L'ombre
Chapitre 72
72
La Jeep de location avait quitté la route 210 avant qu’elle eût bifurqué à 90 degrés vers le sud, pour s’engager sur la longue rampe d’accès qui débouchait sur la route 330 où un panneau indiquait : Big Bear.
S’ensuivait une interminable courbe qui s’extirpait progressivement du panorama suburbain de San Bernardino pour s’attaquer à la montée vers les sommets dont les pointes aiguës se découpaient sur le ciel. Longtemps rectiligne, la route ne donnait pas l’impression de s’élever. Les enseignes des malls se faisaient seulement de plus en plus rares, laissant place aux hangars, aux dépôts industriels, puis à la nature sèche et rocailleuse. Le ciel d’un bleu uniformément pâle, presque blanc sous l’effet de la chaleur, n’aidait pas à discerner le changement de relief. Ce n’était que par la modification progressive de la végétation, qui passait insensiblement de désertique à boisée, qu’une sensation d’altitude devenait enfin perceptible.
Sasha conduisait. Foster s’enfonçait dans le siège passager et dans la rêverie, laissant son esprit errer sur les événements des dernières semaines.
Curieusement, la longue et monotone traversée de l’étendue suburbaine pour arriver au pied des montagnes de Big Bear n’avait pas affecté son humeur. Ces paysages tous identiques ne lui semblaient plus aussi hostiles, répulsifs ou angoissants. Pas plus que ces amas de maisons anonymes, toutes clonées sur le même modèle, cernés de murs qui les isolaient de l’autoroute.
Était-ce un signe que ses peurs ancestrales, expurgées par la lutte pour sa survie, s’estompaient ? Qu’il se raccordait avec lui-même ? Peut-être. Depuis qu’il s’était réfugié chez Sasha, il percevait les prémices d’une sérénité inhabituelle l’envahir.
La cabine de montagne se trouvait au bout d’un chemin qui partait de Green Valley Lake Boulevard, peu après le pont qui enjambait le lit asséché de la rivière Deep Creek. Il fallait continuer pendant environ une dizaine de kilomètres pour y accéder. Elle était située au cœur de la forêt de San Bernardino, éloignée de la ville mais encore loin des zones touristiques recherchées pour leur proximité avec le lac de Big Bear ou les pistes de ski.
Paumée, comme il le fallait.
Ils suivaient la voiture de police du SBPD qui les guidait dans cette partie accidentée de la route depuis l’intersection de Running Spring où ils avaient retrouvé le sergent Munoz au Neo’s Pizza House dont il était un habitué. Foster l’avait appelé la veille en lui demandant un service qu’il s’était empressé d’accepter : lui trouver une cabine dans les montagnes de Big Bear où il pourrait séjourner discrètement et paisiblement pour y finir son prochain livre.
Sur le chemin, Munoz avait tenu à lui montrer l’endroit où Christopher Dorner, l’année précédente, s’était réfugié et avait fini par se faire griller.
Foster avait accepté, bien sûr. Même si cela nécessitait un sacré détour.
Ils s’étaient arrêtés sur le bord de la route, Munoz et lui étaient descendus de voiture. Sasha était restée à l’intérieur et en avait profité pour remettre ses écouteurs. Même s’ils ne parlaient pas beaucoup, elle préférait les enlever en conduisant, par égard pour Foster. Mais la musique lui manquait et elle ne ratait pas une occasion de s’isoler dans ces rythmes familiers et utiles à son cerveau.
La cabine où Dorner avait péri n’avait pas été reconstruite et, à sa place, se trouvait un terrain vague où la végétation portait encore les stigmates noircis de l’incendie qui l’avait rayée de la carte. Et Dorner des vivants.
– On ne lui a pas fait de cadeau, dit Munoz. C’est le moins qu’on puisse dire.
La fin de Christopher Dorner avait fait polémique pendant quelques jours, certaines associations accusant les forces de l’ordre de s’être vengées en mettant intentionnellement le feu à la cabine dans laquelle le fugitif était réfugié avec des engins pyrotechniques appelés « Burners ». Des Brûleurs.
– Pas surprenant qu’il ait fini brûlé vif, dit Munoz en laissant échapper un rire nerveux.
– Et pas facile d’expliquer à la presse que c’était la seule façon d’intervenir, dit Foster.
La polémique ne dura pas, Dorner les ayant bien aidés en écrivant quelques jours avant ses crimes ce qu’il appelait son « Manifesto », un texte censé justifier son action qu’il avait envoyé à un célèbre journaliste de CNN, Anderson Cooper. C’était une diatribe de onze pages dans laquelle il ne se contentait pas d’exprimer sa colère contre l’injustice, son ressentiment contre le LAPD, qu’il jugeait gangrené par le racisme, mais distribuait les bons et les mauvais points. Ce qui se voulait une justification de ses crimes devenait in fine un plaidoyer pro domo grandiloquent et ridicule dans lequel il contestait dans leurs moindres détails les procédures disciplinaires qui avaient amené à son exclusion du LAPD et, par conséquent, au massacre qu’il allait commettre. Car, selon ses écrits, ses quatre meurtres n’étaient que le début d’une future longue série.
Pour quelqu’un désireux de laver son honneur, on avait connu mieux, niveau efficacité, que tuer de sang-froid quatre personnes. L’expression qu’il utilisait était « clear my name » – littéralement laver mon nom. Le sien resterait d’autant plus marqué du sceau de l’infamie qu’il tentait de s’en défendre par une justification délirante.
Puis le texte plongeait irréversiblement dans le ridicule, distribuant des satisfecit ici, des condamnations là. Il fallait déporter Fareed Zakaria, donner une carte de séjour à Piers Morgan, rétablir le général Petraeus connu pour « penser avec sa bite » mais malgré cela un général avisé. Il remerciait Colin Powell, qui s’en serait passé, d’avoir été une source d’inspiration pour lui, félicitait Ellen DeGeneres pour « lui avoir ouvert les yeux durant son adolescence », saluait Christoph Waltz pour sa performance dans Unglourious Basterds. Et affirmait qu’il était « triste de savoir que je ne serai plus là pour aller voir Very Bad Trip 3. Quelle magnifique trilogie ! »
Tout le texte de Christopher Dorner était une matière de premier choix pour le programme Jack de McAllister. Mais surtout, déclamatoire et loufoque, il annihilait les intentions de son auteur.
Vingt ans avant Christopher Dorner, Hollmann avait longtemps réfléchi à développer ses théories par écrit. Il en parlait souvent, au cours de leurs promenades romaines, avec Nicholas qui, bien sûr, n’en connaissait alors que ce que le prêtre voulait bien lui en révéler.
Mais il s’était bien gardé de le faire.
Pas question pour lui de commettre la même erreur. Toute tentative pour justifier le crime était vouée à l’opprobre. Dans la fiction, ça marchait peut-être.
Pas dans la réalité où régnaient la peur et l’hypocrisie.
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