Le Jeu des tricheurs
Chapitre 8 - Celui qui porte le premier coup
CHAPITRE 8
Celui qui porte le premier coup
BELLE
Assise sur le sol de mon nouveau salon, j’ouvre mon dernier carton. Je suis surexcitée à l’idée de ranger toutes mes affaires personnelles. Vous connaissez ce sentiment qui vous submerge quand vous arrivez dans un endroit qu’il va falloir apprivoiser pour le faire vraiment sien ?
— Bon, les étagères sont montées, m’annonce April d’une voix préoccupée. Sauf qu’on a un souci.
« On a un souci. » Je connais trop bien cette phrase, et quand elle sort de la bouche de cette pile électrique d’un mètre soixante, je vous conseille de fuir. Très loin.
Alors je suspends mon geste, me préparant au pire.
— Comment ça, un souci ? La dernière fois que tu m’as dit ça, t’étais en vacances chez moi et t’avais enfoncé une pièce de monnaie dans ta narine ?
— Tu m’avais mise au défi de le faire !
— Tu avais dix-sept ans. Je ne pensais pas que tu allais réellement le faire. Bon, que pasa, chica ?
Je me tourne vers elle et la découvre avec sa main tendue vers moi, tout sourire.
— Il reste trois vis. Impossible de les caser quelque part.
Je les récupère et les observe entre mes doigts comme si elles étaient des petites bombes prêtes à exploser.
— Les fabricants mettent toujours des vis en plus, nan ? continue-t-elle en fronçant son nez.
— Hum. Soit tu as raison, soit mes étagères vont s’effondrer dans les prochains jours. Pour ta survie, j’espère que c’est la première option. Ça va, heureusement que ce sont des BD solides et pas des bouteilles de vin sur cette étagère.
— « Tu dis ça parce que la moitié de tes amis sont des soûlards », s’exclame-t-elle en s’oignant. « Tu as développé une certaine tolérance… voire une affinité naturelle avec eux. »
Je n’ai pas besoin de réfléchir avant de rétorquer :
— « C’est totalement faux. PLUS de la moitié de mes amis sont des soûlards. »
April éclate de rire puis continue de son côté de ranger mes comics dans mon immense bibliothèque murale. J’aperçois un exemplaire de The Witcher dans ses mains.
— T’as failli être en retard pour la réplique, Belle.
— Bien sûr que non, Geralt et Ciri n’ont pas de secrets pour moi.
— Mouaiiis.
Je sais qu’elle me taquine. Elle sait à quel point je connais par cœur The Witcher vu qu’on passait tout notre temps à lire tout ce qu’on trouvait sur cet univers. On passait surtout notre temps à fantasmer sur les personnages.
Je récupère de mon côté mes exemplaires de The Walking Dead et les pose en évidence sur l’étagère centrale. Ma bouche s’ouvre d’elle-même :
— « Tu n’es jamais en sécurité. Peu importe qu’il y ait beaucoup de monde autour de toi, peu importe que l’endroit te paraisse tranquille, peu importe ce qu’on te dit… »
— « Peu importe ce que tu crois. Tu n’es jamais en sécurité. »
Bingo. Je savais qu’elle connaissait aussi ces mots.
Au même instant mon téléphone se met à vibrer fortement.
Je récupère mon portable, sur l’écran duquel s’affiche le nom de Colyne.
— Tiens, ça c’est bizarre.
— Qui est-ce ?
— Ma cliente, soufflé-je. Il est presque vingt heures… Que s’est-il passé ?
Je décroche. Je n’ai pas le temps de prononcer un mot qu’une exclamation me parvient de l’autre côté de l’écran :
— DES CULS ! Il y a des culs et des bites partout ! Belle ! Je suis au paradis des zizis qui pendent !
— Qu… Quoi ?
April s’étouffe avec sa gorgée de bière tout en se collant à moi pour écouter.
— Je vous dis qu’il y a des culs et des énormes engins masculins PARTOUT. Je ne comprends rien ! Ils ont toqué à la porte de mon appartement pendant que je dînais avec des copines, on pensait que c’était les flics et ils se sont déshabillés. Belle, faites quelque chose.
Des strip-teaseurs ? Colyne ne semble pas comprendre ce qui se passe, mais moi, si. Cet enfoiré de Parker nous déclare la guerre.
Je sens la panique de Colyne. Et je mettrais ma main au feu que l’idée ne vient pas de son mari, mais du diable Priam qui l’assiste fidèlement.
Ce qui veut dire que ce dernier veut la prendre en faute, et qu’il doit déjà être en chemin pour les prendre sur le fait ou prendre les photos.
— J’arrive immédiatement. Ne touchez à rien, ne glissez sur aucun organe érigé.
— Je suis au 8e étage. Numéro 21. Je vais essayer de me retenir. Mais ils… ils sont vraiment très plaisants. Et un accident est si vite arrivé…
— Colyne ! Hors de question ! On ne palpe aucun cul ! Sauf si vous voulez finir plumée !
J’ai à peine raccroché que je cours déjà récupérer mes clés de voiture tandis qu’April est hilare à mes côtés. Dieu soit loué, je viens de récupérer ma nouvelle voiture ici – que je loue une blinde –, et elle va me sauver la vie.
— Ton frère vient de lancer les hostilités ! je hurle en m’éloignant déjà. Je vais le défoncer !
April me suit en courant, les yeux écarquillés.
— Mais, Belle… Ta tenue…
— Pas le temps !
— Alors roule-leur dessus, ma poule ! Que la force de tous les Avengers soit entre tes mains !
Je claque la porte et rejoins mon ascenseur, furibonde.
Je savais que cet enfoiré de Priam préparait un sale coup. Mais j’ignorais que ce serait aussi rapide. C’est le premier à ouvrir les hostilités, mais je serai celle qui y mettra fin.
Priam Brings, tu ne payes rien pour attendre !
*
* *
Je me gare en bas de l’immeuble des époux Pesky. Je claque la portière de ma voiture et pousse un hurlement quand mes cheveux se prennent dedans.
Bordel, ça fait mal !
Ce n’est pas le moment d’être maladroite et d’avoir six pieds gauches, ma vieille !
Je me dégage et traverse la large rue, les yeux posés sur le hall éclairé. C’est un immeuble de très haut standing et le portier m’ouvre la porte vitrée. Ses yeux se posent instantanément sur mes pieds et je me mords les lèvres en baissant la tête. Effectivement, je porte encore mes chaussons et c’est pour le moins… particulier.
Je m’apprête à expliquer la situation au concierge, mais la porte s’ouvre brutalement derrière moi.
— Toi ! craché-je.
Priam plisse ses yeux verts en m’apercevant, mécontent. Il est toujours impeccablement habillé, parfait contraste avec moi. Mais ses cheveux sont trempés et aussi décoiffés que d’habitude.
Oh oui, il est furieux que je sois là pour l’empêcher de prendre Colyne en flagrant délit. Il pense peut-être aller devant l’appartement et prendre une photo des strip-teaseurs en entrant dans les lieux. Si cela n’est pas une faute en soit, on sait très bien que Priam pourrait modifier la réalité à sa convenance et accuser ma cliente à tort.
Hors de question ! Je vais sortir tous les culs d’ici, celui de Priam y compris.
— Eh oui, je suis là, mon. Pote. Prête à déjouer ton tour !
— C’est ce qu’on va voir !
Il s’élance vers l’ascendeur ultra-design au fond du hall. Et je me précipite derrière lui, sous le regard ahuri du portier.
— Arrête-toi ! je hurle au dos de Priam.
Mais il m’ignore, prêt à entrer dans l’ascenseur. Je pousse alors un hurlement de douleur et me plie en deux, les mains sur mes hanches.
— Arrête de mentir ! il s’exclame au loin. Je sais que tu fais semblant pour me manipuler !
Argh, merde. Il faut reconnaître que je lui ai souvent fait le coup lors de notre adolescence. Et il craquait toujours et finissait par s’approcher de moi. Dès qu’il était assez près, je le frappais et m’éloignais après lui avoir généralement volé son goûter. Je n’y peux rien, il avait toujours l’air meilleur que le mien…
Craque. Craque. Craqueeee !
Je reste dans la même position. Je l’entends finalement faire demi-tour en poussant un juron entre ses dents serrées.
— Belle ? m’interroge-t-il.
Bingo !
Il s’approche un peu plus, et au moment où sa main va toucher mon épaule, je me redresse et le bouscule avant de courir vers l’ascenseur.
— Espèce de garce ! il hurle dans mon dos. Putain de menteuse !
Mais je suis déjà dans la cabine et appuie sur le bouton du huitième.
— Tu as oublié que j’étais une tricheuse ! Je n’y peux rien si tu te fais toujours avoir !
La porte se referme sur moi, et il se retrouve bloqué dans le hall. Son visage en colère et frustré s’imprime dans ma mémoire. Oh oui, il va être sacrément énervé. J’adore ce jeu !
— Dépêche-toi ! j’ordonne à l’ascenseur comme s’il pouvait vraiment m’entendre.
Je ressors au huitième, en appuyant sur le bouton d’ouverture des portes de l’ascenseur, le maintenant à cet étage. Au moins, Priam sera bloqué pendant quelques minutes précieuses.
Puisse Dieu avoir pitié de mon âme, je suis vraiment une garce. Une garce à la hauteur de Priam Brings.
Je me rue vers l’appartement 21. Mais je n’ai pas besoin de chercher longtemps, la porte est déjà ouverte et de la fumée s’échappe de la pièce ainsi que de la musique entêtante.
Mais qu’est-ce que…
Je déboule sur les lieux. J’aperçois aussitôt Colyne, assise au loin, sur une chaise. Un type est en train de danser à califourchon sur elle.
Il est à poil.
Et elle palpe ses fesses musclées à pleines mains tandis que ses deux copines font de même. Le type éclate de rire avant de lui lécher la joue.
— Colyne PESKI ! je hurle en pénétrant dans l’immense salon. Ne touchez aucun cul ! L’avocat de votre mari va débarquer d’une minute à l’autre et vous inventer un adultère.
Elle relève son visage vers moi et sa bouche s’entrouvre avant qu’elle ne prenne conscience de la situation.
— C’est pas vrai !
Elle hurle en se relevant et s’avance vers moi. Son haleine pue l’alcool.
— L’enfoiré ! Vous savez quoi ? Qu’il aille au diable. Je devrais le tromper juste pour lui faire les pieds !
Je me place face à elle et fiche mon regard dans le sien. Elle analyse rapidement mon short de pyjama gris en coton et le sweat blanc qui l’accompagne avec une moue interrogative.
— Vous pensez aux millions que votre mari va vous voler en divorçant à vos torts exclusifs ? je rétorque. Vous me payez pour gagner ce divorce et assurer vos intérêts. Alors je ne vous laisserai pas faire.
La lumière se fait vraiment dans son esprit et j’ai l’impression qu’elle dégrise instantanément.
— Jamais je ne laisserai un centime à Parker !
— Alors virez ces types d’ici.
Elle s’éloigne déjà, hystérique.
— Et payez-les ! Ces pauvres gars n’ont pas fait tout ce chemin pour rien.
Une minute plus tard, les types ont remballé leurs… accessoires et rejoignent l’ascenseur. Je découvre avec stupéfaction qu’il est toujours là. Priam a donc bien dû prendre les escaliers.
Au moment où l’ascenseur se referme sur les strip-teaseurs, la porte des escaliers s’ouvre avec fracas. Priam déboule à l’étage, le souffle rapide.
Une veine palpite sur son front et son regard est aussi glacial que celui de ma prof de fac quand je lui avais annoncé avoir croisé son mari sur Tinder.
— Tu-Toi ! hurle Priam.
Je lui lance un sourire innocent et je sens ma cliente se statufier derrière moi avec un soupir de gêne.
— Ton cardio n’est plus aussi bon qu’avant, Priam, je réponds d’un air angélique en regardant le bout de mes ongles. Je connais une très bonne salle de sport pas loin d’ici, si tu veux.
Il pointe un doigt dans ma direction, et je ne peux qu’admirer ses muscles contractés. Pendant son escalade, il a apparemment remonté les manches de sa chemise sur ses avant-bras puissants.
Je vois sa bouche s’ouvrir et se fermer plusieurs fois mais aucun mot n’en sort. Finalement, il inspire brusquement et fait demi-tour pour rejoindre l’ascenseur qu’il appelle d’un mouvement rageur alors que je rentre dans l’appartement de ma cliente.
J’attends une minute, pour m’assurer qu’elle va bien et n’est pas trop alcoolisée, puis je la salue avant de regagner le couloir et d’emprunter à mon tour l’ascenseur pour entamer la longue descente vers le hall.
Mon cœur bat toujours à vive allure. Je ne m’attendais pas à ce que notre combat débute aussi vivement et rapidement. Mais j’avais oublié que mon adversaire, Priam, est un vrai requin.
Ce soir, on l’a échappé belle. Il pensait gagner, et je viens de le tourner en ridicule.
Je traverse une nouvelle fois le hall d’entrée sous le regard toujours aussi scrutateur du portier. Je pousse la lourde porte et le froid de la nuit balaye mes jambes à peine couvertes.
Ça, et Priam.
Il se tient à quelques mètres de là, les mains dans les poches. Il m’observe venir à lui. Il n’est plus en colère ; son cerveau tourne déjà à vive allure pour chercher son prochain coup. Le mien également.
— Tu viens de lancer la guerre, t’en as conscience ?
Ma voix claque entre nous et je croise les bras sur ma poitrine. Son sourire suffisant étire ses lèvres. Il passe une main sur sa courte barbe et s’éloigne de quelques pas à reculons. Ses yeux se posent une seconde sur mes cuisses nues et sa mâchoire se contracte à cet instant précis. Quant à moi, je serre un peu plus mes bras contre ma poitrine et tente de rester neutre face à l’intensité qui se dégage de lui.
— La balle est dans ton camp, mon ange.
Qu’est-ce qu’il veut dire par là ? Il n’a même pas un peu peur ?
Mais Priam s’éloigne déjà. Et je crains que notre prochaine confrontation ne fasse des étincelles qui vont finir par brûler l’intégralité de la ville de Boston.
Conclusion, c’est le moment de sortir vos chamallows et de les faire griller.
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