L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 68 sur 85

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L'ombre

Chapitre 65

65

 

Foster s’était donné quelques jours avant de pousser ses recherches sur le terrain. La fusillade du Grove avait mis tous les services de la police sur les dents et il avait besoin d’attendre que la pression retombe. Ventura avait fait un carton. Il était content qu’elle s’en soit sortie et, en même temps, qu’elle lui ait enlevé une épine du pied. Ce détraqué de Netter ne le ferait plus cracher.

Il passa trois jours, comme un individu ordinaire, en compagnie de Sasha. Deux solitudes qui se côtoyaient. C’était presque un sentiment agréable.

Quand la situation lui parut propice, il sortit enfin. L’air marin venu du Pacifique réveilla ses sens. En peu de temps, il avait déjà oublié cette sensation. Il imagina ce que ça devait être de sortir de prison après des années derrière les barreaux.

Il commença par le plus récent des quatre meurtres, pensant qu’il constituait sa meilleure chance de retrouver des témoins, celui de Mary Jane Kim.

Le jour de sa disparition, Mary Jane avait dit à son mari qu’elle se rendait dans un club de sport, comme tous les lundis et jeudis après son travail, entre dix-sept et dix-neuf heures. Les enquêteurs avaient vérifié tous les gymnases alentour et n’avaient trouvé aucune trace de Kim. Ni témoignage ni preuves de paiement à un club de sport sur ses relevés bancaires. Elle avait menti mais ils n’avaient jamais compris la véritable motivation derrière ce mensonge. Ils estimaient probable qu’elle ait eu une liaison et supposaient que cet amant secret pouvait être son assassin. Mais jamais ils n’avaient été en mesure de le prouver. Mary Jane Kim n’avait jamais été vue ou filmée par des caméras de surveillance en présence d’un homme. Si elle avait une liaison, elle était bien cachée.

Et pour cause, sa liaison était avec Jack Daniel’s.

Et pour se remettre de la rupture, elle allait régulièrement aux réunions des AA, tout en faisant croire à son entourage qu’elle fréquentait une salle de sport.

Ce qu’avait fini par comprendre Foster.

Il lui restait à trouver lequel de ces centres.

Les réunions des Alcooliques anonymes duraient environ une heure et Mary Jane Kim s’absentait deux fois par semaine pendant deux heures, ce qui situait le lieu où elles se tenaient à pas plus de vingt ou trente minutes de chez elle. Foster en dénombra six dans ce périmètre et décida de s’y rendre en personne.

Les deux premiers qu’il visita n’avaient jamais été fréquentés par Mary Jane Kim. Son visage ne disait rien au personnel d’accompagnement, comme on appelait les volontaires qui géraient ces centres, pour la plupart d’anciens alcooliques soucieux de rendre ce qu’ils avaient reçu.

Ils n’avaient pas de membre d’origine asiatique dans leurs groupes.

Le troisième lieu de réunion était situé au 4311 Wilshire Boulevard, au septième étage d’un immeuble en verre construit dans les années 70, à une quinzaine de blocs à l’ouest de Korea Town, à la fois assez proche et suffisamment éloigné du domicile de Mary Jane Kim pour qu’elle puisse y aller aisément sans risque, toutefois, d’y faire une rencontre inopinée.

La salle qui donnait sur l’arrière de l’immeuble sentait l’encens.

Foster fut accueilli par un des animateurs du groupe dont le T-shirt qui portait la phrase « Jésus vous aide à rester sobre » cachait tant bien que mal, malgré sa maigreur générale, un abdomen distendu.

Il s’appelait Short.

L’homme se souvenait en effet d’une femme d’origine coréenne qui assistait à leurs réunions deux fois par semaine. C’était suffisamment rare que des Asiatiques viennent ici, fit-il remarquer.

– Puis, dit-il, elle a arrêté de venir. Jamais su pourquoi…

– Vous ne lisez pas les journaux ? demanda Foster.

– C’est comme ça que je reste sobre, répondit Short avec un ricanement.

Foster ponctua la remarque d’un rictus que Short apprécia. Il avait dû la faire un certain nombre de fois.

– Elle a été tuée.

– Ça n’aurait rien changé que je sois au courant. Je n’aurais de toute façon pas été appelé comme témoin. Pas asiatique, mec, dit-il.

– Vous êtes flic ? demanda Foster.

Peu de gens, à part les membres des forces de l’ordre, savaient que les identifications de personnes pouvaient être invalidées si elles n’étaient pas le fait d’individus de même origine ethnique.

– Bien vu, répondit Short.

Short était un ancien du LAPD. Il avait démissionné à la fin des années 90, à la suite d’un syndrome dépressif, et s’était mis à picoler au lieu de chercher un job. Pour finalement faire d’une pierre deux coups et se faire embaucher aux Alcooliques anonymes.

– Tu te souviens si elle parlait avec quelqu’un ? demanda Foster.

– Ouais, un type était souvent assis à côté d’elle. Je crois qu’ils avaient fini par se parler. Genre latino ou autre, dit Short.

– Tu es un flic dans tes tripes, Short, tu as forcément remarqué un détail ?

– Ouais. Il tripotait tout le temps un petit chapelet de perles noires lié à une croix, dit-il.

Et, la dernière fois qu’il l’avait vu, le type l’avait salué en faisant une sorte de signe avec ses mains jointes.

– Comme une prière, mais en touchant son front avec le bout de ses doigts, puis ses lèvres.

Foster eut la sensation que son sang se figeait.

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