L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 25 sur 85

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L'ombre

Chapitre 24

24

 

Tappanjeng, Indonésie. Novembre 1984

Patrick Hollmann ne s’attendait pas à trouver l’harmonie dans sa vie en Indonésie.

Les premières semaines avaient été terriblement éprouvantes. Du moment où il avait posé le pied sur le tarmac, jusqu’à son arrivée dans l’église de Bantaeng, tout le débectait. La bonne impression qu’il avait eue en arrivant à Tappanjeng n’avait été qu’un feu de paille. Elle n’était que le résultat du contraste avec l’univers putride et grouillant de Jakarta. Très vite, la sensation de malaise était revenue. Qu’est-ce qui l’avait fait échouer dans ce marécage immonde, lui à qui répugnaient plus que tout au monde la crasse, la frénésie et le chaos ? Était-ce une punition que les autorités du Vatican avaient voulu lui faire subir ? Ou l’œuvre de Dieu lui-même qui, en lui promettant une telle déliquescence, le mettait à l’épreuve ?

Dès son arrivée, Sondakh l’avait conduit dans l’église Santa Maria de Fatima de Tappanjeng.

– Bienvenue dans votre maison, mon père, lui avait-il dit dans son anglais conventionnel.

Même si sa paroisse dans le Wisconsin n’avait rien à voir avec les églises à la beauté classique qu’il avait découvertes en Italie, celle de Tappanjeng ressemblait à tout sauf à une église. C’était une espèce d’édifice carré en bois surplombé d’un toit triangulaire qui ne se distinguait des maisons alentour que par la présence d’une croix sur sa façade d’une couleur orange pisseux. Un panier de basket avait même été accroché à un mur et deux gosses du quartier étaient en train de tirer des lancers francs imaginaires.

Hollmann suivit Sondakh qui gravit les marches menant à l’intérieur de l’église et il ne put que constater que, comme il s’y attendait, l’intérieur valait l’extérieur.

Un pupitre affublé d’une croix tenait lieu d’autel. Et, si des bancs en bois lui faisaient face, ils étaient entourés par des chaises en plastique tout droit sorties du Home Depot local, alignées de façon plus ou moins ordonnée pour entasser un maximum de paroissiens. Il comprendrait plus tard que c’était la place des hommes. Les bancs en face de l’autel étaient réservés aux femmes qui, dans cette région comme dans celle d’où il provenait, d’ailleurs, étaient de très loin les fidèles les plus ferventes. Au moins certaines choses ne changeaient pas…

– Comment vous plaît votre maison, mon père ? demanda Sondakh.

Hollmann ne voulait pas le vexer, il n’y avait aucune raison à cela, l’apprenti prêtre faisait tout pour lui être agréable. Il ne voulait pas non plus lui raconter des salades. Il chercha ses mots un instant, tout en regardant le visage imberbe et le sourire béat du jeune prélat à la peau mate qui attendait sa réponse. Hollmann se dit qu’il ne pouvait pas être aussi con qu’il y paraissait.

– C’est assez chaleureux, fit-il, mais minable.

– N’est-ce pas, acquiesça Sondakh avec un grand sourire. Mais vous verrez, s’empressa-t-il d’ajouter, c’est très différent quand les gens sont là.

– J’imagine, répondit Hollmann.

Non. Il n’imaginait pas à quel point Sondakh avait dit la vérité. Tout allait changer, en effet. Bientôt. Pour toujours.

– Je peux voir mes quartiers privés, j’ai besoin de me reposer ? poursuivit Hollmann.

– Suivez-moi, mon père. J’espère que ça va vous plaire également.

Hollmann se demanda s’il devait attribuer ce sourire à la naïveté ou au sens de l’humour très particulier du jeune homme. Question qu’il continuerait de se poser longtemps.

– Appelle-moi Patrick, lui répondit Hollmann en lui emboîtant le pas.

Sondakh lui renvoya un regard intrigué.

– Vraiment, mon père ?

– Vraiment.

Sondakh acquiesça.

– Père Patrick, alors.

Il lui montra les deux pièces qui composaient son logement. Puis le vieux scooter en panne qui allait devenir son principal allié. Sondakh dit qu’il lui restait deux choses à découvrir. La crypte et la messe.

C’était bon, ça suffisait pour aujourd’hui.

Allongé sur son lit, dans la pièce sans meubles censée lui servir de chambre, Hollmann se demandait ce qu’il foutait là. Il ignorait les effets dépressifs du changement de latitude. À part son voyage à Rome – mais l’excitation due à la beauté des lieux était infiniment plus forte que l’effet anxiogène du changement de fuseau horaire –, le seul décalage horaire qu’il connaissait était le passage du Central Time (heure de Chicago) au Eastern Time (heure de New York), et il se laissait envahir par des pensées morbides, surprenantes pour lui qui était normalement en contrôle total de ses émotions. Sans ses affaires personnelles qui arriveraient dans quelques jours, ses livres, ses objets, il se sentait à poil. Vulnérable. Seul. Il songeait déjà à tout lâcher. Jamais il ne tiendrait dans cet univers fétide. Bien sûr, c’était lui qui avait cherché cet exil en sollicitant une mission à l’étranger auprès du Vatican. Il savait que s’il était resté dans le Wisconsin, il aurait fini par commettre une erreur fatale qui aurait précipité sa chute. Ou, tout simplement, c’était inévitable, on aurait fini par remonter jusqu’à lui.

Loin des yeux, loin des enquêteurs, pensait-il.

Ni l’enfermement ni la mort, pourtant, ne lui faisaient peur. Il ne craignait que d’être interrompu sur son chemin car, bien qu’il n’ait pas encore véritablement conscience de sa mission qui n’était alors qu’un vague sentiment informe dans les limbes de son esprit, il se savait sur un chemin qui menait quelque part.

Cette certitude était le fruit déjà d’un long parcours. Il souriait parfois plus tard en y repensant : la soi-disant mission pour laquelle il était parti lui avait fait découvrir sa véritable mission, comprendre le sens divin de ses meurtres.

Le premier d’entre eux, il faut dire, l’avait surpris lui-même.

Patrick Hollmann avait été ordonné prêtre depuis peu dans l’église Sainte-Marie-Madeleine de Johnson Creek, Wisconsin, quand Wendy Martin, une paroissienne de vingt-sept ans avec des taches de rousseur et un besoin urgent de parler, était venue l’attendre après l’office et lui confier son mal-être. Elle avait épousé Nyal, son petit ami du lycée qui était le quarterback de l’équipe de football et elle la capitaine des cheerleaders. Dix ans plus tard, le couple phare du lycée s’enfonçait dans la violence, l’alcoolisme et la dépravation. Évidemment, la réalité n’avait pas répondu aux espoirs de carrière de Nyal et l’ex-future star de la NFL, devenu dératiseur, racontait tous les soirs à qui voulait l’entendre chez Bernie’s que son genou l’avait trahi. Il rentrait ivre de bière et de récits glorieux et sa jeune épouse, qui lui rappelait malgré elle ses heures de gloire passées, devenait l’exutoire parfait à sa frustration. D’autant que cette conne n’était même pas capable de lui faire ce môme sur qui il aurait alors pu reporter ses espoirs en lui gueulant dessus. Ce qui, au moins, l’aurait soulagé.

Elle avoua qu’il lui avait fallu beaucoup de courage pour venir chercher une possible solution auprès du prêtre de sa paroisse. Mais elle avait grand besoin d’être guidée.

– Je ne suis pas sûr d’être qualifié pour cela, mais je vous écoute, lui dit humblement Hollmann.

Wendy n’en pouvait plus. Elle était prête à demander le divorce, ce qui était déjà le franchissement d’un interdit très fort pour cette jeune femme issue d’une famille catholique très stricte qui ne manquait jamais l’office du dimanche. Mais, alors qu’elle et son mari s’étaient perdus à essayer en vain d’avoir un enfant, l’ironie avait voulu qu’elle soit finalement tombée enceinte au moment où son couple était en pleine dérive. Et si, d’un côté, elle ne se voyait pas élever un enfant dans le contexte toxique de son foyer, ses convictions religieuses allaient bien évidemment à l’encontre de l’avortement.

– Il n’y a pas de solution, dit-elle, sachant qu’elle ne se voyait pas non plus élever un enfant toute seule.

– Dieu sait toujours offrir une issue à ses fidèles, lui répondit Hollmann.

Elle s’agenouilla devant lui et le supplia de l’aider. Il lui demanda de se lever. Comme elle ne pouvait s’y résoudre, il l’aida. Dans le mouvement, sa poitrine frôla son sexe. Elle était tellement enferrée dans son dilemme qu’elle ne se rendait nullement compte de l’effet qu’elle avait sur le prêtre. Hollmann, aussi, savait intérioriser ses sensations mieux que personne. Il lui dit qu’il allait réfléchir à sa situation. En attendant, il lui demanda de prier, lui assurant qu’il ferait la même chose pour elle.

Il la revit à plusieurs reprises durant les deux semaines qui suivirent. Elle lui raconta avec force détails le calvaire qu’elle subissait.

Ce qui excitait Hollmann encore plus.

Un soir, il lui annonça qu’il avait une solution et lui demanda si elle était prête à disparaître de la vie de son mari. Il pouvait organiser sa fuite. Il avait tout prévu. Elle pouvait lui faire confiance. Elle donnerait naissance à son enfant qui serait élevé dans une communauté religieuse où Hollmann avait ses entrées. Elle n’aurait pas à supporter le poids matériel de cette naissance, ni le poids moral de ce sacrifice. Mot qu’il employa à dessein.

Il fallut plusieurs rencontres pour la convaincre qu’il ne s’agissait pas d’un abandon. Son enfant deviendrait l’enfant de Dieu. Le temps pressait, il ne fallait pas que son mari se doute de quoi que ce soit, en particulier de sa grossesse.

Le temps pressait aussi pour Hollmann. Le désir était en lui, qu’il n’arrivait plus à contenir. Il la revit après l’office, le dimanche suivant. La prière avait éclairé sa réflexion et elle était prête à accepter sa proposition. Il suggéra à Wendy de prendre ses affaires et de le retrouver le lundi de la semaine suivante, soir où son mari sortait regarder le football dans un bar du centre de Milwaukee, sur la route de Fort Atkinson près du lac de Koshkonong, à quelques kilomètres au sud de Johnson Creek.

Le lundi 28 octobre, Hollmann retrouva Wendy Martin dans la chambre 17 du Motel 6 sur la route 26, entre Jefferson et Fort Atkinson, qui était située à l’écart du bâtiment principal et dont il avait auparavant soigneusement repéré la position isolée. Il ne savait pas ce qu’il cherchait ni ce qui le poussait. Il se laissait guider par une volonté qui semblait agir en dehors de son contrôle.

Wendy arriva à vingt et une heures, comme prévu. Elle était fébrile, inquiète, mais en même temps excitée. Hollmann lui dit qu’on allait venir la chercher, mais avant qu’elle s’en aille, lui expliqua qu’il devait la purifier. Il avait apporté l’encens nécessaire à ce rituel et qui embaumait la pièce. Elle accepta de s’y soumettre avec soulagement. Elle se mit nue, comme il le lui demanda, et s’allongea sur le lit, les yeux fermés et les bras en croix.

Hollmann regarda le corps offert au sacrifice et le trouva bouleversant. Elle avait des hanches larges, charnues, un peu de bide, que la grossesse commençait à tendre, mais ses seins, quoique volumineux, étaient encore bien dressés, même lorsqu’elle était allongée. Son entrejambe était une célébration de l’état de nature.

Il lui rentra les doigts si profond dans le vagin qu’il crut pouvoir lui en arracher son fœtus. Il ne lui arracha qu’un cri. Mais ce cri était pur.

Hollmann décida de faire disparaître le corps de Wendy dans le lac, enveloppé d’une bâche en plastique et lesté de pierres. Il suffisait de continuer la route 26 pour arriver à un endroit dépeuplé qui s’appelait Blackhawk River que Patrick Hollmann connaissait bien pour y avoir fait de nombreuses retraites. Au bout du chemin se trouvait une cabine. Il savait qu’elle était inoccupée. Il avait préparé tous les ustensiles lui permettant de se débarrasser du corps sans crainte qu’il réapparaisse de sitôt.

Il ressortit de la cabine après avoir fait un nettoyage complet. Il sentit le vent frais de l’automne sur son visage. Bientôt le froid et la neige viendraient tout recouvrir d’une couche d’oubli.

Hollmann s’apprêtait à répandre le bruit qu’il était devenu un recours pour les paroissiennes en difficulté quand le hasard lui fournit un blanc-seing. En rentrant de Milwaukee, Nyal Martin, ivre, avait encastré son pick-up dans un poteau électrique et était mort sur le coup.

Dieu lui offrait sa bénédiction.

La vie reprit son cours, d’office en office. La rumeur avait fini le travail et Patrick Hollmann, pressenti comme celui qui avait aidé Wendy à s’enfuir, gagnait en popularité parmi les paroissiennes. Nul ne s’étonna que Wendy ne réapparaisse pas après le décès de son conjoint. Ce dernier fut un temps suspecté d’être le responsable de la disparition de sa femme puis d’avoir précipité volontairement son pick-up contre le poteau électrique. On ne saurait jamais. Nul, en revanche, ne soupçonnait « Father Patrick ».

« Father Patrick » était au-dessus de tout soupçon.

Les jours et les semaines qui suivirent la disparition de Wendy Martin furent toutefois pour Patrick Hollmann le siège d’une intense réflexion. Que lui était-il arrivé ? Que s’était-il passé dans son cerveau pour qu’il agisse ainsi ? Il ne pouvait se contenter de penser qu’il était travaillé par une pulsion de mort qu’il n’avait pu retenir comme un putain de taré.

Il était brillant, éclairé et sain d’esprit. Il lui fallait donner un sens à ses actes. Comme Raskolnikov qui, bien que convaincu du bien-fondé de son crime, l’avait trouvé dans le châtiment.

Hollmann se replongea dans Crime et Châtiment pour y trouver une explication. Le récit posait la question de la moralité du meurtre : pouvait-on tuer à juste raison ? Mais le crime commis par Raskolnikov visait sa logeuse, une vieille femme aigrie, méchante, qui abusait ses locataires, un être qui, comme le pensait fort justement son assassin, ne méritait pas de vivre. La victime de Patrick Hollmann n’avait rien à voir avec ce genre de vile créature. C’était au contraire une jeune femme pleine de joie et de vie qui aurait certainement aimé ses enfants et fait une mère et une épouse tout à fait acceptable.

Ce n’était pas dans le choix de la victime, contrairement au héros de Dostoïevski, qu’il fallait chercher le sens de ses actes. C’était en lui.

C’était dans son existence qu’il fallait le trouver.

Patrick Hollmann se réveilla en sueur en pleine nuit. Désorienté, il regarda l’heure. Deux heures dix du matin. Il lui sembla avoir dormi une dizaine d’heures, alors qu’il avait sombré seulement trois heures auparavant.

Il avait fait des rêves déplaisants. Il lui fallut quelques minutes pour comprendre où il était. Ses deux valises ouvertes sur le sol, les murs nus le lui rappelèrent. Il se leva et passa dans la cuisine. Il ouvrit le frigo qui faisait un bruit d’usine et y trouva une imitation locale de Coca-Cola. Dégueulasse. Il se dit que l’eau était peut-être insalubre et, n’ayant pas envie de commencer son séjour par une chiasse carabinée, se força à finir la bouteille de cette infâme boisson sucrée.

Les trois jours qui suivirent ne démentirent pas son impression d’avoir commis une terrible erreur. Il reçut ses affaires et commença à s’installer avec l’aide de Sondakh qui remarqua sans surprise son mutisme.

– Vous vous sentez perdu, lui dit-il, mais vous verrez, ça ne durera pas. À un moment, vous aurez le déclic et vous vous sentirez chez vous.

Le déclic, mon cul…

Trois jours plus tard, Patrick Hollmann célébrait sa première messe. Lorsqu’il entra dans la salle, il fut saisi.

Toutes les paroissiennes s’étaient mises sur leur trente et un pour accueillir le nouveau prêtre. Il n’avait jamais vu pareils sourires, pareil engouement, pareille ferveur. Se sentant porté par une vague spirituelle, il avança jusqu’à l’autel. Il écarta les bras comme pour embrasser la foule des paroissiennes.

– Le Seigneur soit avec vous, dit-il en latin. Dominus vobiscum.

Elles répondirent en latin d’une seule voix :

– Et cum animo. Et avec votre esprit.

Il n’avait jamais rien ressenti d’aussi puissant. La ferveur transformait ces femmes au physique médiocre en créatures de Dieu belles et désirables. Il vit dans leur regard qu’il pouvait obtenir ce qu’il voulait d’elles. Il sut qu’il n’était pas venu pour rien.

Call me God.

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