L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 18 sur 85

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L'ombre

Chapitre 17

17

 

Dans l’ascenseur, Foster s’était senti revivre.

La bouffée d’angoisse éprouvée à la lecture des premières lignes de l’article de Bartoli se transformait en une poussée euphorique. C’était un retour aux sources, la stimulation dont il avait besoin. Un mélange d’envie sexuelle, de danger, et la certitude accrochée au corps de l’emporter au final et de se régénérer dans la bataille. C’était l’impulsion qu’il lui fallait pour son nouveau livre.

On n’écrivait pas dans le confort mais dans l’agitation. La fébrilité. Dans le danger.

Banister ne pouvait pas comprendre. Foster n’avait pas jugé utile de lui parler du meurtre de San Bernardino. Il avait appris à distiller les informations. Même à son avocat. Surtout à son avocat.

Quand les portes de la cabine s’ouvrirent, il était comme le jeune homme qui était sorti du métro, piazza di Spagna, plus de vingt ans auparavant, prêt à se livrer corps et âme à l’abîme.

Alors qu’il allait monter dans sa voiture délivrée par un voiturier devant l’entrée, il vit un van aux vitres teintées garé le long de l’immeuble, dans la rue adjacente. C’était l’équipe de sécurité de Stefani Germanotta, alias Lady Gaga. De quoi illuminer la fin de journée de Banister qui allait encore passer son après-midi à la salle de gym. Tant mieux, après tout, c’était bon pour son cœur.

Pour la première fois depuis des semaines, Foster se mit au travail sans retenue.

De retour de chez son avocat, il s’était installé à sa table de travail, face à l’océan, et le projet qui s’était grossièrement dessiné dans son esprit ces derniers jours prenait corps à une vitesse inattendue.

L’exaltation catalysait sa réflexion. Le temps avait basculé dans cette dimension parallèle où l’écriture imposait le rythme. Les heures défilaient insensiblement. Il aurait dû être inquiet ou, comme Banister, préoccupé des conséquences possibles d’une dénonciation calomnieuse qui, quoi qu’on en dise, laisserait des traces. Il ne savait ni où l’article de la journaliste ni où le crime de San Bernardino allaient l’emmener. Mais il était prêt à y aller.

La menace donnait au meurtre une urgence supplémentaire qui, par son timing, le rendait encore plus alarmant.

Les événements n’arrivaient jamais par hasard. Même ceux en apparence sans rien de commun étaient toujours associés par un lien ténu, indicible, qui se déployait au cœur secret des choses.

Les deux meurtres, celui de Lisa et celui de San Bernardino, étaient liés. Et pas seulement parce que l’un était la copie de l’autre. Ils l’étaient d’une façon plus profonde, d’une façon que Foster qualifiait d’ontologique. C’était ce lien mystérieux qu’il devait explorer à travers, d’un côté, son écriture et, de l’autre, son enquête. Une chose était sûre, l’article et le crime renvoyaient l’un et l’autre à une même origine. Sa relation avec Patrick Hollmann.

Les photos du cadavre sous les yeux, il attendait le rapport complet de Ventura pour en savoir plus, mais les premières constatations de l’autopsie continuaient de l’interroger. Il se vida l’esprit pour reprendre sa réflexion à la base. Sans idée préconçue.

Les organes prélevés sur le corps l’avaient bien été selon deux techniques très différentes, l’une professionnelle, l’autre sauvage.

Il repensait à la question de Ventura : y avait-il deux tueurs ? La victime est-elle passée de l’un à l’autre ? Et, en même temps, il y avait ce rituel avec la statue du Leyak qui recréait à l’identique le supplice infligé par Patrick Hollmann. Qui avait intérêt à recréer un meurtre à l’identique de celui de Lisa ? Quel était le but de ce tueur qui le poussait à prendre autant de risques, choisir sa victime, la détenir captive pendant des semaines, des mois, la dépouiller de ses organes, pour ensuite déposer son corps de façon qu’il soit découvert ?

Une chose était certaine, ce n’était pas une Victime Numéro Un. Celui qui avait commis ce meurtre faisait montre d’une détermination et d’une précision que garantissait son expérience. Foster avait beau s’en éloigner, il revenait à cette idée qu’il faisait partie de ces criminels qui étaient passés à travers les mailles du filet.

Peut-être y avait-il déjà parmi ces cas non résolus dont il avait ressorti les dossiers la marque du tueur ? Peut-être lui lançait-il un défi car il se sentait fort d’avoir échappé une première fois à Foster ?

Le sentiment qu’un tueur agissait dans son dos redevint de plus en plus présent dans l’esprit de Foster au fur et à mesure qu’il faisait dérouler les éléments matériels du meurtre. L’enquête matérielle rejoignait sa réflexion littéraire.

Il reprit le raisonnement là où il l’avait laissé avant le coup de fil de Banister. Il avait la certitude chevillée au corps qu’un tueur était là, tout proche, parmi les criminels qu’il avait déjà croisés. Ou ceux dont il avait déjà évalué les crimes. Parmi les cas sur lesquels il avait failli. Si c’était un défi, il durait certainement depuis beaucoup plus longtemps. Combien de temps, il n’en avait aucune idée. L’assassin, dans sa tête, entretenait avec lui un dialogue secret dans lequel les mots étaient des corps qu’il disposait au gré de sa folie et de sa volonté.

Combien y en avait-il ? Combien de crimes Foster avait-il laissé passer sans comprendre qu’ils étaient l’œuvre d’un seul homme ? Quel rôle jouait la figure de Patrick Hollmann dans ce duel à distance ? Quelle fascination exerçait-il sur le tueur ?

Foster lui-même avait été subjugué par Hollmann. Ce n’était pas sa célébrité qui l’avait attiré, il était alors parfaitement inconnu, mais sa personnalité. Précisément, c’était sa capacité d’explorer son propre abîme intérieur qui avait catalysé la curiosité de Foster. La célébrité, cependant, éblouissait. Foster était d’accord là-dessus avec Banister. Mais ce n’était pas ce qui séduisait le tueur. En revanche, elle l’avait endormi et, à cause d’elle, Foster avait baissé sa garde et laissé croître un monstre à côté de lui.

Foster travailla sans relâche pendant trois jours. Seul un coup de téléphone de Banister l’arrêta qui lui apprit que Gina Bartoli avait accepté le principe d’une rencontre. Quelques minutes après qu’il eut donné son accord, il reçut un appel d’un numéro inconnu sur son portable.

– Je suis Gina, dit-elle sobrement.

Ils décidèrent de se rencontrer le jour même. Foster lui laissa choisir le lieu. Elle proposa qu’ils se retrouvent près des bureaux de Vice sur Venice Boulevard.

La voix grave et très légèrement rauque de la journaliste alluma l’imaginaire de Foster. Le temps d’un court échange verbal, une vision avait envahi son cerveau. Il voulait la voir écarter les cuisses pour lui ouvrir son intimité.

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