L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 54 sur 85

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L'ombre

Chapitre 51

51

 

Les quatre homicides imputés à Foster étaient sur la liste que Ventura avait trouvée lors de la perquisition dans sa maison de Malibu.

Quatre meurtres, comme Patrick Hollmann.

Quatre homicides de femmes commis sur un intervalle de six années, commencé à l’automne de l’année 2008, dont Ventura ne voyait pas comment ils pouvaient relever du même auteur. Le programme VICAP de Quantico, consistant à analyser et comparer les dossiers jusque dans leurs caractères les plus insignifiants, n’y avait détecté aucun point commun suffisamment révélateur pour lier ces crimes entre eux. Foster non plus n’y avait pas vu cette signature inconsciente dont il avait développé la théorie dans ses livres.

Casey et McAllister avaient été alertés par le programme Crossroads qui, contrairement au VICAP, ne s’appuyait pas sur l’informatique, mais sur l’humain. Il s’agissait pour chaque antenne du Bureau de faire réexaminer ses cold cases par des agents d’une autre branche. La procédure était toujours la même : chaque année, des agents des bureaux de Sacramento, de San Francisco ou de San Diego analysaient les crimes non résolus de la région de Los Angeles. Et inversement, les agents de Los Angeles faisaient le même travail pour San Francisco, San Diego, Sacramento…

Ventura avait réexaminé les cold cases de la branche de San Diego trois ans auparavant.

Ce regard nouveau menait de temps à autre à la résolution d’un cas, mais il ouvrait avant tout une nouvelle perspective sur les affaires qui permettait parfois à l’enquête de rebondir. Un rapport était alors transmis anonymement afin d’éviter les rivalités internes.

Concernant les quatre meurtres, Casey et McAllister devaient respecter cet anonymat et, s’ils lui donnèrent le nom de l’agent spécial de l’antenne de Sacramento qui avait fait ces rapprochements, Roman Farrell, ils interdirent à Ventura de prendre contact avec lui.

C’était l’hypocrisie du Bureau.

Quatre homicides que rien ne reliait. Ni l’origine ethnique des victimes, ni les lieux des crimes, ni le mode opératoire. Une chose était évidente, dans chaque cas, l’auteur du meurtre n’avait laissé que très peu d’indices matériels. S’il s’agissait d’un auteur unique, il était doté d’une maîtrise de soi tout à fait singulière. C’était le meurtrier le plus précis, le plus structuré qu’elle avait jamais connu, avec, qui plus est, une connaissance du système si pointue qu’elle lui avait permis de passer à travers ses grilles les plus fines. C’était possiblement un « insider », quelqu’un de l’intérieur, comme l’avait suggéré Farrell, qui connaissait aussi bien le fonctionnement des outils de détection du Bureau que le cerveau de son consultant star, Nicholas Foster.

Cela semblait vrai puisque Foster lui-même, sur le coup, n’y avait vu que du feu. Sauf si, bien sûr, il en était l’auteur. Mais c’était une autre histoire que Ventura n’était pas prête à croire…

La plus récente des quatre victimes, Mary Jane Kim, une jeune mère de famille d’origine coréenne, avait été retrouvée le 27 novembre 2012 dans la Los Angeles River, à Canoga Park, sous le pont d’Owensmouth Avenue, à quarante kilomètres de Korea Town où elle résidait avec sa famille, et avait été filmée une dernière fois par des caméras de surveillance en train de prendre un bus sur Wilshire Boulevard. Cause du décès : strangulation. Son mari, Richard Kim, avait déclaré sa disparition le soir même. Une enquête avait été ouverte par le bureau du shérif, puis confiée au LAPD. L’absence de mobile identifié, ainsi que les soupçons de crime en série avaient motivé l’intervention du Bureau.

Maria Lucia Pereira, une employée d’école de Gardena, célibataire de vingt-neuf ans, avait été tuée le 17 avril 2011. Son corps avait été découvert à vingt-cinq kilomètres de son domicile dans le Veteran Park de Bell Gardens, lardé de dix-sept coups de couteau. L’un d’eux, mortel, avait touché le cœur. Contrairement à Mary Jane Kim, elle n’avait pas été sexuellement abusée. Maria Lucia avait été vue à la sortie de l’école où elle enseignait, montant dans sa voiture, et n’était plus jamais réapparue vivante. Sa voiture avait été retrouvée, accidentée, sur le parking d’un Food 4 Less, en contrebas de l’autoroute 91.

La troisième victime, Victoria Thomas, dite Vicky, une strip-teaseuse afro-américaine de vingt-deux ans, avait été retrouvée morte le 3 août 2010 dans une chambre d’hôtel à Hollywood. L’absorption massive de fentanyl était la cause du décès. D’abord classée en suicide, sa mort avait été reconsidérée comme un homicide après la découverte de marques cutanées et d’hématomes intrabuccaux lors de l’autopsie qui prouvaient que l’ingestion d’opioïdes avait eu lieu sous contrainte. Malheureusement, cinq jours avaient été perdus et l’enquête avait stagné. Sa mort était déjà un cold case quand le Bureau en avait été saisi.

La quatrième victime, enfin, la première chronologiquement, Chelsea Watson, une mère de famille de quarante-quatre ans, avait été tuée à Pasadena le 12 novembre 2008. Propriétaire d’un restaurant, épouse divorcée d’un chef français, elle n’était plus réapparue après avoir quitté l’établissement vers quinze heures, à la suite du service de midi. Son corps avait été découvert trois heures plus tard, dans sa voiture, une balle dans la tempe. Son ex-mari, avec lequel elle travaillait toujours malgré leur séparation, avait été le premier suspect. Rapidement blanchi. L’affaire avait été confiée au Bureau. Trop tard.

Chelsea Watson…

Le nom interpella Ventura immédiatement. L’empreinte digitale… C’était dans le cadre du premier meurtre de cette possible série que Foster avait soi-disant trouvé l’empreinte de Netter. Ventura savait maintenant qu’il avait effectué cette recherche pour identifier l’homme entré par effraction chez lui.

Netter n’avait rien à voir avec Chelsea Watson. Ni avec les autres victimes.

À moins que…

Foster pensait-il à une implication de Netter dans le meurtre de Chelsea Watson, malgré l’absence totale d’indice et de lien ?

C’était la première d’une série de questions que Ventura aurait voulu lui poser. Pourquoi Casey et McAllister, suivant l’avis de Farrell, voyaient-ils dans ces meurtres la marque d’un serial killer ? Pourquoi, à part leurs propres obsessions, attribuaient-ils ces meurtres à Foster ? Pourquoi Foster lui-même avait-il ressorti ces affaires récemment ? C’était bien qu’il y voyait quelque chose de particulier. Peut-être traquait-il ce tueur dont il avait parlé à son ex-femme…

Et pourtant, même lui, se souvenait-elle, n’y avait pas repéré de signature inconsciente. Elle se replongea dans ses notes.

Chacun de ces crimes, avait-il indiqué, était « psychologiquement neutre ». Ils étaient la marque d’un tueur qui selon ses mots « exécutait un programme », sans charge émotionnelle, sans intention autre, même inconsciente, que d’y parvenir. Comme un robot programmé pour tuer. Sans émotion. Sans excitation. Par principe.

Tuer pour tuer.

Ventura éprouva le besoin de retourner dans la maison de Malibu. Elle savait qu’elle n’y trouverait rien. La perquisition avait révélé ses maigres secrets. Mais elle voulait sentir les lieux tels que Foster les vivait.

Elle resta assise à l’endroit où il écrivait. Elle observait le Pacifique, silencieux derrière les fenêtres parfaitement étanches. Les notes qu’il avait prises étaient encore sur le bureau. Les dossiers des huit meurtres, parmi lesquels les quatre que McAllister et Casey lui attribuaient. Les mots écrits à la main. L’homme sans visage. Jack. L’Ombre.

Petit à petit, Ventura se sentit soudain entrer dans la tête de Foster. Elle parvenait à penser comme il pensait.

Oui, il traquait bien un tueur. Qu’on l’appelât l’Ombre, l’homme sans visage ou Jack. Il avait compris qu’œuvrait en secret un tueur plus habile que tout ce qu’il avait connu jusque-là. Foster était sur les traces d’un tueur en série dont chaque meurtre était si indépendant l’un de l’autre qu’ils semblaient, même à l’œil du profileur le plus expérimenté ou du logiciel le plus perfectionné, n’avoir aucun point commun.

Ventura eut à son tour la révélation.

Elle avait envie de crier.

Le point commun entre ces quatre meurtres était précisément de n’avoir radicalement aucun point commun.

C’était humainement impossible. Et ça ne pouvait donc pas être un hasard. C’était calculé. Et c’était le but. Son auteur, en démontrant une telle maîtrise, avait voulu battre le système.

C’était son mobile.

Ventura tenta le coup et appela Meredith Bartlett qui accepta le principe d’une nouvelle rencontre. Elles se retrouvèrent près du bassin du Beverly Hills Park, le long de Santa Monica Boulevard. Meredith portait un tailleur veste et pantalon de grande marque, couleur pêche, des lunettes de soleil et un chapeau large et souple qui visait à cacher son visage autant qu’à le protéger des UV.

Ventura, dans le costume officiel du Bureau, se sentit immédiatement inférieure, comme à chaque fois qu’elle croisait Meredith Bartlett. Elle décida, presque par réflexe animal, d’attaquer fort. D’emblée, elle lui fit part des soupçons du Bureau sur Foster. Ce que, souligna-t-elle, sa fuite accréditait. Et pas seulement à cause du meurtre de la journaliste Bartoli…

– Il serait, selon mes chefs, l’auteur d’un quadruple meurtre.

– C’est n’importe quoi ! Ridicule, répondit Meredith sèchement.

– C’est malheureusement ce qui va sortir dans la presse si on ne l’empêche pas. Surtout si Vice décide de publier l’article de Bartoli.

– C’est ce qu’elle prétendait ? demanda l’ex-épouse de Foster.

– Je n’en ai pas la preuve, je n’ai pas eu accès aux épreuves de l’article, mais je le crains.

– Et vous, vous pensez quoi ?

C’était la question que Ventura espérait.

– Si c’est vrai, dit-elle, c’est une catastrophe pour le Bureau et pour moi. Le Bureau s’en remettra, pas moi. Je vais être virée. Et autant dire que dans ce cas ma carrière est finie.

– Évidemment.

– Mais j’en doute, conclut Ventura.

Elle se positionnait comme une alliée. Par intérêt, certes, mais c’était la façon la plus crédible de convaincre Meredith.

– Vous savez très bien que c’est le Bureau qui alimentait Bartoli en informations.

– Je sais qu’ils veulent éliminer Nick, mais ça ne l’innocente pas. Et j’ai besoin de preuves, ajouta Ventura.

– Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

– Pourquoi ils le croient capable d’être un tueur. À cause de sa relation avec Patrick Hollmann ?

– Peut-être, dit vaguement Meredith.

– C’est pour cela qu’Harold Netter le fait chanter ?

– Je ne sais pas.

– Vous pensez qu’il soupçonnait Foster d’être un tueur en série ?

– Non. Si quelqu’un soupçonnait l’autre, c’est Nick qui était sur Netter. Certainement pas l’inverse. C’est absurde.

– Il vous l’a dit ?

– Oui, reconnut-elle. En tout cas, il soupçonnait quelqu’un. C’était le sujet de son prochain livre. Avant que tout parte en vrille. Mais il n’y avait pas que ça… Depuis un certain temps, il se sentait suivi, épié. Défié.

– Depuis quand ?

– Aucune idée.

Ventura repensa à l’homme sans visage qui était allé à la rencontre de Susan Lehren. L’Ombre. Jack. C’était le moment.

– Est-ce que Nicholas vous a parlé d’un certain Jack ?

– Jack ? Jack comment ?

– Juste Jack.

Meredith la regarda avec un mépris soudain. Son attitude changea du tout au tout.

– Vous vous foutez de moi ?

– Pas du tout. C’est le nom qu’utilisait l’informateur de la journaliste, dit Ventura. Elle l’a avoué à Foster. Il lui a fait croire qu’il faisait partie du Bureau.

Ventura n’avait jamais perçu une telle condescendance dans le regard d’une autre femme.

– Vous pouvez essayer de me manipuler, mais ne vous foutez pas de ma gueule. Vous savez très bien qui est Jack.

Ventura eut du mal à cacher sa surprise.

– Non.

– Alors vous êtes vraiment la reine des connes !

Meredith tourna brutalement les talons. Ventura la vit s’éloigner vers Santa Monica Boulevard qu’elle traversa sans attendre le feu vert. Elle l’avait perdue.

À cause d’un nom, Jack.

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