L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 42 sur 85

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L'ombre

Chapitre 40

40

 

 

Ventura franchit la grille de Bel Air avec le sentiment de pénétrer dans un sanctuaire. C’était comme passer la porte d’un couvent. Au-delà, plus rien ne pouvait vous arriver, vous étiez protégé. Encore fallait-il pouvoir y accéder sans dommage, se disait-elle, immobilisée sur la voie centrale de Sunset Boulevard avant que le feu passe au vert, sentant le souffle des bolides qui débouchaient à toute allure d’un virage quasi aveugle.

L’un d’eux, se dit-elle, allait devoir s’arrêter brusquement pour la laisser traverser vers Bellagio Road lorsque l’injonction de la lumière rouge suspendue l’y obligerait. Elle l’espérait, du moins. Parfois la vitesse était trop grande, l’attention trop faible, la musique trop forte, et le coupé sport se transformait en couperet. Fini. Au suivant.

Mais une fois que vous aviez franchi cette ligne rouge et été admis à l’intérieur de ses limites, vous entriez dans un autre monde, celui paisible et silencieux de Bel Air dont rien, à part peut-être le concert lointain des tondeuses à gazon et des scies électriques des jardiniers, ne troublait le calme…

Pour Ventura, c’était le monde des morts-vivants.

Comme Foster à la vue de ces zones suburbaines interminablement géométriques, elle ressentait le même malaise mortifère dans les allées sinueuses et fleuries de ce paradis terrestre. Elle avait l’impression d’évoluer dans un immense cimetière où, vues du ciel, les maisons étaient des tombes. Bon, des tombes avec piscine… Soit. En roulant à l’ombre des cyprès, Ventura admit que Bel Air n’était quand même pas le pire endroit pour jouer les morts-vivants. Elle remonta Bellagio Road, puis Roscomare pour tourner sur Verano Road, une petite rue privée qui se terminait en cul-de-sac dont la maison de Meredith Bartlett était l’avant-dernière sur la gauche. Il lui fallut contourner une file de voitures de reporters garées sur le bas-côté. KCAL9. Channel 4. FOX 12. Impossible de sortir de la maison sans leur tomber dessus. Le sanctuaire pouvait facilement se transformer en piège.

En plus des caméras de surveillance, des gardes vêtus de l’uniforme d’une société de sécurité privée faisaient en sorte que les regards inquisiteurs de la presse ne s’insinuent pas par les ouvertures du portail ou que des caméras ne s’élèvent pas au-dessus du mur d’enceinte de la propriété. La plupart des maisons de Bel Air n’étaient pas protégées de la sorte, mais Meredith Bartlett avait sans doute besoin de se cacher à la vue du reste du monde, y compris de ses congénères de Bel Air. Au moins, aujourd’hui, c’était utile.

Ventura avait beau conduire avec la vitre baissée, aucun micro ne se tendit vers elle. Aucun journaliste ne fit un mouvement lorsqu’elle ralentit devant l’entrée de la propriété. Ils discutaient tranquillement entre eux en se tenant à l’ombre, attendant de passer à l’antenne pour le prochain flash dans lequel, avec le plus grand sérieux, debout devant la grille et micro siglé en main, ils raconteraient avec solennité qu’on ne savait rien de plus. Elle pensa au corps de Gina Bartoli et se dit qu’elle était d’une autre espèce de journaliste. Ceux-là ne risquaient pas de finir comme elle.

Ventura montra sans un mot son badge à un des gardes. FBI. Les portes s’ouvrirent et la voiture pénétra dans la propriété, remontant dans le même silence un petit chemin courbe jusqu’à une maison plus charmante qu’elle ne s’y attendait mais, comme celle de Foster à Malibu, moins grande que celles alentour. C’était peut-être la raison pour laquelle un mur d’enceinte avait été bâti.

Pour cacher sa taille modeste.

Ventura n’avait jamais eu d’atomes crochus avec Meredith Bartlett. Elle ne l’avait connue que comme l’ex-femme de Foster, ce qui avait mis une immédiate distance entre elles, plus grande peut-être que si elle avait encore été mariée avec lui. L’hostilité les aurait rapprochées et obligées à se flairer au lieu de se conformer à ce mélange protéiforme d’indifférence méfiante, mâtiné, de la part de Meredith, d’un zeste de condescendance.

Elle savait forcément que Ventura était passée dans le lit de Foster et c’était gênant.

De son côté, Ventura ne connaissait pas grand-chose de leur mariage au sujet duquel Foster avait été discret, sinon secret. Il n’avait duré que cinq ans bien que Meredith ait divorcé de son premier mari, Glenn Bartlett, rédacteur en chef dans une chaîne locale avec qui elle avait alors deux jeunes enfants, pour épouser Nicholas Foster.

Ventura ne connaissait pas la nature et l’intensité des sentiments qui les avaient rapprochés au moment de leur rencontre, mais il lui avait confié que rapidement leur mariage avait davantage relevé de la petite entreprise que d’une véritable union amoureuse. L’entreprise avait survécu à la séparation. Les liens économiques étaient toujours plus solides. En tout cas plus compliqués à briser…

Meredith attendait dans son salon en compagnie de ses deux enfants et Sam Banister. La présence de l’avocat botoxé aux dents éclatantes surprit Ventura, mais elle se rappela qu’il était un proche de Meredith Bartlett avant d’être, comme tous les contacts noués au début de sa carrière, celui de Nicholas Foster.

Sa femme l’avait intronisé dans son monde.

Ventura savait que Meredith voyait en Banister un partisan de la vieille école, mais il fallait croire que, parfois, les circonstances changeaient votre point de vue. De son côté, l’avocat défendait son payeur, à savoir l’entité juridique qui pilotait les droits de Foster. Elle appartenait au couple, dans des proportions inégales, certes, Foster détenant naturellement la plus grosse part du gâteau, mais Banister se devait de protéger les intérêts économiques qui le nourrissaient. De quel côté pencherait-il si les choses devaient empirer, c’était une question à laquelle lui-même n’avait peut-être pas encore la réponse, même s’il avait dû se la poser…

Il demanda à Ventura d’épargner les enfants. Elle répondit qu’elle n’en avait que pour quelques minutes. L’aîné, Gabriel, âgé de vingt et un ans, malgré des lunettes qui lui donnaient un air réfléchi, avait eu quelques problèmes de drogue trois ans auparavant, l’année de son entrée à l’université, mais Foster était rapidement intervenu et l’affaire avait été étouffée dans l’œuf. Il était toujours étudiant à USC en dernière année de communication et avait, au grand soulagement de sa mère, remplacé le « e » de meths par le « a » de maths. Samantha, de quatre ans sa cadette, terminait sa scolarité dans un lycée privé de Studio City et portait en permanence un T-shirt Yale où elle venait d’être admise pour l’année suivante.

Les politesses d’usage furent, comme les poignées de main, brèves, et Ventura en vint rapidement aux faits. Savaient-ils que les indices matériels pointaient de façon exclusive en direction de Nicholas Foster ? Oui. Se sentaient-ils en danger ? Non. Avaient-ils besoin d’une protection ? Non. Ils avaient ce qu’il fallait. Sous-entendu : pas besoin que le FBI s’en mêle. Ventura les prévint que leurs téléphones allaient être mis sous écoute au cas où Foster tenterait de prendre contact avec eux. Ils acquiescèrent en silence. Ils ne semblaient guère concernés. Elle leur rappela qu’elle était leur meilleure alliée pour que cette terrible affaire se termine au plus vite, compte tenu des relations personnelles qu’elle entretenait avec leur beau-père.

– Il n’est pas notre beau-père, dit Gabriel.

– Juste l’ex-mari de maman, enchaîna Samantha.

– Je comprends, acquiesça Ventura qui, sur le moment, ne trouva rien de mieux à répondre, tout en se faisant la remarque que le T-shirt Yale que la gamine arborait fièrement valait plus près des deux millions de dollars que Foster avait dû verser pour assurer son admission que le prix du tissu.

Ventura admit mentalement qu’à part le geste de financer leurs études, ni l’un ni l’autre ne comptaient beaucoup dans la vie de Foster. Il ne parlait jamais d’eux. À tel point qu’elle se demandait même s’ils avaient seulement vécu ensemble du temps de son mariage avec leur mère. Mais, après tout, cela ne la regardait pas.

– C’est tout ? demanda Banister à propos des enfants.

– Oui, maître. Merci.

Banister échangea un rapide regard avec Meredith qui lui fit comprendre qu’elle était d’accord pour rester en tête à tête avec Ventura. Il accompagna donc les enfants hors du salon et revint peu après, pour constater que Ventura avait décidé de jouer franc jeu avec l’ex-femme de Foster. Elle lui dit qu’elle escomptait la même chose de leur part.

– Vous connaissiez Gina Bartoli ? attaqua Ventura.

– De réputation. Je ne l’ai jamais rencontrée.

Meredith était au courant de l’article, forcément, c’était elle qui avait prévenu Foster.

– Vous savez ce qu’elle avait trouvé de particulièrement embarrassant sur Nicholas ?

– Que voulez-vous qu’elle ait trouvé ? Que voulez-vous que je sache ?

– D’où elle tenait ses sources ?

– Non.

– Quelle menace exerçait-elle sur Foster ?

– Il n’avait pas l’air très inquiet, répondit Meredith.

– Le problème, c’est qu’il est le seul et unique suspect pour ce meurtre. Il est allé chez elle. Il a couché avec elle. Et les traces digitales et génétiques retrouvées sur place sont exclusivement les siennes.

– Il l’a certainement baisée, dit-elle crûment, mais il ne l’a pas tuée.

– Qui alors ? Pourquoi ?

– Un type comme lui attire les fous autant qu’il attire les femmes. Ce n’est pas la première fois que ça arrive.

– Un fou qui aurait déjà fait deux victimes, ça n’est pas un fou anodin.

– Quelqu’un qui voudrait se venger, peut-être ? suggéra Meredith.

– Se venger de quoi ?

Ventura se montrait intentionnellement sceptique. Elle savait très bien qu’elles n’en étaient qu’aux premières joutes de leur échange. Il fallait qu’elle la travaille.

– Imaginons que cet individu existe et qu’il veuille en effet se venger, pourquoi aurait-il tué Bartoli alors qu’elle-même voulait détruire Foster en direct ?

– Vous ne croyez pas qu’il l’a fait ? Nick ? interrogea Meredith après un temps de réflexion.

Ventura lui dit qu’en une décennie au FBI, elle n’avait acquis qu’une seule certitude, c’était que tout était possible.

– Conneries, tout ça. Du vent, répondit Meredith.

Ventura avait délivré cette banalité à dessein. On allait peut-être entrer dans le vif du sujet.

– Si cet individu existe, reprit Ventura, il a bien fallu que quelque chose le déclenche. On ne passe pas au meurtre comme ça, au beau milieu de la nuit.

– Peut-être que Nicholas traquait un meurtrier sans le savoir ? dit alors Meredith.

Voilà qui commençait à être intéressant.

– Il y a quelque chose dont vous n’êtes peut-être pas au courant.

Enfin, on y arrivait… Meredith lui raconta le nouveau livre de Foster. Elle était la seule à laquelle il parlait de ses projets littéraires. Il le fallait bien, elle était la gardienne du temple. Il savait qu’il pouvait compter sur sa discrétion absolue.

– Nicholas, dit Meredith, avait décidé de reprendre toutes les affaires non résolues depuis qu’il consultait pour le Bureau. Il était certain d’avoir laissé passer un tueur. Il ne supportait pas cette idée.

Cela confirmait la première pensée que Ventura avait eue en voyant ses notes.

– Il avait commencé à étudier les dossiers ? demanda cette dernière.

– Je crois, oui. Peut-être même qu’il était retourné sur les lieux. Qu’il avait questionné des gens, entrepris des recherches. Je ne sais pas…

L’enquête de Foster pour son prochain livre aurait réveillé un tueur en série. « Le livre qui a activé un tueur ! » Ça avait de la gueule sur une couverture. Mais cela lui paraissait trop beau. Trop propre. Trop opportun de la part de Meredith qui, visiblement, voulait attirer l’attention sur ce sujet. Peut-être pour l’éloigner d’autres questions plus sensibles.

– Il ne vous a jamais parlé de menaces qu’il aurait pu subir ?

– Non. Pas du tout.

– Un chantage ?

Ventura précisa qu’elle pensait à un chantage auquel Foster n’aurait pas répondu. Et, pour se venger, son harceleur aurait balancé des informations à la journaliste. Avant de passer à la suite.

– Ou quelque chose dans ce genre, ça vous dit quelque chose ?

– Pas à ma connaissance.

Banister se contentait d’écouter mais Ventura le sentit se tendre légèrement.

– Et vous, maître ?

Banister semblait hésiter.

– Il y a bien eu quelque chose, dit-il. Mais je n’ai pas la moindre idée si ça peut être lié à cette histoire…

Pour Ventura, cela signifiait exactement le contraire : elle était certaine que ce qu’il avait à révéler était, au moins dans son esprit, totalement lié à l’affaire.

– Et, ajouta-t-il, en temps normal je n’aurais pas le droit de vous en parler.

– Vous préférez peut-être qu’on en parle à Westwood ?

– Vous ne pouvez pas m’interroger officiellement, je suis le représentant de Nicholas Foster.

– Vous représentez les affaires littéraires de Nicholas Foster, vous n’êtes pas son représentant en matière criminelle à ce que je sache, si ?

Banister, mis sous pression par Ventura, s’adressa à Meredith.

– Je peux te parler ?

Meredith Bartlett se tourna vers Ventura.

– Vous permettez ?

– Bien sûr.

Ventura était convaincue que ce n’était pas par mégarde que Banister en avait trop dit. Il voulait lui lâcher les informations sans trahir son client aux yeux de Meredith. Classique. Il sentait le danger se rapprocher et était en train de changer de camp.

Après s’être entretenus rapidement, Meredith et Banister revinrent dans le salon.

– Nous sommes prêts, dit Meredith.

Ils avaient dû estimer qu’il y avait moins de risque à raconter ce qu’ils savaient. Ou ils pensaient que Ventura allait de toute façon trouver et qu’il valait mieux la mettre de leur côté.

– Vous vous souvenez quand Nicholas avait été harcelé par cette femme, il y a quelques années ? lança l’avocat.

– C’est arrivé à plusieurs reprises, non ? objecta Ventura.

Quelques fans étaient allées un peu loin en effet. Mais celle dont parlait Banister avait dépassé les limites et Foster avait porté plainte. Ventura s’en souvenait, en effet, même si elle n’avait pas retenu son nom.

– Oui, mais une seule fois avec des conséquences importantes.

– Quelles conséquences ?

– Nick, dit Banister, m’a demandé de lui verser une somme d’argent importante.

– Combien ?

– Trois cent mille dollars.

– Ça fait un paquet, ne put s’empêcher de remarquer Ventura en sifflant. Vous le saviez ? poursuivit-elle à l’intention de Meredith.

– Évidemment que non, dit Meredith presque avec mépris.

Ventura ne pouvait décidément pas la saquer. Elle reporta son attention sur Banister et se dit que, dans d’autres circonstances, cet animal à sang-froid aurait fait un bon suspect : l’avocat qui tue pour protéger son client. Là, il était plutôt en train de le lâcher. Mais, qui sait, peut-être pour le protéger de lui-même ?

– C’était quand ?

– À la fin 2008.

La date écrite par Bartoli dans ses notes.

– Et ça ne vous a pas interpellé ?

– Si. Mais il tenait à ce que cela reste secret. Et ça n’est pas mon rôle de poser des questions.

– Qu’est-ce qui vous fait penser que cette histoire peut avoir un lien avec ce qui nous intéresse ?

Banister expliqua que, depuis qu’il avait été informé de l’article de Bartoli, il avait fait son boulot, à savoir enquêter sur la journaliste, sur ce qu’elle cherchait ainsi que sur ce qu’elle savait et qui pouvait menacer Foster. Il l’avait même approchée directement, ils s’étaient rencontrés.

– C’est Bartoli qui m’a parlé de cette femme. Elle l’avait retrouvée, elle était au courant de la somme d’argent que Nicholas lui avait versée. Elle serait même allée la voir.

Ça changeait tout, en effet. Si Gina s’apprêtait à révéler un chantage, il y avait un mobile à son meurtre. Problème, ça faisait de Foster un suspect. Ventura repensa aux trois mots écrits par la journaliste. Si le chantage était le mobile, le pacte était peut-être sa raison. Quel rôle jouait le mot « protection » ?

– Cette femme, vous connaissez son nom, je suppose ?

– Oui. Kate Renshaw.

– Vous savez où elle vit ?

– Elle vivait dans un parc de mobile homes en périphérie de Santa Clarita.

– Vivait ?

– Elle a été retrouvée morte en mars dernier. J’ai vu ça par hasard dans le journal.

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