L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 65 sur 85

Pages du PDF

L'ombre

Chapitre 62

62

 

 

– Pas de sexe pendant trois jours.

C’était la recommandation du médecin qui l’avait examinée. Ça ne risquait pas, de toute façon. Et pas qu’à cause de la douleur.

– C’est plutôt calme en ce moment, docteur, dit-elle.

– Tant mieux. Vive le calme, répondit-il avec un sourire goguenard.

L’hématome sur la poitrine de Michelle Ventura qui avait viré au violet en deux heures ne cachait aucune atteinte profonde. Son épaule droite était complètement ankylosée, mais elle espérait ne pas avoir le bras immobilisé dans une gouttière. Elle préférait avoir mal. L’IRM avait révélé qu’elle avait deux côtes fêlées causées par le premier impact sous son omoplate droite.

Son gilet pare-balles, lui, avec les trois projectiles qui y étaient incrustés, était partant pour le rayon des souvenirs. Bon, il avait tenu son rôle, il lui avait sauvé la vie. Les balles avaient déchiré la surface du gilet, mais s’étaient écrasées dans les fibres profondes et serrées du nylon balistique qui était à 99,9 % résistant au calibre de 9 mm.

Son oreille ne l’avait pas trompée.

C’était plus grave côté Netter.

La première balle du Glock de Ventura lui avait perforé la crosse de l’aorte, la deuxième sectionné la carotide externe, la troisième détruit le lobe pariétal gauche du cerveau.

La mort avait été instantanée. Le légiste l’avait félicitée, elle gardait un bon souvenir de ses cours d’anatomie de Quantico.

La légitime défense était évidente. Mais prouver l’implication de Netter dans les quatre meurtres, plus la mort de Myriam Lehren et celle de Gina Bartoli, demanderait plus de temps. Ventura regretta de ne pas pouvoir le passer sur le gril mais, en attaquant le premier, il ne lui avait pas vraiment laissé le choix.

Le rapport commençait mal.

Susan Lehren ne reconnut pas en Netter l’homme qui était venu l’interroger sur Foster. Marisol Jimenez n’identifia pas le soi-disant infirmier de UCLA qui était venu récupérer le corps de Myriam à la morgue.

Se pouvait-il qu’il ne soit pas l’homme sans visage ? Il avait quand même tenté de la buter. Ça, Ventura ne l’avait pas inventé…

Grâce à la plaque de son pick-up, Ventura avait pu remonter jusqu’à la planque d’Harold Netter. Depuis la mort de sa sœur, il s’était installé dans un motel près du Rose Bowl Stadium, en contrebas de l’autoroute 215 qui allait de Redlands à San Bernardino, autrement dit, non loin de l’endroit où il vivait avec sa sœur jusqu’à celui où on avait retrouvé le corps de Myriam.

Le motel était situé à proximité de deux bretelles d’entrée sur la 215. La présence de Netter à Westwood avait aussi été repérée. Il avait commencé à y filer Ventura trois jours auparavant. Il s’était même garé à plusieurs reprises sur le parking du Federal Building. C’était de là qu’il l’avait prise en filature jusqu’au Farmer’s Market. Netter se savait traqué et avait décidé de prendre les devants. Il n’avait sans doute aucune idée qu’elle avait un rendez-vous avec Foster. Il attendait juste le moment propice pour la liquider. Une question restait en suspens : comment avait-il identifié Ventura ? Son nom n’était apparu à aucun moment dans la presse.

La chambre d’Harold Netter était à l’arrière du motel, entre le parking et l’allée, ce qui lui offrait plusieurs possibilités pour se sauver en douce. Pour le manager, c’était un pensionnaire discret et sans histoire dont rien, même pas le fait qu’il refusait le service de ménage, n’attirait les soupçons. Comme toujours.

Ventura était impatiente de découvrir ce qu’il cachait. L’ouverture de la chambre la laissa sur sa faim. Pas d’armes. Pas de trophées. Pas d’articles de journaux découpés. Rien. Ou presque. À côté de la sacro-sainte bible dans le tiroir de la table de nuit se trouvait un petit livre dont le titre était Call me God. Avec une phrase, citation de Dostoïevski, en exergue. « L’homme est malheureux parce qu’il ne sait pas qu’il est heureux. »

Elle feuilleta le livre, lut l’introduction. Il s’agissait d’un recueil de textes du père Patrick Hollmann (1954-1998) qui étaient une compilation de sermons qu’il avait donnés en Indonésie. Le premier était un texte intitulé « Se survivre à soi-même » dans lequel il donnait sa vision de l’immortalité. Le deuxième s’intitulait : « Du crime comme expression de l’existence de Dieu ».

Le livre était préfacé par un certain Sondakh Pratiwi.

Ventura se souvint que c’était le nom du jeune prélat qui avait été l’assistant de Patrick Hollmann. Foster l’avait rencontré lors de son séjour en Indonésie sur les traces d’Hollmann et lui en avait fait un portrait fleuri que confirmait le texte qu’il avait écrit. Il était devenu prêtre à la suite d’Hollmann et se faisait un devoir de lire ses sermons à ses fidèles. Pour preuve, dans son introduction, Sondakh n’évoquait à aucun moment les crimes d’Hollmann, pourtant notoires, mais seulement sa pensée, en soulignant combien elle avait changé sa vie et l’avait obligé à adopter une nouvelle hygiène morale. Il concluait sa préface de la même manière qu’il l’avait intitulée, par « Fidélité au maître ». L’ouvrage était édité par une maison uniquement représentée par un sigle : un X et un L superposés. Le symbole d’Elixir of Life. Elle comprit instantanément d’où Harold Netter avait été prévenu qu’elle était sur ses traces. Ceux qu’elle avait pris pour de simples allumés vouaient un culte au tueur en série Patrick Hollmann. En traquant Netter jusque chez eux, elle s’était jetée dans la gueule du loup.

OceanofPDF.com