L'ombre
Chapitre 61
61
Tappanjeng, Indonésie. Février 1985
Trois mois après son arrivée sur l’île, une première paroissienne sollicita enfin une rencontre avec Patrick Hollmann.
Pas trop tôt.
Elle s’appelait Bethari, nom qui, selon la traduction que lui avait donnée Sondakh, signifie Déesse, et, contrairement à la plupart des femmes au physique plein de tares qu’il voyait à l’office, elle était, aux yeux d’Hollmann, d’une beauté stupéfiante.
Avec sa peau mate légèrement cuivrée, ses yeux d’un bleu translucide, ses dents éclatantes et parfaitement alignées, son visage aux proportions impeccables, elle portait bien son nom : « Une beauté divine », pensait Hollmann qui ne concevait pas comment, dans un territoire aussi reculé, aussi misérable, pouvait émerger une telle perfection autrement que par un miracle de la nature. Il imaginait cette pureté sous le pinceau d’un Botticelli qui, comme Titien, Tintoret et tant de maîtres de la Renaissance, avait dû user son génie sur des portraits de bonnes femmes aux traits épais, insipides et ingrats.
Si seulement ils avaient eu la chance qui lui était offerte de croiser une telle perfection, pensait Hollmann, leur génie aurait su la sublimer encore et la transporter à travers les siècles.
Bethari s’était laissé convaincre par Sondakh de venir se confier au père Patrick. Le jeune prélat avait remarqué son absence à certains offices et était allé à la pêche aux indiscrétions auprès d’une de ses proches qui lui avait lâché que Bethari rencontrait des difficultés pour concevoir, ce qui mettait son mari en rage. Il l’avait déjà tabassée plusieurs fois. La fréquence de ces crises de violence devenait de plus en plus régulière. Et correspondait à ses absences à l’église.
Entendant le récit de Sondakh, Hollmann se dit que ce pauvre type ne la méritait pas. Tout ce qu’il méritait, c’était d’être puni. Il y veillerait.
Évidemment, Bethari se sentait coupable. Victime d’un sort ou d’une malédiction.
Sondakh lui fit savoir, toujours par cette amie nommée Bulan, que le père Patrick avait aidé de nombreuses femmes à se défaire d’un tel fléau, là-bas en Amérique. Il savait solliciter et obtenir l’aide de Dieu. La réponse de Bethari finit par arriver par le même canal. Elle était d’accord pour parler en tête à tête au père Patrick, à condition que personne d’autre ne soit au courant de cette rencontre.
Sondakh la rassura, cela resterait entre le prêtre, elle et Dieu.
Après l’office, Bethari avait l’habitude de passer une heure avec les autres paroissiennes avant de rentrer chez elle. Bulan leur dirait qu’elle se sentait souffrante et ne pourrait leur tenir compagnie.
Tout était réglé.
Sondakh pouvait fièrement annoncer à Hollmann qu’elle le retrouverait dans la sacristie après la messe du dimanche.
La semaine sembla à Patrick Hollmann la plus longue de son existence. La plus excitante aussi. Une torture. Mais une torture délicieuse.
Ce dimanche-là, l’office fut le plus enflammé de son séjour. Il avait préparé un sermon incendiaire qui s’adressait directement à Bethari et dont le sujet était Comment se libérer des démons. « Les démons, disait-il en substance, ne sont pas en vous. Ils sont à côté de vous. Ils vous étouffent. Vous tuent. Vous empêchent de procréer. »
Pour une fois, il n’avait rien laissé à l’improvisation, mais transmis son texte la veille à Sondakh afin qu’il puisse le traduire le plus justement possible. Chaque mot était important. Il ne voulait rien laisser au hasard. Ce moment pouvait changer la suite de son séjour en Indonésie.
Peut-être même de sa vie.
Leur première rencontre fut brève mais d’une intensité inexprimable.
La beauté avait toujours été intimidante pour Patrick Hollmann. De ce qu’il connaissait des femmes, c’est-à-dire pas grand-chose, elle allait de pair avec une certaine arrogance. C’était ainsi qu’il l’avait ressentie depuis son éveil à la sexualité, ce qui avait nourri chez lui ses complexes et sa solitude maladive. Voir chez Bethari cette beauté associée à l’humilité, la timidité, la pudeur, le bouleversa. Comme si, reconnaissante de porter l’œuvre de Dieu, elle se devait d’être humble pour ne pas rappeler à tous les autres, les médiocres, les ratés, les monstres immondes et prétentieux, qu’ils n’étaient pour la plupart que des animaux rampants et vomissants qui se vautraient avec délectation dans le stupre, cette fange puante et avilissante dont se repaissait fièrement leur esprit décadent.
Elle était tout l’inverse. Elle était la pureté incarnée. Elle était l’image de Dieu faite femme. Elle était le bien. Elle était la Vierge Marie.
Vêtue d’une robe de type sari aux couleurs vives, mêlant le vert et l’indigo, aux coutures dorées, Bethari lui avait fait l’effet d’un puits de lumière pendant toute la durée de l’office. La voir à côté de lui, seule, attendant de ses paroles qu’elles la libèrent de sa douleur, d’un geste qu’il ôte ce poids de son existence, de sa bénédiction un soulagement moral, lui fit perdre ses moyens.
Hollmann n’avait jamais ressenti un tel choc. Il en avait le souffle coupé. Il lui murmura quelques mots de bienvenue. Loua son courage d’être venue lui parler sincèrement d’une question aussi intime.
Sondakh traduisit. Bethari se laissa tomber à genoux devant lui.
Cet être de pureté ne pouvait décidément pas concevoir avec un géniteur aussi taré que ce mari con et violent, que d’ailleurs il n’avait jamais vu à la messe. Ce débile devait se sentir au-dessus de ça. Non. Il fallait à cette femme quelqu’un dont la puissance de l’esprit serait le pendant intellectuel à sa beauté.
Hollmann se pencha vers elle et lui murmura qu’il venait d’avoir une vision : son enfant serait l’enfant de Dieu. Elle le remercia et, en larmes, se serra contre les jambes du prêtre. Il la repoussa doucement avant qu’une érection ne trahisse ses véritables intentions. Il lui dit qu’elle devait se préparer à recevoir Dieu et, pour cela, lui donna rendez-vous à la crypte où ils iraient prier ensemble.
Cette bénédiction devrait se passer dans le silence et le recueillement de la nuit.
Sondakh dit qu’il s’occuperait de la conduire. Il fit plus que cela : il donna à Bethari le somnifère qu’elle devrait utiliser pour endormir son mari.
Le soir du 2 juillet à 22 h 15, Patrick Hollmann prit son scooter et quitta discrètement l’église Santa Maria de Fatima de Tappanjeng. Il s’était déjà rendu seul à la crypte à de nombreuses reprises depuis que Sondakh la lui avait montrée, mais avait dû repérer le parcours de nuit les soirs précédents. Ce n’était pas le moment de se paumer. Surtout au retour.
Hollmann avait allumé les nombreux cierges qu’il était venu disposer durant la semaine précédant leur rencontre.
Tout était prêt lorsque Sondakh arriva avec Bethari.
Les lumières mouvantes et vacillantes adoucissaient les formes agressives des statues primitives et rendaient la grotte étrangement chaleureuse. Hollmann y allait prier presque toutes les semaines, mais c’était la première fois qu’il pouvait jouir du décor nocturne somptueux qu’il venait de créer.
Bethari se présenta, toute de blanc vêtue, telle une apparition. Elle avançait vers lui lentement, entourée d’un halo de lumière provenant des réflexions des cierges contre les murs humides de la crypte. Sous les yeux exorbités des Leyaks, sa timidité avait laissé place à la peur, mais Hollmann voyait briller dans son regard un sentiment supérieur d’exaltation.
Accompagnant ses mots par des gestes, il lui demanda de se mettre à genoux. Il ignorait si elle comprenait l’anglais, mais elle s’exécuta. Il murmura des psaumes qu’elle répétait phonétiquement. Les prières qu’ils récitaient ensemble synchronisaient leurs cerveaux. Il l’emmena aussi loin qu’il pouvait aller mentalement, à un point où, il n’aurait su dire s’il s’agissait d’une forme de transe ou d’hypnose, elle répondait à ses demandes sans la moindre hésitation, comme un animal obéissant à son maître.
Il avait pris le contrôle de sa volonté.
Il lui annonça qu’il allait la bénir. Bénir son corps. Sa chair nue.
Obtempérant à ses ordres, elle se déshabilla et s’avança dans le lit tiède de la source, à l’endroit où, au plus large, son étendue absorbait le mouvement dans une illusion parfaite d’immobilité.
Hollmann la suivit dans l’eau jusqu’à mi-cuisse, la saisit avec douceur par les épaules et la fit basculer en arrière, l’aidant à s’allonger.
L’eau était pure et translucide, c’était comme si Bethari flottait au-dessus de la surface.
Patrick Hollmann tremblait en découvrant son ventre nu, sa poitrine qui, même dans sa position allongée, conservait une forme parfaitement arrondie. Il la lâcha doucement. Elle continuait de se maintenir à la surface, sans doute grâce à la transe qui rigidifiait son corps. Il passa à côté d’elle et posa une main délicate sur son ventre. Elle ne réagit pas, ses paupières demeurèrent closes. La main du prêtre glissa vers son entrejambe qu’il sentit, sous la pulpe de ses doigts, légèrement rêche sur les côtés mais d’une douceur exquise au centre. Rien à voir avec les vulves pisseuses de ces putes malingres qu’il devait payer pour qu’elles le laissent lâcher son foutre au fond de leur vagin distendu. Il se sentait sali à chaque fois, même s’il ne pouvait s’empêcher d’y retourner.
Là, devant le corps somptueux et offert de la jeune Indonésienne, il avait l’impression d’être immaculé. Il craignait de perdre ses moyens mais, fort heureusement, les prières qu’il continuait de murmurer le maintenaient dans un état qui endiguait ses émotions, les empêchant de prendre totalement le pouvoir sur lui et son jus de sortir de ses couilles.
Pas pour longtemps, toutefois… Fébrile, il lui écarta légèrement les cuisses. Il se sentit abandonner tout contrôle et, au bord de la panique, dut se hâter de saisir son sexe. Il éjacula en même temps qu’il l’enfonçait dans celui de Bethari.
Sa déesse.
La même scène se reproduisit cinq fois durant les deux mois qui suivirent. Par miracle, Bethari n’en gardait aucun souvenir. Ou alors, elle le lui cachait. Il ne sut jamais vraiment. Au milieu du troisième mois, elle fit savoir à Sondakh qu’elle ne pourrait pas retourner à la crypte pour les séances de guérison avec le père Patrick.
Pendant trois jours, Hollmann fut inquiet. Il dormit mal. Il passa des nuits entières à relire des passages de Crime et Châtiment qu’il connaissait par cœur. Il attendait le sien. Il s’attendait à voir les flics débarquer à l’église à n’importe quel moment.
Le vendredi soir vers vingt et une heures, on frappa à sa porte.
– C’est moi, Sondakh, père Patrick.
– Entre.
Sondakh n’entrait pas. Hollmann posa son livre et se leva pour aller ouvrir. Il se trouva face à Bethari. Seule. Elle avait les deux mains jointes devant sa poitrine et le regardait avec la dévotion qu’il lui connaissait lors de la communion.
– Merci, mon père. Je suis guérie.
Elle annonça à Patrick Hollmann qu’elle était enceinte. C’était un miracle, dit-elle, car, comptant sur Dieu, elle n’avait plus couché avec son mari depuis des mois.
Patrick Hollmann éventra Bethari Suryani dix jours plus tard.
L’idée d’un être vivant issu de sa chair à l’intérieur de ce corps était inconcevable.
Malgré la prière, il avait été incapable de surmonter cette pensée. Il l’étrangla, puis lui ouvrit le ventre et le vida de ce qui lui appartenait.
Son corps fut découvert dans la commune de Bonto Rita, un village du district de Bantaeng à quelques kilomètres au nord de Tappanjeng qui, sur le plan de la pauvreté, s’apparentait à un bidonville sans toutefois en avoir la densité. Et lorsqu’à la place de son fœtus on trouva dans son utérus la petite statue en bois représentant un Leyak, Hollmann se sentit proche de sombrer dans la folie.
Pour Sondakh, Bethari Suryani avait été punie de son infertilité par le Leyak.
Ce benêt ne pouvait pas être aussi idiot.
Hollmann fut complètement rassuré quand son mari fut accusé du crime et lynché par la foule. Mais pour toute la population de Bantaeng, notamment les femmes, Bethari avait subi une punition divine dont il fallait se protéger.
La peur gagna parmi les paroissiennes à une vitesse affolante. Elles n’hésitaient plus à venir chercher la bénédiction du père Patrick qui, selon la rumeur que répandit habilement Sondakh, était le seul à pouvoir les protéger contre le Leyak.
Grâce à cette croyance primitive, Patrick Hollmann put violer et tuer une vingtaine de femmes en dix ans sans être le moins du monde soupçonné.
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