L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 20 sur 85

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L'ombre

Chapitre 19

19

 

 

Pas de petite phrase magique comme avec Foster, mais, les éléments de l’affaire sous ses yeux, l’esprit rationnel de Ventura tournait à plein régime.

Faisant défiler les photos de l’autopsie, elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer ce qu’il avait éprouvé lorsque, à vingt-deux ans, on lui avait montré celles de sa petite amie dans le même état. Elle ne l’enviait pas, loin de là, bien qu’elle aurait aimé avoir sa capacité, cette vision qui, comme il l’avait fait pour Will Mitchell, lui permettait de concentrer une affaire en une formule littéraire, l’équivalent verbal d’une équation à multiples inconnues qu’il faudrait résoudre.

« Elle a été enlevée par quelqu’un qui n’existe pas… »

Ventura n’aurait jamais été capable de pondre une telle formule. Elle en comprenait la pertinence, mais il fallait un esprit comme celui de Foster pour produire ce genre d’idée. C’était son indéniable plus-value. Elle était capable de faire une analyse du comportement du tueur telle que les sciences cognitives le lui avaient appris. Tranchante. Rigoureuse. Précise. Rien ne dépassait. Mais il lui manquait cette intuition – elle ne savait pas comment l’appeler – qui, eurêka !, comme en mathématiques, justement, vous faisait soudain entrevoir la solution d’un problème jusque-là insoluble. Cette vision qui s’aventurait plus loin que la logique, en territoire inconnu de la raison, et caractériserait le tueur d’une façon si précisément singulière qu’elle allait permettre de le débusquer.

Elle comprenait ce que Valdes avait vu en Foster.

Elle était convaincue que cette capacité ne participait pas de la criminologie, ni même de la psychologie, mais de la littérature. Elle avait essayé de lire Dostoïevski. Pour voir. Le livre lui était tombé des mains et elle avait vite abandonné. Ça n’était pas pour elle. Elle devrait se contenter de faire son boulot. Et puis, ce n’était pas ce que le Bureau attendait d’elle. Ses chefs lui demandaient des rapports de synthèse, concis, précis, cliniques. Savoir analyser rigoureusement. Recouper. Ordonner. Déduire. Pour arriver à une description d’un tableau clinique clair et explicite. Ça, elle savait faire. Et ça n’était pas rien.

Même si, contrairement à Foster, cela ne relevait pas du génie.

Elle ne croyait pas que le meurtre de San Bernardino pouvait être dû à un copycat. C’était une invention littéraire ou cinématographique qui n’existait pas dans la réalité. Elle avait pensé inévitablement au fils de Patrick Hollmann, mais le jeune homme n’avait jamais fait parler de lui et il était suivi de près psychologiquement. Le rapport psychiatrique sur Ivan Hollmann n’indiquait aucune déviance. C’était un étudiant brillant, interne à Berkeley où il avait été présent en cours le 21 juin, jour où le corps avait été découvert à sept cents kilomètres de là, ainsi que les jours précédant cette date.

Comme elle s’y attendait, il n’avait rien à voir avec le meurtre de San Bernardino. Selon ses profs, c’était un garçon parfaitement équilibré. Il s’en tirait bien, compte tenu de ses ascendances.

On ne pouvait pas en dire autant de sa mère dont il avait été séparé très tôt. Elle était sous surveillance du FBI. Sa relation avec Hollmann avait laissé des traces. Deux années après son exécution, Amy avait tenté de faire annuler son mariage sous l’influence de la communauté religieuse du Minnesota dans laquelle elle était allée vivre. Pour y renoncer par la suite. Son enfant lui avait été soustrait par les autorités de l’État à cause de mauvais traitements liés aux croyances de cette communauté qui pratiquait le jeûne strict lors du carême, et appliquait d’autres préceptes de la Bible à la lettre. Puis l’enfant avait été placé dans des familles d’accueil jusqu’à sa majorité. Toute relation entre la mère et le fils avait été a priori coupée. Même si elle avait voulu le retrouver, ce qui restait à prouver, cela lui aurait été très difficile administrativement.

Elle n’en montra aucune intention. La communauté dans laquelle elle vivait fut dissoute cinq ans plus tard pour trafic et abus sexuels, le gourou, un allumé du nom de Steve Ellwood, arrêté. Amy échappa de peu à la prison. Aux dernières nouvelles, elle n’avait toujours aucun contact avec son fils, bien qu’installée dans une nouvelle communauté en Californie, près de la petite ville de Lompoc où se trouvait ironiquement un centre pénitentiaire, plus proche de Berkeley. Elle aurait pu le revoir légalement, depuis ses seize ans. Elle n’en avait jamais ressenti ni le besoin ni l’envie. Elle était, selon ses propres mots, passée à autre chose.

Elle était toujours surveillée par le FBI, mais sa nouvelle famille ne semblait pas dépasser les limites de la loi. Aucune preuve d’abus, ni sexuel ni de substances. La douzaine de membres adultes de la communauté, qui s’appelait Elixir of Life, vivaient en troupeau. Point. C’était leur choix.

Ventura se dit qu’elle allait quand même devoir leur faire une visite. Mais il lui fallait organiser l’ordre de ses priorités. Elle venait de recevoir la liste des codétenus de Patrick Hollmann durant ses trois années à la prison de Tamms. Pour une fois, l’administration pénitentiaire de l’Illinois (IDOC) avait été rapide. C’était une liste de trois cents noms. Le CMAX de Tamms, dont la capacité était de cinq cents détenus, n’avait jamais été occupé à pleine capacité. L’IDOC ne trouvait pas assez de criminels qui méritaient un tel traitement dans l’État de l’Illinois. C’était bien, cela lui éviterait du boulot. Pour chacun, il lui faudrait vérifier s’ils étaient vivants ou morts, toujours incarcérés ou libérés. Elle fit la demande d’un plan de la prison afin d’étudier les relations de proximité. Ce qui était particulièrement important dans ce centre où l’isolement total était la norme. Elle voulait en priorité connaître l’identité des voisins successifs de Patrick Hollmann dans les deux cellules qu’il avait occupées durant son séjour. Il était en effet possible de communiquer, entre voisins de cellule, brièvement au moment de la fouille quotidienne dans le couloir, ou à travers la grille. Elle eut aussi l’idée de demander des informations complémentaires à l’IDOC : Hollmann avait-il été impliqué dans une quelconque bagarre ? Avait-il fait l’objet de menaces ? De chantage ? Avait-il une liaison homosexuelle ? Autant de questions qu’elle listait méthodiquement quand elle reçut un e-mail qui lui annonçait l’identification de la victime de San Bernardino.

Myriam Lehren, c’était son nom, était née à Carson City, dans le Nevada, vingt-huit ans auparavant, elle avait quitté la maison familiale le lendemain de ses vingt et un ans pour aller s’installer Dieu sait où à Los Angeles. Avant de disparaître des radars. Elle n’avait plus jamais donné de nouvelles. Volatilisée. Évaporée.

Sept ans plus tard, personne n’avait signalé sa disparition. Personne n’avait répondu à l’avis de recherche lancé par le Bureau après la découverte du corps. Personne n’était venu chercher sa dépouille. Elle ne comptait plus. Elle s’était dissoute dans l’angle mort de l’Amérique. Aspirée par le cloaque, aurait dit Foster.

La pente qui y menait était glissante, pensa Ventura. Et raide. Il avait fallu une arrestation pour usage de stupéfiants afin qu’un match avec son ADN permette de lui donner un nom.

Le fichier ADN était le dernier endroit à garder la mémoire de votre humanité.

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