L'ombre
Chapitre 1
1
Le visage, creusé, décharné, rappelait ces masques antiques utilisés dans les rituels funéraires, privés de toute expression hormis la douleur. Le corps, maigre, presque osseux, était recroquevillé au milieu de la caillasse, se confondant avec le relief accidenté dont il paraissait épouser les formes.
Dans une attitude spastique, comme si tous ses muscles s’étaient contractés et tiraient simultanément ses membres dans des directions opposées, suscitant une étrange impression de paroxysme figé, il avait été transmué en un objet de torture.
L’artifice, le vernis sur les ongles, une boucle d’oreille, semblait paradoxalement le seul élément visuel duquel émanait encore une touche d’humanité.
Ce corps avait été une femme.
Il n’était plus qu’un cri.
San Bernardino, Californie. 21 juin 2014
– Le fils de pute…, murmura le sergent Munoz.
Ortega pivota lentement pour voir un sourire se dessiner sur les lèvres de son chef, le patron de la section criminelle de San Bernardino.
Comment pouvait-il sourire, se demandait Ortega. Son esprit à lui était encore sous le choc. Il était trop jeune. Ou trop tendre. Ou, alors, la chaleur accentuait la nausée qui l’avait saisi à la découverte du corps.
Enfin, le corps…
Plutôt ce qu’il en restait.
Comment un être humain pouvait-il faire subir un tel châtiment à un autre être humain ?
Au premier regard, Ortega avait instantanément imaginé avec effroi les heures, les jours, peut-être même les semaines d’un méticuleux supplice et depuis, il ne pouvait se défaire de cette pensée morbide.
Munoz, lui, souriait. Le fils de pute, c’était lui, se dit Ortega.
Côte à côte, les deux hommes regardaient au loin. Devant eux, au pied des montagnes de San Bernardino, des amas de maisons s’étendaient à perte de vue sur des dizaines de kilomètres, séparés par des sillons parallèles et perpendiculaires qui paraissaient vouloir dessiner des figures géométriques aussi parfaites qu’absurdes. Les hélicoptères des chaînes d’information locales s’étaient immobilisés au-dessus d’eux, comme des vautours marqués d’un numéro, NBC4, KCAL9, FOX11, attirés par l’odeur de la mort dans le ciel immaculé de la Californie du Sud.
La chaleur séchant leur sueur à mesure que l’angoisse la sécrétait, Ortega et Munoz observaient nerveusement le semi-remorque blanc qui semblait immobile à travers le voile nébuleux et ondulant de l’air dans la touffeur écrasante de ce milieu d’après-midi. Son mouvement était enfin devenu perceptible pour les officiers de la police de San Bernardino quand, précédé par deux vans noirs, le camion avait quitté la route principale rectiligne pour s’engager sur une voie secondaire plus sinueuse, accompagné par des myriades de particules rocheuses soulevées par les pneus. Comme le devinrent bientôt les trois lettres inscrites sur son front au-dessus du pare-brise : FBI.
D’ordinaire, ce sigle rendait Munoz maussade. Il signifiait que l’affaire était finie pour eux. Terminée. Adios et merci d’être venus.
Mais là, au contraire, il souriait.
Ortega réalisa que, dans l’esprit de son chef, les quatre mots qu’il venait d’articuler formaient un compliment.
– Le fils de pute, répétait-il, sans quitter des yeux la silhouette descendue d’un des vans, s’efforçant mentalement de trouver les mots qu’il prononcerait au moment où il lui tendrait la main.
Il l’essuya sur son pantalon pour être certain qu’aucune moiteur ne viendrait trahir sa fébrilité, même s’il se disait qu’il pourrait toujours l’attribuer à la chaleur suffocante. Munoz aurait voulu éviter les banalités d’usage. Pas facile pour quelqu’un qui avait pour habitude d’écrire et de relire méticuleusement ses communications des heures à l’avance. Il allait devoir improviser.
Le cortège s’était immobilisé le long de la route, à la jonction du chemin de terre.
Les vans noirs aux vitres fumées encadraient le camion, long d’une douzaine de mètres, dont le flanc portait l’inscription LOS ANGELES FIELD
O 1 FFICE E VIDENCE M OBILE R ESPONSE T EAM. Outre les techniciens de scène de crime, il abritait un véritable laboratoire capable d’opérer sur place les premiers examens, ce qui en faisait un des outils de pointe du FBI.
Le premier geste de l’agent spécial Michelle Ventura, une fois descendue du premier van, fut de se protéger du soleil. La chaleur semblable à un étau exerçait une pression physique sur son crâne. Derrière ses verres teintés qu’elle n’avait pas quittés de tout le trajet depuis Los Angeles, elle fixait les deux flics de San Bernardino. Ils ne bougeaient pas, comme figés par l’arrivée du convoi. Elle était trop loin pour se rendre compte que Munoz souriait mais elle percevait la tension qui les habitait. À les voir ainsi pétrifiés, elle eut une brève envie de se marrer, qui lui passa très vite en se souvenant de la raison de leur présence.
– Bonjour, dit-elle en ôtant ses lunettes. Je suis l’agent spécial Ventura, du Bureau de Los Angeles.
Ortega hocha la tête. Munoz opina et lui serra mollement la main.
Depuis son entrée au Bureau, Ventura portait les cheveux courts, ce qui n’enlevait rien à sa séduction, bien au contraire, et rajoutait une touche de masculin à une sensualité naturelle que la coupe intentionnellement asexuée du costume officiel atténuait déjà. Elle était plutôt grande, l’allure sportive, et ses traits harmonieux donnaient, dans la vie courante, l’impression d’une personnalité avenante. Abordable. L’ensemble déclenchait presque inévitablement une montée de désir chez les flics, qu’elle douchait par une attitude glaciale. Ils étaient tout de suite calmés.
« The fucking bitch 2 », c’était ce qu’elle aimait qu’ils se disent.
Mais, elle s’en doutait, ce n’était pas vers elle que convergeaient les regards des deux flics de San Bernardino. Au moins, depuis qu’ils faisaient équipe, on ne la faisait pas chier avec des remarques sexistes ou des regards déplacés. Elle était devenue transparente et ça lui allait bien. À peine avait-il relâché la main de l’agent spécial Ventura que Munoz avançait de quelques pas vers l’homme qui la suivait.
– Merci d’être venu, monsieur Foster, dit Munoz. C’est un honneur de vous rencontrer.
C’est ce qu’il avait trouvé de mieux à dire. Pas brillant, mais sans risque. En fait, complètement naze, se dit-il au moment où les mots sortaient de sa bouche.
Dès qu’il était descendu du van, Nicholas Foster avait senti le souffle caniculaire lui brûler la peau.
Quelle putain d’idée saugrenue de vivre dans ce coin…
Il avait sommeillé durant l’essentiel du trajet depuis Westwood et n’avait pas perçu la transition entre la température modérée par l’océan des quartiers ouest de Los Angeles et la fournaise intense qui enflammait l’air dès lors qu’on s’éloignait de quelques dizaines de kilomètres de la côte.
À deux heures de route à l’intérieur des terres, cette étendue urbaine
qu’on appelait « Inland Empire 3 » s’étalait sur une centaine de kilomètres, longée au nord par les montagnes de San Gabriel, jusqu’au massif dominé par Big Bear après lequel commençait le désert de Mojave.
Foster avait toujours été fasciné par la capacité de l’individu à s’imposer des épreuves. Il en était arrivé à la conclusion qu’elle relevait soit d’un besoin inconscient de payer pour une quelconque faute originelle, soit celui d’assumer une inégalité de fait entre les hommes pour, éventuellement, essayer de s’en affranchir.
Ce qui arrivait très rarement d’ailleurs…
La preuve, le comté de San Bernardino qui comptait plus de deux millions d’habitants, en plus de son aridité et de son air irrespirable, avait le taux d’homicide le plus élevé de toute la Californie. Comme souvent, les lieux les plus naturellement invivables étaient les plus dangereux, pourris par l’être humain lui-même qui, s’il ne l’était pas au départ, s’était laissé contaminer par des conditions de vie absurdes.
Les montagnes de San Bernardino, poussiéreuses et écrasées par le soleil, lui semblèrent être, à cet instant, l’endroit le plus proche de l’enfer.
Foster rejoignit Ventura tandis qu’à l’arrière les huit membres de l’équipe du laboratoire itinérant descendaient du camion et s’équipaient. Ils étaient accompagnés de deux agents superviseurs du Bureau qui, chargés de veiller à la procédure, étaient de potentiels témoins assermentés pour certifier la méthode si elle était contestée lors du procès. L’un filmait, l’autre prenait des notes. Les chauffeurs restaient au frais à l’intérieur des SUV et du semi-remorque. Non seulement ils étaient les mieux payés, mais aussi les plus peinards !
Bien qu’il ne fasse pas partie du FBI, Nicholas Foster avait consenti à en porter le costume officiel. Sauf que le sien, coupé sur mesure par un tailleur hors de prix, était, comme ses lunettes de soleil et ses chaussures, vingt fois plus coûteux que la panoplie d’usage et lui donnait une allure qui soulignait sa différence d’une façon à peine perceptible.
Avant même qu’on l’ait reconnu, Nicholas Foster attirait déjà l’attention sans qu’on sache pourquoi. Lui le savait. C’était voulu. Calculé. Tout dans son attitude était, comme chaque chose de sa vie, millimétré.
– Je suis le sergent Munoz, SBPD 4, Division Homicide, continua Munoz en se disant que, finalement, rien ne valait la sobriété.
Intimidé par la prestance de Foster et l’aura qui se dégageait de sa personne, Munoz tentait de discerner ses yeux derrière les lunettes de soleil qui lui barraient le visage. Comme tous les flics, il voyait Nicholas Foster comme une star de cinéma. C’était ce qu’on appelait, pour un acteur, la présence, cet indicible sentiment de supériorité qu’on vous accordait d’emblée. Munoz se demanda si les types de son envergure avaient réellement quelque chose en plus ou si c’était une projection de notre imaginaire qui leur octroyait cette prééminence immédiate.
– Et voici mon adjoint, le détective Daniel Ortega, ajouta le chef de la Division Homicide en jetant un œil à celui qui, ayant enfin compris la raison du contentement de son supérieur, se fendait à son tour d’un large sourire franc et intimidé estompant pour un instant la nausée qui l’habitait depuis la découverte du corps.
– Bonjour, monsieur Foster, se contenta de dire Ortega en retirant ses lunettes de soleil comme l’avait fait auparavant Munoz pour bien montrer à Foster qu’ils étaient de son côté et ne lui cacheraient rien.
Ils espéraient qu’il en ferait de même.
Ce qu’il fit, comme attendu, révélant un regard bleu sombre, enfoncé dans les orbites, qui se posa sur Munoz.
– J’ai l’impression qu’on se connaît, dit Foster en scrutant le visage de Munoz. On ne se serait pas déjà croisés ?
– Je… je ne sais pas, non. Je m’en souviendrais.
Munoz feignit de réfléchir, avant d’ajouter, comme sous le coup d’une illumination :
– Mais vous avez pu me voir à la télé.
– Attendez que je me rappelle, dit Foster.
Il se laissa à son tour un temps de réflexion calculé.
– L’affaire Dorner, ajouta-t-il alors en pointant son index vers Munoz.
– Exactement, répondit Munoz, saisissant la perche que lui tendait Foster pour se faire mousser.
Il était loin d’imaginer qu’il s’agissait, comme le fait d’ôter ses lunettes, d’un simple stratagème de sa part pour se mettre ce pauvre flic dans la poche. Même si, dans le cas du sergent Munoz, il n’avait pas besoin de ça : il leur était acquis d’avance.
– Le fils de pute, dit Munoz, le visage fermé à l’évocation de Dorner.
Cette fois, cela n’avait rien d’un compliment.
Christopher Dorner, un flic mis à pied, avait tenu toute la Californie du Sud en haleine un peu plus d’un an auparavant après avoir tué quatre personnes de sang-froid dont deux officiers de police et la fille de l’ancien capitaine du LAPD qui l’avait défendu lors de la procédure interne précédant sa révocation.
Munoz et son équipe avaient pris part aux recherches lorsque Dorner avait été repéré dans les montagnes à l’est de San Bernardino près du lac de Big Bear. La traque s’était terminée par un assaut féroce de la cabine où Dorner s’était réfugié. Chargé de la communication pour le compte de la police de San Bernardino, Munoz était apparu régulièrement dans les médias pendant quelques jours, devenant le visage humain de la chasse à l’homme.
Il avait eu son quart d’heure de célébrité et, en dépit des circonstances qui avaient rendu tous les flics fous de rage, cela restait son heure de gloire.
En revanche, il avait été privé de l’annonce officielle de la mort du fugitif par le bureau du shérif, lequel avait tiré les marrons du feu. Cependant il arrivait encore de temps en temps qu’on le regarde avec un sentiment de reconnaissance, provoquant en lui une excitation assez intense. Il se dit que cette petite poussée d’adrénaline, Foster la vivait quotidiennement. Ça devait être quelque chose. Il n’imaginait même pas à quel point il avait raison. En attendant, que Nicholas Foster en personne se souvienne de sa tronche lui allait droit au cœur. Il avait vaguement parcouru quelques-uns de ses bouquins, mais sa femme, elle, les avait tous lus. Ces enfoirés du FBI auraient pu le prévenir que Foster allait se pointer. S’il l’avait su, il en aurait apporté un pour le lui faire signer en prétendant l’avoir toujours sur lui. « Il devrait être dans tous les postes de police comme la bible dans les motels », aurait-il dit sans hésitation en tendant discrètement son livre. « Pour Maria Gracia », aurait-il ajouté. Et, le soir en rentrant, il aurait eu droit à une bonne turlutte des familles, ce qui se faisait plutôt rare ces derniers temps. Enfin, bon, ça n’était pas le sujet…
– Vos communications étaient d’une parfaite sobriété, dit Foster, faisant référence aux points presse réguliers de Munoz.
– Merci, se contenta de répondre Munoz, estimant déplacé de lui renvoyer un quelconque compliment.
Foster lui aussi était intervenu sur l’affaire Dorner. Pas directement, car il ne s’agissait pas à proprement parler d’un tueur en série, mais il avait apporté sa contribution au Bureau, sans oublier d’apparaître sur les chaînes nationales d’information.
Dès le premier double meurtre, apprenant qu’une des victimes était la fille d’un haut gradé du LAPD, Foster avait pensé à un flic déchu. Ils avaient cherché dans l’entourage du père de la victime. Ils avaient tout épluché de ses anciennes relations, ses partenaires, ses subordonnés, ses rivaux au sein du département. En vain. Ils n’auraient pas imaginé, et Foster pas davantage, que l’assassin était un homme que le père avait défendu au cours de son procès en interne.
La colère des flics était telle qu’ils n’avaient pas hésité à recourir aux grands moyens : Dorner avait été brûlé vif par l’utilisation de gaz inflammables qui avaient mis le feu à la cabine de montagne où il s’était réfugié. Ils l’avaient grillé comme un cafard.
– Il a eu ce qu’il méritait, dit Munoz.
Les débats sur l’usage de ce type d’armes avaient été vifs, mais personne, même dans les médias les plus libéraux, n’avait osé véritablement défendre Dorner. La polémique avait été étouffée aussi vite que les flammes.
Foster avait imaginé les dernières minutes du tueur, cerné par les flammes. Tout ça pour ça… Quatre jours de traque. Cinq minutes d’embrasement. Avant de retomber dans l’oubli pour l’éternité.
– Vous pouvez nous conduire près du corps, sergent ? intervint l’agent spécial Ventura, sentant le moment opportun pour les ramener à ce pour quoi ils étaient venus, les membres de l’ERT ayant fini de s’équiper.
Ils n’étaient pas là pour écouter les histoires d’ancien combattant de Munoz. Ils avaient un cadavre à expertiser.
– Bien sûr, allons-y. Vous allez voir, c’est pas joli-joli.
– Vous travaillez sur quelque chose de nouveau ? demanda nonchalamment Munoz, qui s’était arrangé pour marcher à côté de Foster alors qu’ils gravissaient le chemin de terre vers le sommet de la colline.
– Plus ou moins, répondit Foster.
Ça lui laissait de l’espoir. Munoz n’insista toutefois pas. Foster apprécia. Tous les flics n’étaient pas comme lui et certains, rares, il faut bien le dire, nourrissaient encore à son encontre une jalousie profonde et agressive dont l’origine remontait à l’époque où il était l’ennemi numéro un de tous les services judiciaires de l’État, voire du pays.
À commencer par celui pour lequel il était consultant aujourd’hui, le FBI.
Cette hostilité ne durait en général jamais longtemps, mais Foster avait appris à l’éviter en prenant les devants. Sur la route avant qu’il s’endorme, Ventura lui avait préparé le terrain en lui parlant de Munoz et de son intervention dans l’affaire Dorner. C’était évidemment une occasion en or pour se le mettre dans la poche. Elle, dont le père était un ancien du LAPD, avait été particulièrement révulsée par ses crimes restés gravés dans sa mémoire. Foster, cela allait de soi, n’avait aucun souvenir de la tête de Munoz ni de ses communications aux médias.
Michelle Ventura aussi avait appris à travailler avec Foster et elle savait jouer de sa réputation auprès des flics locaux. Sa présence les faisait se sentir importants. Ils savaient qu’ils auraient leur nom dans le journal et peut-être même dans un de ses prochains livres, pour peu qu’il en écrive un sur l’affaire qui l’amenait chez eux. Il fallait qu’ils soient bons. Ou qu’au moins, ils ne jouent pas aux cons. Ils n’avaient pas envie de laisser une image pourrie, aussi ils collaboraient facilement.
– Qui a découvert le corps ? demanda Ventura.
– Un agent de la voirie. Il y a une décharge pas loin, répondit Munoz.
L’information n’échappa pas à Foster et Ventura qui échangèrent un regard. Ils pensaient la même chose. « Il » voulait qu’on le découvre. Sinon « il » aurait balancé le corps aux ordures et, avec un peu de chance, la dépouille serait passée dans l’incinérateur sans qu’on le remarque.
– Il a touché à quelque chose ?
– Bien sûr que non.
– Cool, dit Ventura.
La culture du crime à San Bernardino était telle que même les fonctionnaires de la voirie connaissaient la règle du jeu.
– Pas d’identification ? demanda-t-elle.
– Pas jusque-là.
– Vous ou un de vos hommes êtes intervenus sur la scène ?
– Non. On a prévenu le patron qui vous a appelés.
– Très bien.
– Et, ajouta Munoz en regardant Foster dans les yeux, il a pensé que ça pouvait être une Victime Numéro Un.
Il venait, comme disait son fils, de tenter d’enfiler son panier à trois points.
Victime Numéro Un était le titre d’un des ouvrages emblématiques de Nicholas Foster. Son deuxième livre. Celui qui, après le succès critique inattendu du premier, avait fait de lui un polémiste redouté. L’allure d’un étudiant attardé avec ses cheveux longs et ses T-shirts amples, il était soudain apparu sur les chaînes d’information, détonnant par son look en rupture avec celui, propret, des consultants habituels et, surtout, par l’agressivité audacieuse de ses propos.
Malgré son jeune âge, Nicholas Foster portait une charge émotionnelle singulière que seul, peut-être, pouvait avoir avant lui un John Walsh, le père d’un enfant victime d’un tueur devenu une icône nationale de la lutte contre le crime. Comme lui, Foster était un homme en colère. D’ailleurs, Walsh avait été un des premiers à inviter Nicholas sur le plateau de son émission America Most Wanted pour un numéro spécial et était allé jusqu’à se fendre d’une tribune le concernant dans l’édition du Washington Post du 13 mai 1996 intitulée Une colère légitime.
Foster venait de publier un nouvel ouvrage, à peine un an après le premier. Il y critiquait avec une extrême virulence l’approche systématique alors en vogue des criminels en série par le FBI, rendue populaire par le film Le Silence des agneaux. Il démontrait avec force et brio qu’il n’y avait là qu’un effet de mode médiatique sans véritable efficacité. Alors que son expérience ne s’étendait pas au-delà de son histoire personnelle, il se faisait fort de non seulement démonter les théories des top-profileurs comme Robert Ressler et autres John Douglas, mais aussi de remettre en question leur efficacité en tant qu’enquêteurs. C’était gonflé. Mais son statut de victime l’y autorisait.
Ils se targuaient, en effet, d’avoir participé à l’arrestation de tueurs ayant parfois des dizaines de victimes à leur actif, comme si, plus le tableau de chasse de ces criminels était garni, plus leur mérite de les avoir coincés était grand. Mais si ces autoproclamés experts avaient véritablement été d’efficaces spécialistes, objecta Foster, ils auraient dû empêcher ces tueurs d’aller au-delà de leur première victime.
Identifier un potentiel tueur en série dès sa Victime Numéro Un et prévenir ses futurs crimes, voilà en quoi consistait, de son point de vue, le vrai talent. Pas de se faire prendre en photo avec Ed Kemper après qu’il a fait une trentaine de victimes.
Ça, écrivait Foster, n’importe qui en était capable.
Le livre, grâce à la polémique soulevée dans les médias, se vendit à près d’un million d’exemplaires. Mais, surtout, il déplaça l’intérêt sur son premier ouvrage, plus personnel, plus émotionnel, plus grand public, qui, de succès d’estime, devint à son tour un best-seller. Lisa, 22 ans, grâce à son style mordant, sa sincérité crue, totale, le fit connaître comme auteur, mais aussi comme homme et comme victime. Une victime qui se battait, c’était la recette hollywoodienne pour créer un personnage.
Foster se l’était appliquée naturellement, sans but ni calcul, et elle avait changé sa vie.
Son troisième livre, dont le titre Imposteurs parlait de lui-même, enfonçait le clou en désignant sa cible : le FBI et ses prétendus experts. Il y détaillait les critiques amorcées dans Victime Numéro Un et stigmatisait la bureaucratisation et l’incapacité du FBI à lutter efficacement contre le crime en série. Par contre, se faire de la pub sur le dos des victimes dont, selon Foster, l’Organisation se souciait peu, ça, ils savaient !
À la suite de cet ouvrage, et surtout de son succès polémique, Foster fut considéré pendant des années comme la bête noire du FBI et de ses agents. Avant de devenir l’un d’eux, quinze bouquins, tous des best-sellers, plus tard. C’était l’histoire classique : se faire racheter par son ennemi. Normalement à prix d’or.
Le crime, comme tout ici, était un business.
Racheter, enfin pas vraiment, car Foster ne se faisait pas rémunérer pour son expertise. Il était devenu l’un des consultants extérieurs les plus utilisés par le Bureau de Los Angeles. Mais lui le faisait pro bono. Et cela s’était avéré bien plus payant que le « prix d’or » ridicule proposé. Chaque affaire donnait lieu à un nouveau livre qui venait occuper les têtes de gondole des librairies. Ses lecteurs étaient devenus des fans qui, comme pour une rock star, faisaient la queue des heures durant à chacune de ses signatures.
Ce choix de mettre ses compétences au service du bien public avait fait de lui un héros. Et ça n’avait pas de prix.
Ils atteignirent le sommet de la colline et durent redescendre quelques mètres de l’autre côté afin de rejoindre la zone entourée de rubalise, circonscrivant un carré d’une dizaine de mètres de côté, surveillé par une paire d’officiers en uniforme sous un pare-soleil de fortune.
Même à distance, la vision était saisissante.
Ils s’approchèrent de la victime.
Ses hurlements de douleur résonnèrent dans le crâne de Foster. Il l’entendait implorer son bourreau, le supplier de mettre un terme à cette torture, ou, tout simplement, gémir dans l’isolement. Une interminable souffrance, comme l’avait ressentie le détective Ortega qui, cette fois, préféra rester à distance en rejoignant ses collègues sous leur parasol.
Foster éprouvait chaque incision comme si elle avait été pratiquée sur son propre épiderme. Puis, les plaies s’infectant, il sentait leur ulcération bouillonnante diffuser en profondeur, si intense que la peur naturelle du néant cédait la place à un besoin immédiat de soulagement.
Combien de fois avait-elle dû appeler la mort de ses vœux ?
Mais c’était sa position qui frappait l’esprit de Foster et faisait remonter des souvenirs nauséeux. La distorsion du buste n’était pas exactement la même, cependant, s’il s’était agi d’un tableau, on l’aurait dit d’un même auteur. Comme la succession de portraits convulsifs de Francis Bacon, pourtant différents, qui montraient tous, au premier regard, qu’ils étaient de la même main.
– Vous pensez que c’est une Victime Numéro Un, monsieur Foster ? entendit-il lui demander Munoz.
Foster ne répondit pas. Se contenta de hocher la tête. C’était bien plus que ça. C’était la scène de crime la plus sophistiquée, la plus choquante et la plus aboutie qu’il ait jamais vue. Et c’était personnel.
Foster sentit un poids au fond de son estomac, le pressentiment que c’était le commencement de la fin. Il avait profité trop longtemps. Tout avait été trop facile. Trop naturel. Il allait devoir payer. Il le savait depuis le premier jour. Depuis que le corps martyrisé de Lisa avait été retrouvé au bord d’une route d’Italie. Un crime pouvait-il être un miracle ?
La réponse était non, bien sûr.
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