L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 10 sur 85

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L'ombre

Chapitre 10

10

 

 

En quelques jours après leur première rencontre, la relation entre Nicholas Foster et Patrick Hollmann était passée de cordiale à intense.

La complicité qui s’était immédiatement nouée, au fil des cafés ou des déjeuners partagés à une des terrasses ensoleillées du Campo dei Fiori, s’était transformée en un échange intellectuel qui était pour le jeune étudiant en quête de sens comme un feuilleton quotidien dont il attendait chaque épisode. Était-ce parce qu’il était encore un cerveau malléable, mais il lui semblait se découvrir lui-même à mesure qu’Hollmann lui confiait ses réflexions sur le monde. Il imaginait que ses sermons, là-bas, dans le Wisconsin, avaient dû en dérouter plus d’un.

Il ne croyait pas si bien dire.

Patrick Hollmann savait alterner l’humour et la profondeur et n’hésitait jamais à assener le fond d’une pensée que des années de réflexion solitaire avaient creusée. Cela lui arrivait de le faire pendant leur cours d’italien, provoquant l’amusement de leur prof, l’incompréhension de l’étudiant allemand, et l’étouffement des deux religieuses polonaises qui ne pouvaient concevoir qu’un avis aussi cru pût émaner d’un de leurs coreligionnaires. Notamment quand il faisait des blagues sur Jésus. Ou lorsqu’il avoua, dans un italien sommaire qui rendait le raisonnement plus abrupt, que la question de l’existence de Dieu ne serait jamais totalement résolue.

Nicholas crut d’abord que c’était une provocation, mais Hollmann continua sur sa lancée après le cours, cette fois dans sa langue maternelle et donc d’une façon plus élaborée, et précisa que cette question n’avait trouvé pour lui une réponse que très récemment. En Indonésie. Au bout de longues plages de méditation.

Il fondait son raisonnement sur une lecture très personnelle des Frères Karamazov en renversant du tout à tout l’axiome d’Ivan Karamazov. « Si Dieu n’existe pas, tout est permis », disait le héros malheureux de Dostoïevski, justifiant ainsi le parricide à son corps défendant. Hollmann pensait tout le contraire. Parce que Dieu existait, alors tout était permis, mais, disait-il, il ne pourrait jamais le démontrer par écrit, car il n’aurait jamais ni la patience pour le faire, ni la crédibilité pour qu’on le suive. Il lui faudrait le démontrer en actes, dit-il à Nicholas. Libre à quelqu’un d’autre de l’écrire.

Foster n’avait aucune idée de ce qu’il voulait exprimer et n’avait pas la curiosité de le questionner ce jour-là. Il ne comprit que bien plus tard, se souvenant de cette explication de texte, que, dans leur démesure, les crimes de Patrick Hollmann n’étaient pas le résultat d’une simple pulsion mortifère mais qu’ils visaient, dans son esprit, un dessein infiniment plus élevé.

Six mois après la mort de Lisa Dudek, Hollmann avait été arrêté en Allemagne, dans la paroisse jésuite de la ville d’Heidelberg où le Vatican l’avait envoyé pour poursuivre un projet de recherche sur l’Ancien Testament à l’université. Il avait été pris en flagrant délit de tentative d’enlèvement sur une étudiante et on avait retrouvé sur lui une curieuse statue d’une divinité balinaise. Il tenait au hasard qu’un policier français ayant séjourné en Italie au moment du meurtre de Lisa et dont l’épouse était originaire de Mannheim soit présent à quelques kilomètres d’Heidelberg pour qu’il n’y ait plus qu’à tirer le long fil du parcours criminel de Patrick Hollmann.

Il avoua quatre meurtres commis dans le Wisconsin, entre 1981 et 1984, date à laquelle il fut envoyé en mission. On lui attribua alors un nombre incalculable de victimes en Indonésie, pour la plupart des femmes dont les autorités ne se souciaient guère. Même dans la communauté indigène, on prétendait qu’elles avaient été tuées par le démon après avoir été fécondées par ses soins.

Pour preuve, on retrouvait une statuette traditionnelle dans leur utérus.

En fait de démon, c’était la signature du père Hollmann. Des meurtres que, contrairement à ceux commis sur le territoire américain, il n’avoua que plus tardivement. Une fois extradé aux États-Unis. Il en revendiqua une vingtaine, mais il disait ne pas se souvenir lui-même du nombre. Son jeune aide, Sondakh Pratiwi, dit-il, devait le savoir. Ils n’insistèrent pas pour le contacter, le diocèse local fit écran. Quel que soit le nombre exact de ses victimes, Patrick Hollmann était un des tueurs les plus redoutables à être passés entre les mailles du filet du FBI.

S’ils l’avaient arrêté lorsqu’il était encore dans le Wisconsin, si l’Église catholique soupçonneuse à son égard ne s’était pas contentée de l’exiler en Indonésie, alors Lisa aurait été encore vivante.

C’était la thèse du premier livre de Foster. Le fondement de sa théorie de la Victime Numéro Un qui avait fait sa carrière et sa réussite. Il y avait de quoi être en colère contre les prétendus théoriciens du crime en série qu’étaient alors les créateurs du VICAP. Les top-profileurs du FBI n’avaient pas réussi à détecter Hollmann.

Nicholas non plus, à Rome, mais comment l’aurait-il pu alors qu’il n’était qu’un jeune étudiant en quête de lui-même ?

La question ne cesserait de le tourmenter.

Bien que le titre de l’ouvrage soit Lisa, 22 ans, Patrick Hollmann était, à travers sa victime, le véritable sujet du premier livre de Nicholas Foster.

Fasciné par le personnage dont il avait été l’ami durant quelques mois, il voulait rationaliser l’irrationnel, à savoir qu’il ait pu côtoyer de près un monstre susceptible de commettre une atrocité d’autant plus fascinante que leur amitié avait perduré plusieurs semaines après l’assassinat de Lisa sans qu’il se rende compte de rien. Tous les signes étaient là, même avant le meurtre, mais il avait été incapable de les voir. Il aurait suffi qu’il s’ouvre complètement et fasse résonner ses impressions au fond de sa conscience pour identifier les traits morbides du criminel. Mais il n’en était pas encore capable.

Passé la première surprise, la manière dont Hollmann s’était fait arrêter intriguait Foster, en particulier quand il comprit qu’il était un tueur aussi chevronné qu’intelligent. Il n’aurait jamais cédé à ses pulsions sans savoir exactement ce qu’il faisait. Cela faisait trop longtemps qu’il avait appris à les dominer. Hollmann le lui confirma lors de leur premier échange dans sa cellule, en Allemagne. C’était la rencontre avec Nicholas, lui avait-il avoué, qui l’avait convaincu qu’il était temps de mettre un terme à son œuvre.

Pour cette raison, Hollmann y avait vu un projet plus grand que lui. Et Nicholas Foster, bientôt, devrait se résoudre à le croire à son tour.

Cette rencontre avait défini sa vie. C’était un héritage lourd à porter, dont les conséquences dépassaient la simple culpabilité et devaient imprégner durablement jusqu’au plus anodin de ses actes, avec des répercussions incalculables pour un jeune homme de vingt-trois ans, mais qu’il devait s’avouer avec le recul : tout ce qu’il était, il le devait à Patrick Hollmann.

Comme enquêteur. Comme auteur. Comme homme.

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