Le Jeu des tricheurs

Anita Rigins · Chapitre 13 sur 54

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Le Jeu des tricheurs

Chapitre 10 - Vulve et menaces

CHAPITRE 10

 

Vulve et menaces

 

PRIAM

 

Ce soir, il pleut sur Boston. Ce qui n’est pas rare, quand on y pense. Mais la météo va de pair avec mon humeur.

Je ne peux pas parfaitement voir les trottoirs d’ici parce que mon bureau se trouve au quinzième étage, mais je suis sûr qu’ils grouillent de gens qui courent dans tous les sens pour se mettre à l’abri. Un coup de tonnerre résonne au loin, et je relève les yeux pour découvrir le ciel en colère.

Ma sœur doit être collée à la vitre de son salon, elle est complètement fan de ce genre de météo ombrageuse.

Son ciel, comme elle l’appelle.

La foudre frappe derrière le building en face du mien.

Les étages de l’immeuble sont obscurs pour la plupart. Les gens rentrent chez eux, pressés de quitter leur misérable travail pour vaquer à leurs occupations.

Personne ne m’attend chez moi. Seul un immense appartement vide. Ne vous méprenez pas. J’aime la solitude. J’aime le contrôle qui s’en dégage.

Une vague silencieuse sera toujours plus percutante qu’un océan de bruit qu’on ne peut finalement pas savourer.

Alors j’ai appris à écouter les silences. Dans mon métier, on découvre rapidement que les arguments les plus concluants sont ceux que l’on n’exprime pas à voix haute.

On ne connaît notre adversaire que si on découvre ce qu’il ne dit pas.

Alors oui, je suis un solitaire.

Le ciel gronde encore une fois et la pluie se déchaîne contre les immenses baies vitrées de mon bureau au quinzième étage du McCormack Building. Le mur derrière mon fauteuil est entièrement fait de verre et nous donne une vue impressionnante du quartier.

On se sent presque intouchable d’ici. Et encore une fois, seul. On naît seul. On meurt seul. Autant vivre et combattre… seul. Votre meilleure arme – surtout dans un métier tel que le mien – sera toujours votre propre personne.

Je colle mon portable à mon oreille et attends patiemment que la personne décroche. Mais une fois de plus, je tombe sur le répondeur.

Ma mère n’a pas répondu. Une fois de plus.

Nous ne sommes pas en conflit. Pas vraiment. Mais elle ne prend plus vraiment nos appels à ma petite sœur et moi depuis le décès de notre père, deux ans plus tôt. Ma mère a toujours été assez particulière et volatile.

La dernière fois que j’ai eu l’honorable chance de l’avoir au téléphone, elle faisait une retraite spirituelle en France.

Je n’ai jamais eu de lien fort avec elle. Mais ma petite sœur, April, souffre de cette situation. Et ce qui fait souffrir ma sœur me fait souffrir moi.

Même si je suis un solitaire, elle est la seule personne au monde pour qui je m’abaisserais à contacter quelqu’un qui ne souhaite apparemment pas me répondre.

J’étais très proche de mon père. Nous allions pêcher. Nous regardions le foot ensemble. Et je n’oublierai jamais son regard quand il a appris que j’allais devenir avocat, ni son expression de fierté quand il a appris que sa fille, sa petite princesse, devenait tatoueuse et allait vivre de sa passion.

Je suis interrompu dans la contemplation de la ville par la porte de mon bureau. Elle s’ouvre brutalement, et des pas se font entendre sur le parquet.

Je glisse un œil vers l’entrée, levant un sourcil interrogateur vers Reyes. Il ne prend pas la peine de s’annoncer et s’avance vers mon bureau, vêtu d’un polo gris détrempé et d’un vieux jean qu’il doit avoir depuis des années.

La seconde chose que je remarque, c’est le coquard qui déforme sa paupière. La dernière fois que je l’ai vu, son visage était presque intact.

— Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?

Ma voix grave brise le silence de la pièce.

Il hausse une épaule avant de passer sa main sur son crâne presque rasé.

— J’ai glissé.

Bien sûr. J’espère juste que le type en face est aussi amoché que lui.

Si Reyes ne me dit pas la vérité, c’est parce qu’elle ne me plairait pas et qu’elle pue l’illégalité.

Reyes observe attentivement ma position : ma chemise désormais chiffonnée dont les manches sont relevées sur mes avant-bras. Il siffle entre ses dents, puis il se laisse tomber dans le fauteuil dédié aux invités.

Il place sa jambe sur l’accoudoir, et il se met à la balancer sans me quitter du regard.

— Je pensais que tu bossais dur, en fin de compte t’es en train de contempler le ciel comme un putain de poète qui chercherait l’inspiration.

Mes lèvres s’étirent doucement tant ce qu’il décrit ne me correspond pas. Je redresse le menton et rétorque d’une voix solennelle :

— Je ne contemple pas le ciel, Reyes, mais mes ennemis qui finissent tous par tomber les uns après les autres. Ne me cherche pas si tu ne veux pas en faire partie.

— Tu m’excites presque quand tu dis ça.

Il lâche un petit soupir et croise ses mains sur son ventre musclé. Je croise mes propres bras sur mon torse et me tourne dans sa direction, perdant de vue le ciel qui gronde.

Je tourne le dos aux orages, mais la tempête résonne toujours en moi.

— T’es vraiment tendu, reprend mon ami en m’analysant sous tous les angles.

Je pousse un soupir, un vrai cette fois. Il a raison, mon corps est crispé, ma mâchoire solidement serrée. Tant de merdes se bousculent dans ma tête.

Un défi que je veux relever, surtout.

— J’ai un dossier brûlant à remporter face à une foutue garce. 

Reyes se redresse, le regard calculateur. Parlez-lui de compétition et il vous assistera dans vos combats.

— Ah ?

Il en attend plus, et je finis par lâcher :

— Elle me renvoie la balle alors que la seule chose que j’aimerais qu’elle fasse, c’est abandonner.

Comme tous les autres. Je ne dis pas son prénom ni son identité, la dernière chose que je souhaite, c’est que Reyes se mêle de ce qui ne le regarde pas. Et Belle Murray est mon affaire personnelle.

Il se contente d’incliner la tête :

— Tu aimerais que je l’élimine ? Sache que tu n’as qu’un mot à dire.

Je commence à rigoler mais m’interromps en découvrant la petite part de sérieux sur son visage.

— Tu déconnes, pas vrai ? T’es quand même pas en train de me dire ça sérieusement ? À moi ? 

Il hausse une nouvelle fois les épaules, un véritable tic chez lui. En voyant son regard taquin, je comprends qu’il rigole. Mais je ne saurai jamais s’il est sérieux ou non.

— Tu sais que je blague, reprend Reyes. Et concernant ta foutue garce…

— Ce n’est pas ma foutue garce. On se hait, elle et moi. C’est à celui qui va démolir l’autre le premier. 

Et ce sera moi, comme toujours.

— Alors pour cette garce, rectifie Reyes, laisse-lui croire qu’elle gagne. Puis prends-la à son propre piège.

Jouer. Tricher. Gagner.

C’est bien ce que je compte faire.

Je m’apprête à répondre mais la porte de mon bureau se rouvre. Une femme, la trentaine, pénètre dans la pièce après mon hochement de tête. Elle s’avance, silencieuse, et dépose un dossier sur mon bureau.

— La journée est terminée, si vous n’avez besoin de rien, je rentre chez moi.

— Ce sera tout, Alexis. À demain.

Ma secrétaire s’éloigne, non sans avoir jeté un œil curieux au visage de Reyes. Ce dernier la suit des yeux comme un prédateur. Je m’avance vers mon bureau, récupère un stylo et lui jette dessus. Il rebondit sur son torse avec un petit bruit.

— Alexis est une bosseuse. Loyale et toujours disponible. Hors de question que tu l’ennuies, compris ?

Hors de question qu’il ennuie quiconque, en fait. Reyes sourit doucement en guise de réponse.

— Je n’aime pas chasser. Je préfère quand on s’offre à moi sur un plateau d’argent.

Je ne partage pas ses goûts. La chasse est si bonne, peu importe si notre adversaire se transforme en proie mouvante. Reyes a tout simplement l’habitude que tous plient devant lui. Mais je le vois dans ses yeux, il est aussi chasseur que moi. Peut-être même plus, à bien y réfléchir. Je suis le monstre qui agit à visage découvert. Il est celui qui se cache dans l’ombre, vous attire dans l’obscurité et vous dévore tout cru.

Je suis celui qui vous piège. Reyes vous fait vous piéger vous-même.

— Dans tous les cas, je reprends, concernant ma secrétaire, ne la regarde pas de travers ou je vire ton cul de là.

Hors de question qu’elle me mette les ressources humaines au cul à cause de Reyes.

Ce dernier lève les yeux au ciel.

— Le pire, Priam, c’est que je suis sûr que tu en es capable. C’est vrai qu’on ne s’est jamais battus tous les deux. Sous ta chemise de businessman à la belle gueule, je sais que tu caches des putains de capacités pour casser des bouches. Si seulement tu pouvais les utiliser pour…

Je sais exactement pourquoi il me caresse dans le sens du poil et où cet enfoiré veut en venir.

— Non, Reyes. Je ne travaillerai pas pour toi. 

Il lève ses mains au ciel, protestant de son innocence.

— OK. OK mon frère. J’attendrai. C’est un long combat que je dois mener pour te convaincre. 

Il n’y a aucun combat me concernant. Il se lève déjà pour partir, alors je lance :

— Et ta procureure ? 

Je vois d’ici qu’il se raidit à la mention de cette Morgane quelque chose. Un air sombre traverse son visage.

— Sans nouvelles. Elle doit me préparer un sale coup, encore. 

— Vas-tu te battre à la loyale ?

Il se gratte la gorge et rétorque :

— Toi, tu te bats à la loyale ?

— Jamais.

Je me bats pour gagner. Je ne me bats pas pour ménager les autres.

— Alors tu as ta réponse.

Reyes recule et finit par disparaître de ma vue, tandis que je reprends place devant les fenêtres. En parlant de combat, je repense à Belle.

Belle Murray. Aussi indomptable qu’exaspérante.

— Satanée garce, murmuré-je entre mes dents serrées.

Je pensais la tenir, et voilà qu’elle m’a ridiculisé devant sa propre cliente en utilisant mon piège contre moi. Ça me donne envie de me venger.

Mais je sais une chose, ou du moins je la devine : Belle est toujours en train de tester le terrain, alors que moi, je pose déjà mes mines un peu partout jusqu’à ce qu’elles finissent par exploser.

Ou peut-être que je me trompe et qu’elle est une adversaire beaucoup plus redoutable.

Mon ordinateur portable émet un bip, et l’écran s’allume tandis qu’un mail apparaît. Je m’assieds sur mon fauteuil.

Mes yeux verts parcourent les lignes du courrier qui vient de me parvenir ainsi qu’à Colyne et Parker.

Merde.

Belle se contente de relater rapidement l’incident d’hier, jugeant la situation inacceptable. Quelque chose bout en moi. Ça m’obsède. J’imagine déjà l’expression présomptueuse et intouchable de son visage. Et ses lèvres boudeuses qui se plisseront en découvrant mes prochains mots. Donc, je m’empresse de lui répondre à elle seule.

 

Arrête de te dégonfler, mon ange.

 

Une minute plus tard, sa réponse me parvient. Et je ne peux retenir un éclat de rire.

 

C’est toi que je vais dégonfler. Attends un peu.

À très vulve, Priam.

J’ignore la dernière fois que j’ai rigolé aussi sincèrement sans pouvoir m’en empêcher. Je n’ai pas le temps de m’en remettre que déjà un nouveau mail de sa part s’affiche.

 

À TRÈS VITE ! JE VOULAIS DIRE, À TRÈS VITE.

 

Je me détourne de mon écran et pose ma tête sur mon poing fermé. Je murmure dans le silence de mon bureau :

— Ah, Belle, j’avais oublié à quel point ta maladresse me donnait envie de t’étriper mais était si rafraîchissante.

Hâte de voir la prochaine bombe qu’elle posera sur le terrain avant que tout n’explose. Réussira-t-on à se mettre à l’abri avant ?

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