L'ombre
Chapitre 8
8
À son arrivée au Federal Building de Westwood, l’agent spécial Ventura avait dû commencer par son rapport.
Assise à son bureau, en train de taper à son ordinateur, elle se disait comme chaque fois que c’était un des avantages de plus que possédait Foster, il n’avait pas à s’emmerder avec de la paperasse. Et quand lui, il écrivait, ça rapportait des millions. Mais elle n’aurait jamais échangé sa place contre la sienne. Elle avait été attirée par Foster, sa distance, sa réputation aussi, quand elle avait commencé à collaborer avec lui, alors qu’elle était encore l’adjointe de l’agent spécial Valdes, mais elle avait compris qu’il ne fallait pas y toucher. Tant qu’elle ne le connaissait que de réputation, la séduction marchait à fond. En le côtoyant de près, surtout dans cette fonction qui sollicitait sa part d’ombre, elle avait mesuré qu’il était dans une solitude que rien ne pourrait compenser. Ni l’argent. Ni l’amour.
C’était une tentation, mais aussi un piège dans lequel il ne fallait pas tomber.
Elle avait commis l’erreur une fois, on ne l’y reprendrait plus. Une erreur de jeunesse qui, dans un moment particulier, l’avait poussée dans les bras de Foster. Comme il l’avait vue chez Lisa Dudek, elle avait aperçu la faille en Nicholas Foster et, contrairement à lui, elle se gardait bien de vouloir l’explorer. C’était toute la différence. Celle qui faisait de vous un bon fonctionnaire ou, parfois, un millionnaire.
Fonctionnaire lui allait bien, merci.
À travers la baie vitrée de son bureau du dix-septième étage, elle fixait mécaniquement le Getty Center qui surplombait l’autoroute 405 parcourue d’un flot incessant de véhicules. Le versant est de la colline était encore noirci par les incendies de novembre qui avaient dévasté la région et menacé, outre de nombreuses habitations, le musée avec ses prestigieuses collections. Heureusement, le feu, comme par miracle, n’avait pas réussi à traverser l’autoroute.
C’était une vision étrange, une terre brûlée d’un côté, intacte de l’autre, et, au milieu, un chemin sinueux aux reflets de métal.
Foster et elle avaient fait la route depuis l’institut médico-légal dans un des vans du Bureau sans pratiquement échanger un mot. Le silence n’était pas inhabituel avec Foster, et celui-ci, elle le sentait, n’était pas simplement le fait de sa réflexion, mais d’une profonde agitation. À force de le côtoyer, elle avait appris à lire les petits signes qu’il laissait transparaître par son comportement. Elle aussi, passé le choc de la découverte de la statuette insérée dans l’utérus de la victime, avait immédiatement compris le sens de ce supplice.
Déjà, elle en tirait les conséquences sur l’enquête.
Le meurtre de Lisa Dudek était devenu fameux depuis le premier livre de Foster. N’importe quel malade pouvait prendre un malin plaisir à jouer les copycats, mais cela collait mal avec un kidnapping aussi long, aussi planifié. Si la victime avait été torturée pendant des semaines, pourquoi vouloir lui faire subir le même rituel que celui décrit par Foster dans son livre ?
Le tueur était soit fasciné par Hollmann, soit par Foster lui-même. Ou les deux.
Ventura savait que Foster remuait les mêmes hypothèses.
Mentalement, elle dressa la liste des démarches à suivre. Cela commençait par prendre contact avec les prisons où Hollmann avait séjourné. Ça allait faire un peu de monde, mais c’était en passant tout au peigne fin qu’on finissait par trouver. Même si cela datait. Elle rédigea une demande d’identification de tous ses codétenus et de toutes ses visites, qu’elle expédia dans les différents endroits où il avait été enfermé : en Allemagne où il avait été arrêté, d’abord à Heidelberg, puis à Francfort, avant d’être extradé dans le Wisconsin où il était accusé de quatre meurtres et, enfin, dans l’Illinois où tout finirait par s’arrêter.
Quant aux meurtres commis par Hollmann en Indonésie, les États-Unis ayant toujours refusé de l’y extrader pour qu’il soit également jugé, ils étaient passés par pertes et profits. Sur le moment, Ventura s’en félicita. Cela ne voulait pas dire pour autant qu’il fallait délaisser les recherches dans ce pays. L’auteur du meurtre de San Bernardino venait peut-être de là. Car elle n’oubliait pas que Foster, alors qu’il travaillait à son quatrième livre, celui majoritairement consacré à Hollmann, était parti sur les traces du prêtre après son exécution. Il avait retrouvé des proches de ses victimes : des indigènes qu’Hollmann avait éviscérées avant de placer dans leur utérus la même petite statuette en bois qu’on venait de découvrir dans le cadavre de San Bernardino.
C’était sur ces terres lointaines qu’il avait affiné et systématisé son rituel macabre. Foster avait pu y croiser un proche d’une victime, un mari, un frère, qui aurait vu en lui un ami de Patrick Hollmann et décidé de se venger. Mais, si l’affaire remontait jusqu’à ce séjour de Foster en Indonésie, alors ils étaient dans une sacrée merde et elle n’avait aucune idée de la manière de s’y prendre. Essayer de faire ressortir toutes les demandes de visas qui émanaient de cette région ? Mais depuis quand ? À voir.
Elle estima à une semaine le délai minimum avant que toutes ces institutions pénitentiaires lui répondent et qu’elle puisse seulement commencer à étudier les différents profils criminels qui avaient été en contact avec Hollmann. C’était long. Le corps de la victime n’inspirait aucune urgence, mais elle redoutait qu’il en arrive un autre. Ce malade n’allait pas s’arrêter. Combien de temps lui faudrait-il avant de recommencer ? Un mois, six mois, un an ? On ne pouvait jamais savoir. Mais qu’il ait disposé le corps d’une manière aussi calculée, dans le but précis d’être retrouvé, lui indiquait que ça n’allait pas traîner.
Elle avait la vision d’un tueur qui avait longtemps retenu la pulsion, l’avait maîtrisée, façonnée, polie, avant de consentir à la laisser prendre possession de lui et, au moment voulu, de passer à l’acte.
Oui, elle en était convaincue, il allait récidiver. Bientôt. Très bientôt.
En attendant ces informations, Ventura s’occuperait d’identifier la victime. Selon le légiste, qui avait évalué son âge à la couleur de ses poumons, elle avait entre vingt-cinq et trente ans. Drôle de méthode, mais elle avait confiance en son expérience. Ventura nota mentalement : recherche de toutes les disparitions précédant la date des premières blessures retrouvées sur la victime. D’abord en Californie, puis dans les États voisins, et enfin dans tout le pays si cela ne donnait rien. La victime pouvait aussi avoir rencontré son assassin de son plein gré sans qu’aucune disparition soit signalée, ce qui rendrait son identification encore plus complexe.
C’était les deux angles d’attaque de son enquête. Ventura espérait que l’un d’eux aboutirait à quelque chose. Sans oublier de rajouter un nom à la liste des suspects. Hollmann avait eu un fils lors de sa détention dans le Wisconsin. Il devait avoir pas loin de dix-huit ans aujourd’hui.
Et puis, il y avait Foster.
Comme lui, elle se devait d’envisager que c’était lui qu’on cherchait à atteindre. Provoquer ou défier. Elle lui laissait pour l’instant le soin de travailler cette hypothèse, sachant qu’il était par définition beaucoup mieux placé qu’elle pour l’appréhender. Elle était curieuse, comme toujours, de voir ce qu’il allait en tirer. Comment il allait tordre cette piste pour en faire sourdre une de ces formules qui rendaient dingues les enquêteurs du FBI mais dont Ventura avait, au fil des années, appris à dégager la pertinence.
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