. Avez-vous déjà entendu parler de cette maladie ?
Un cri de bête blessée. Il émane de la poitrine de Priam.
Ou de la mienne ? On vient de me l’ouvrir en deux, et rien ne pourra la ressouder.
— Une insuffisance cardiaque ? souffle Priam.
Son visage exprime tant de choses. Il est à deux doigts de s’effondrer lui aussi. J’aimerais me coller à lui, mais je suis incapable de bouger, suspendue aux lèvres du docteur Poke.
— Oui. C’est une incapacité irréversible du cœur à exercer son rôle de pompe, et donc d’alimenter correctement l’organisme en sang.
Je passe ma langue sur mes lèvres tremblantes tout en serrant un peu plus mes bras.
— Irréversible, vous avez dit ?
— Effectivement, l’insuffisance cardiaque s’aggrave avec le temps. Nous faisons tout notre possible afin de ralentir son évolution, mais malheureusement, comme c’est le cas aujourd’hui, parfois la maladie reprend le dessus.
Priam reste immobile près de nous. Il regarde le médecin sans vraiment le voir.
— L’insuffisance cardiaque est liée à une perte de contractilité du muscle cardiaque. Parfois, un seul ventricule est touché, mais dans le cas d’April, son cœur est atteint dans sa globalité. Son cœur est abîmé et fatigué.
Son cœur est abîmé et fatigué.
— Mais comment… comment est-ce possible ? je murmure.
Le docteur Poke hausse ses épaules, en me jetant un regard compatissant.
— De nombreuses maladies cardiovasculaires peuvent être à l’origine du développement d’une insuffisance cardiaque. Parmi elles nous avons les maladies des valves cardiaques.
Le médecin reprend son souffle et ses yeux expriment une gravité mêlée à de la compassion.
— C’est le cas d’April, il reprend. Elle souffre de valvulopathie. Le reflux du sang réduit la capacité de son cœur à pomper le sang vers le reste de son corps. C’est pour cela qu’on parle d’insuffisance cardiaque.
C’est impossible. Non. Je. Refuse. Pas April. Pas ma meilleure amie. Si un dieu m’écoute, je vous en prie, laissez-la-moi.
— Elle peut se traduire par le souffle court et trop faible lié à la stagnation du sang au niveau des poumons, une fatigue chronique et des œdèmes. En réalité, tous les organes peuvent être touchés. Avez-vous remarqué des changements dans le comportement d’April ? Une difficulté à respirer la nuit, une fatigue persistante, une prise de poids associée à des œdèmes, par exemple ?
Sa fatigue. Son souffle court. Oui.
Priam reste toujours silencieux à mes côtés ; on dirait un robot. Il est déconnecté de la réalité, retranché dans une bulle dans laquelle personne ne peut l’atteindre, pas même moi.
— Où est April ? il demande finalement.
Il paraît calme, mais je vois son corps trembler.
— Vous pourrez la voir dans quelques instants, reprend le docteur Poke. Nous venons de lui faire une nouvelle échographie cardiaque et un électrocardiogramme afin d’évaluer l’activité de son cœur.
Priam inspire brusquement, et je vois la colère se peindre sur son visage. Elle chasse sa douleur.
— Je m’en moque, putain, je veux la voir maintenant.
Je m’approche de lui et effleure le haut de son bras. Priam sursaute et s’éloigne comme si je l’avais brûlé. Il refuse le soutien silencieux que je tente de lui apporter. Son rejet me fait mal, mais je ne peux que le comprendre.
— C’est… très grave ? je demande alors que je connais déjà la réponse.
Le docteur réfléchit quelques secondes tandis que Priam fait les cent pas près de nous comme un lion en cage. Mon beau lion meurtri.
— April est souffrante depuis des années.
Je sursaute, médusée. Mais déjà, Priam me devance.
— Des années ? Foutaise !
— Elle a été hospitalisée plusieurs fois, continue son médecin.
Priam a l’air fou désormais. Fou d’amour, fou d’inquiétude. Il se colle presque au docteur Poke tout en crachant :
— Impossible. Je l’aurais su, c’est ma petite sœur.
Une petite sœur experte depuis le plus jeune âge pour cacher ce qu’elle ne voulait pas qu’on sache.
Oh… April…
Je repense aux signes que j’ai vus sans les comprendre depuis mon retour. Sa toux. Sa fatigue. Son air blafard. Depuis combien de temps me cachait-elle son état, putain ?!
Je m’en veux, tellement. Parce que je n’étais pas là depuis des années. Et je lui en veux, pour n’avoir rien dit.
Le médecin a presque l’air désolé pour nous quand il reprend :
— April ne voulait apparemment pas vous en parler, pour ne pas vous inquiéter, ce qui reste son choix… J’en suis navré.
Oui, c’est son choix. Mais ça fait mal. Parce que ça nous détruit tous.
— Concernant la prise en charge, il reprend ensuite, je vous l’ai dit, son cœur est fatigué. Elle a eu divers traitements et son état était stable.
— Mais désormais ce n’est plus le cas ? je demande avec peine.
Le docteur patiente quelques secondes puis reprend d’une voix douce :
— Il commence à être difficile de maintenir son cœur. Mon but aujourd’hui est de minimiser les risques d’aggravation, car nous ne pouvons pas prévoir comment sa situation va évoluer. Nous allons lui prescrire un nouveau traitement. S’il ne fonctionne pas… la prise en charge sera chirurgicale.
Une grimace prend place sur son visage tandis que j’essaye au mieux d’intégrer ses mots.
— Au stade ultime, lorsque toutes les thérapies ont échoué, le seul recours possible est la greffe cardiaque. Sauf que nous faisons face à un terrible problème, le nombre de donneurs reste bien en deçà des besoins des receveurs : l’attente peut durer des mois, voire des années.
Des années.
Des putains d’années.
J’ai l’impression d’être au milieu d’un cauchemar. Malheureusement ce cauchemar est bien réel, je ne veux pas ouvrir les yeux ; je préfère me réveiller au milieu de mon lit, contre le corps chaud et protecteur de Priam.
— Nous n’en sommes pas là, pas vrai ? je souffle pour tenter de me rassurer.
— Non, pas encore, me rassure le médecin tout en fuyant mon regard. Comme je vous le disais, nous entamons un nouveau traitement. Il faut savoir qu’il y a plusieurs stades d’insuffisance. April était jusque-là en NYPHA III : dyspnée, palpitations tout en restant asymptomatique au repos. Désormais elle est au stade NYPHA IV avec une amplification de la pathologie.
Priam passe une main dans ses cheveux et les tiraille.
— Est-ce que… Est-ce qu’elle peut en mourir ?
Je prie silencieusement pour que le médecin prononce les paroles que l’on veut entendre. Mais ma prière n’est pas entendue.
— Je ne vais pas vous mentir, annonce le docteur Poke. Oui il y a des risques. L’insuffisance cardiaque est une maladie mortelle présentant une morbidité élevée, et ce peu importe le stade de la maladie. La mortalité totale de l’insuffisance cardiaque s’élève à cinquante pour cent dans les cinq ans suivant le diagnostic. Il faut se préparer à toute éventualité.
Ma vue se trouble, mes genoux sont prêts à céder, et je sens une première larme rouler sur ma joue. Priam aussi semble au bord d’une falaise. La vie est prête à nous jeter dans le vide.
Le médecin nous sourit doucement :
— Nous allons la suivre de très près. Et sachez que la recherche fait de constants progrès pour améliorer les traitements actuels et en développer de nouveaux.
Priam vrille alors. Les chaînes de son contrôle se brisent et la folie l’emporte. Je le sens. Je me rapproche de lui sans le toucher toutefois.
— Nous voulons la voir, martèle Priam avec les yeux brillants.
Sa voix n’admet aucun refus. Le docteur finit par hocher la tête.
— Chambre 33.
Je me tourne déjà vers le couloir, Priam sur les talons. L’air est chargé d’électricité et de souffrance. De colère, aussi. Beaucoup, beaucoup trop de colère.
Nous arrivons rapidement devant la porte 33. Elle est entrouverte. Je m’immobilise sans pouvoir la pousser et sens le regard de Priam sur mon visage. Je vois autre chose dans ses yeux, de l’amour. Pour sa sœur. Pour moi. Mais la colère reprend une nouvelle fois le pas et Priam pousse la porte. Je le suis.
L’odeur de l’hôpital est encore plus présente ici.
Allongée sur le lit de l’autre côté de la pièce se tient April. Elle papillonne des yeux lorsqu’elle nous voit. La confusion et la culpabilité se peignent sur ses traits fatigués et blafards. Vêtue d’une blouse blanche, on a l’impression qu’elle n’a pas dormi depuis des jours.
La voir comme ça me tue. Je préférerais être sur ce foutu lit, et pas elle. Une seconde larme tente de s’échapper de mes yeux, mais je la retiens.
En voyant mes yeux humides, ceux d’April s’embuent.
Elle inspire doucement et tente de sourire.
— Salut…
J’inspire brusquement, me sentant flancher. Le corps de Priam irradie de chaleur près de moi. Il avale difficilement sa salive et assène :
— Des années, April.
Ma meilleure amie tourne son visage vers Priam, et sa lèvre inférieure se met à trembler.
— Priam…
— DES PUTAINS D’ANNÉES SANS RIEN ME DIRE ! il hurle.
Je retiens un frisson tandis qu’April sursaute. Mais nous ne pouvons rien faire contre sa rage. Moi aussi, j’en veux à April, mais je ne veux pas lui crier dessus. Sauf que Priam ne sait pas faire autrement. Il est tellement bouffé par la douleur qu’il se laisse ensevelir sous sa rage.
— Tu m’as… tu NOUS as laissés dans l’ignorance ! C’est la pire chose que tu pouvais me faire, April. Ton silence vient de me tuer.
April pleure désormais. Je vois ses mains s’entortiller sur son ventre avant qu’elle ne renifle bruyamment.
— Ne dis pas ça, je t’en prie.
— Crois-tu que tes mensonges pouvaient me protéger ?!
April secoue la tête sans rien dire. Priam pousse un juron. Puis un autre.
— Arrête ! je m’exclame finalement.
Le guerrier qui a volé mon cœur se tourne vers moi, le regard noir.
— Ta rage t’aveugle, je chuchote doucement pour qu’il se calme.
Il plisse les paupières et ses narines se gonflent. Il serre fort la mâchoire et secoue la tête.
— Allez vous faire foutre !
Puis il me bouscule et sort de la pièce. Je ferme les yeux et les rouvre pour rencontrer le regard rempli de regrets d’April.
— Il hurle parce qu’il m’aime, elle souffle avec un maigre sourire. Il ne sait exprimer ses sentiments que par les cris. Et j’ai été nulle. Sacrément nulle. Je suis la pire sœur qui puisse exister.
Oui. Elle l’a été. Mais je l’aime plus que tout. Alors je me contente de murmurer à mon tour :
— Il t’aime tellement.
Il est perdu. Il a peur. Et moi aussi. J’aimerais qu’il revienne pour le serrer contre moi et lui promettre que tout va bien se passer. Mais je sais que Priam a besoin d’être seul, de digérer au moins un peu tout ça.
Je fais un pas vers le lit d’April. Elle tend un bras vers moi, les lèvres tremblantes.
— Je vais mourir, Belle.
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